10.11.2011
Le mal
- C'est sombre, c'est obscur, c'est très très noir, c'est le monde. C'est le mal, c'est mal le monde. C'est hanté, c'est possédé, c'est le monde. Le monde, c'est le mal, tout va mal dans le monde. C'est trop mal, le monde. Comment ça va mal, le monde. Et le mal, c'est mal. Comment c'est mal, le mal. Tout est mal dans le mal. Rien accepter, tout refuser du monde. C'est trop mal, le monde.
- Moi, j'accepte le monde comme il va mal.
- Oh, c'est mal. Tu es un monstre, un sale type, un salaud. Tu as du sang dans tes pensées, du sang sur tes mains. Si tu acceptes le monde, tu es un suppôt du mal. C'est mal.
- Et même parfois, je m'y sens bien.
- Oh c'est pas bien. Tu adhères au monde comme un serpent, tu es visqueux, huileux, baveux comme un serpent. Le serpent, c'est mal. C'est méchant, le monde, rien de bon dans le monde. Toi, tu es lâche, tu acceptes tout du monde. Je suis sûr que tu acceptes même... tu acceptes même... les canards !
- Oui, c'est vrai, j'accepte même les canards dans le monde.
- Oh la la, c'est mal, les canards. Et pourquoi tu acceptes les canards ?
- Pourquoi j'accepte les canards !
- Pourquoi tu acceptes les vilains canards ?
- Franchement je ne sais pas pourquoi j'accepte les vilains canards.
- Oh la la, il ne sait pas pourquoi ! Tu ne vois pas, tu n'entends pas, tu ne sens pas, tu ne comprends pas que c'est mal, le monde, que tout va de mal en mal.
- Tu trouves que c'était mieux avant ?
- Non, jamais, jamais. Jamais autre chose que le mal. Au fait, je ne sais pas si je vais pouvoir continuer à te voir, toi qui trouves que tout va comme il faut.
- Franchement, c'est toi qui vois.
- Moi qui suis l'envers du mal. J'ai mal - à quel point tu ne vois pas comme c'est mal. Souvent, je crie, je hurle, je trépigne. Je voudrais qu'on se sente coupable de ne pas penser que le monde, c'est mal. Tu te sens coupable ?
- Peut-être un peu.
- Ah!
- Mais pas beaucoup.
- Mais même un petit mal est aussi mal qu'un grand grand mal. Une crotte de chien sur le trottoir, la guerre, dans les deux cas, c'est le mal. Parce que je sais, je sais qu'un petit mal va entraîner inévitablement un grand grand mal, et toi qui acceptes un peu, en fait tu acceptes tout. C'est mal mal mal. Il faut rester pur, tu m'entends, il ne faut pas se mélanger au mal, il ne faut pas se laisser contaminer, c'est mal. Et toi, tu te laisses contaminer. Dans quel camp es-tu ? Un jour, il faut rêver, le mal sera vaincu, renversé, éradiqué. Il ne restera plus rien du mal. Ce sera... bien. Et toi, dans quel camp seras-tu ?
- Parfois, je me demande si tu ne voudrais pas me tuer, m'éliminer, me liquider. J'ai vraiment le sentiment, parfois, que tu voudrais me tuer, m'éliminer, me liquider. Que ma présence est irritante, tout simplement, parce qu'il n'y a rien à tirer de moi.
- Si tu ne vois pas le mal partout, la vie, c'est morne, c'est ennuyeux, la vie, c'est triste, c'est banale. Quand je dénonce le mal, c'est plus intense, la vie devient vivable.
- Alors quelque chose de gai, de distrayant, donc du bien peut surgir du mal ?
- Non, moi, ça ne me fait pas rire le mal, mais pas rire du tout. Tu trouves ça drôle, toi, le mal ?
- Oh laisse tomber.
- Mais je sais ce que tu penses. Tu penses que le monde, c'est complexe, et que je le simplifie à outrance. Mais moi, je pense que - inutile de rentrer dans la complexité, parce que la complexité est du côté du mal. Et rentrer dans la complexité du monde, c'est rentrer dans le mal. Qu'est-ce que tu dis de ça ?
- Imparable.
- Mais tous, ils vont, animés d'intentions maléfiques et complotent notre perte. Et toujours leur action vient heurter les principes. Alors, dénoncer, mettre au jour, extirper. La tâche est tellement immense. Il faut une telle énergie. La mollesse est coupable, elle s'acoquine avec le mal. Et puis, quand je parle au nom de ceux à qui on fait du mal, ma légitimité est absolue, nul ne peut me contredire. Je dois toujours avoir le dernier mot. Oh, le monde, comme j'ai mal. Le monde me fait mal. J'ai mal au monde. J'ai la souffrance du monde en moi, à travers moi. Que peut ton air goguenard contre ce mal-là, quand il converge, bouillonne, fusionne en moi.

22:58 Publié dans topique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : mal, complexité, mollesse |
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