28.11.2011
Les homosaures (la co-évolution : exemple)
- Oui les homosaures aussi
ont commencé petit,
dit une araignée
à sa compagne
tout en guettant
du coin de l'oeil
une mouchicule
qui paît dans le champ
et s'approche l'air de rien
de ses filets.
On a retrouvé
dernièrement
un squelette-fossile
d'un ancêtre homosaurien.
Figure-toi soeurette,
qu'il nous rendait
une demi-taille.
- C'est incroyable !
- Et l'on dit maintenant
dans les milieux scientifiques
que toutes les espèces
vivantes sur cette Terre
auraient subi
depuis la nuit des temps
un processus analogue
de développement organique,
comme si la Nature
n'avait qu'un but en tête
le gigantisme.
- A peine croyable !
Ainsi nous autres
Arachnéennes, nous étions...
- Toutes petites, parfaitement.
- Et cette mouchicule,
animal ridicule,
qui se débat désormais,
l'idiote, dans mes filets gluants,
cette naine, elle aussi...
- a commencé petit, parfaitement.
- Hihi ! comme c'est risible,
je l'imagine petite.
Mais petite comme quoi ?
Cette feuille d'acacia !
- Bien plus petite encore.
en proportion du squelette homosaurien,
bien plus petite encore.
- Bien plus petite encore !
Mon Dieu, je n'en puis plus.
Et des larmes de joie
coulent de ses beaux yeux globuleux.
Comme l'on sait, dans les conversations,
un sujet d'actualité en poussant un autre,
la première araignée enchaîne.
- Sèche les larmes
de tes beaux yeux globuleux, soeurette,
ce dont je veux te parler, maintenant,
n'est pas joyeux.
Sais-tu que dans la vallée d'en face,
il y a deux jours,
trois ou quatre de nos soeurs
sont encore mortes,
victimes collatérales
de cette guerre sans merci
que se livrent les homosauriens ?
- Mon Dieu, que c'est horrible,
comme notre sort est cruel.
Sommes-nous condamnées
à voir tomber les homosauriens ?
Tu es là, tranquille.
Tu viens d'étendre tes filets
sur la lande déserte.
Tu te prépares à recueillir
le fruit de ton dur labeur,
quand soudain l'horizon
s'obscurcit.
Tu sais alors qu'il ne te reste plus
qu'à prier pour qu'un cul d'Obésien
abattu par un de ses frères Filiforme
ne vienne t'enfoncer vingt pieds sous terre
ou t'aplatir comme bouse de mouche.
- Prier ne sert à rien, il faut courir, un point c'est tout !
- Courir ne suffit pas toujours,
il faut prier aussi.
- Courir, te dis-je.
et d'abord prier qui ?
Crois-tu qu'il y ait ici
une âme vivante
d'essence supérieure
qui puisse tolérer,
depuis des temps immémoriaux,
l'injustice qui nous est faite.
Non, vraiment dans ce monde,
il n'y a que nous
pour pleurer sur nous-mêmes.
- Oh je sais bien,
ma petite soeur arachnéenne,
que tu es un peu athée-nne.
- Vas savoir ce que je suis ?
- Mais je ne t'en veux pas
de me chatouiller
sur le chapitre de mes croyances
avec ta jolie papatte velue.
Hihi ! arrête, tu me fais rire.
- Sais-tu qu'il y eut un temps édénique
où homosaures et araignées
vivaient en bonne entente.
Et si l'un d'eux venait à écraser
l'une d'entre nous - ou même un autre insecte,
il prenait cela pour une faute grave
qui aurait des conséquences sur sa propre vie.
Quand ils arpentaient la terre,
ils prenaient grand soin de nous éviter.
- Avant qu'ils ne pensent qu'à s'entretuer,
il devait faire bon vivre
dans ces contrées.
- Et dire qu'ils ne se font la guerre
que par haine de la Forme de l'autre.
Quand un Filiforme voit un Obésien,
son épaisseur lui est tellement insupportable
qu'il ne pense qu'à le crever comme une outre,
et la longueur du Filiforme lui vaut
d'être sectionné en deux, voire découpé
en tranche dès qu'un Obésien l'aperçoit !
Entre individus d'une même espèce,
tout de même, quelle barbarie !
- Mais l'on dit que leur espèce,
justement, est en train de diverger.
Déjà un ventre filiformesque
ne peut plus supporter d'être fécondé
par un Obésien, et son ventre éclate`
autour du sixième mois.
Quant au ventre d'une Obésienne,
il ne peut retenir le foetus filiforme
qui s'échappe bien avant le terme.
- L'autre jour, j'ai vu des Obésiens
qui violaient une Filiforme captive .
Un spectacle effroyable !
- Les monstres... ils la condamnaient
à une mort certaine.
- On dit aussi que cette divergence d'espèce
est la conséquence de la guerre qu'ils se font.
Les accouplements entre gros et longs se faisant
de plus en plus rares, les individus intermédiaires
ont peu à peu disparu, et les caractères Gros et Long
se sont spécifiés jusqu'à créer des espèces quasi- différentes.
Comprends-tu ?
- Bien sûr; les lois de la nature se radicalisent lorsqu'on les contrarie. Quand la machine est lancée, Dieu ou pas Dieu, la machine est lancée.
- Bien dit, soeurette ! Mais au fond, ces affaires homosauriennes ne mériteraient pas qu'on s'y intéresse si nous n'en subissions quotidiennement les retombées.
Après avoir abordé l'actualité
sous ses divers aspects,
scientifiques, religieux et historiques
et les avoir mêlés
interdisciplinairement,
nos deux arachnéennes
se préparent maintenant,
comme il se doit,
à entonner un chant d'espoir.
Ainsi la plus croyante
avec ses membres antérieurs
levés comme pour un acte d'imploration :
- Ah ! Que le temps vienne,
le temps de la Comète.
Ah ! Qu'il nous l'envoie.
Qu'elle percute la Terre,
que la poussière se lève
et étouffe sous elle
cette race maudite.
Nous les Arachnéennes,
qui vivons de si peu,
nous saurons bien alors
être du bon côté
de cet Apocalypse,
et enfin délivrer
des monstres homosauriens,
grandir à l'air libre
exponentiellement.
Et l'autre reprend
ce péan fameux qui glorifie leur race..
- Ah ! Que le temps vienne,
qu'une araignée géante,
une Soeur Majuscule
étreigne dans ses pattes,
ses papattes velues
notre planète Terre,
et qu'enfin soient célébrées
les noces triomphales
de l'organique
et du minéral.
- Qu'est-ce que tu dis,
je ne te vois plus.
- Tu ne me vois plus,
ça veut dire que...
Vite, soeurette, fuyons !
Dans un fracas épouvantable,
une tempête d'homosaure
d'arbres brisés
de branches cassées,
de feuilles tourbillonnant dans l'air vibrant qui se met à siffler,
il faut courir, courir, courir et prier - prier, courir - courir, prier - au fond, peu importe - c'est l'instinct de survie qui compte - ou non, la chance, seule la chance fait prendre la bonne direction pour se dérober aux ténèbres de plus en plus noires qui vous tombent dessus. Hop ! un coup de pattes plus violent que les autres et voilà la lumière. Encore une fois Ouf ! avoir échappé à la Chute de l'homosaurien. Notre Arachnéenne se retourne, et oh ! malheur, sa gentille soeurette n'est pas là, elle est restée prisonnière de cette montagne de chair obésienne, (car c'est bel et bien un monstre de cette espèce qui leur est tombé sur le rable). Seules trois papattes tendrement velues, à hauteur de l'épaule de l'abominable bestiole, griffent toujours le sol comme une ultime raison de vivre.
De ses beaux yeux globuleux, notre survivante verse les larmes d'un gros chagrin ; elles viennent se mêler, pour s'y perdre, au déluge de sang qui s'épand de la plaie de l'homosaurien.
Malgré cette poisse liquide qui la submerge, elle parvient à arracher les trois membres et les emporte pour ensevelir ces restes de son infortunée soeurette.
On aimerait savoir si cette réchappée est celle qui voulait prier ou bien celle qui voulait se contenter de courir, mais au fond peu importe.
Élevons maintenant notre champ de vision
au-delà de celui forcément limité
de cette dernière araignée.
Que voyons-nous ?
D'abord cet Obésien abattu.
Sa tête repose au flanc d'une colline
comme sur un oreiller et,
ses pieds gisent dans une rivière,
en obstruant le cours.
Il s'accroche des deux mains
à un pieu long comme un peuplier,
qu'on lui a planté au côté droit.
De forts soubresauts l'agitent encore,
et à chacun d'entre eux,
des flots de sang jaillissent de sa blessure.
Au-delà - une campagne vallonnée s'étend.
Des cris de vainqueurs et des cris de vaincus
résonnent - lamentable.
Parfois, la tête d'un homosaurien
passe au-dessus d'une crête.
La vue ne peut pas s'arrêter
sur une maison, un village, une ville.
Il n'y en a pas. Les homosauriens
se sont peu à peu passés d'habitation.
Il n'en avaient plus besoin
parce qu'ils ne vivaient plus dans la nature,
ils étaient la nature, du moins
une part de la nature.
La part la plus terrifiante, la part maudite,
celle qui provoque des catastrophes
par son activité frénétique et,
que les autres espèces vivantes guettent,
espérant qu'ils finissent par s'exterminer
les uns les autres ou encore dans l'attente
de la Comète qui viendra... qui viendra...
qui viendra...
19:21 Publié dans des histoires, lyrique | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : co-évolution, péan |
Imprimer |



Commentaires
C'est simple : la jalousie, l'envie, mais aussi la stupeur, la stupéfaction, la sidération voire l'étonnement, que sais-je encore, me taraudent et me dévorent, alors que je bée devant tant d'aisance scripturale et de fécondité imaginative. Je connaissais Christophe, je découvre Eloy. Je m'incline.
Écrit par : magnin | 28.11.2011
Répondre à ce commentaireCONFUSION;
Enfin, cher ami, bien sûr, bien sûr... mais tout de même, tout de même, est-ce que ce n'est pas un peu... enfin je veux dire... exagéré... tout de même. Enfin, je ne sais pas... écoute... cessons-là...ça me gène !
Écrit par : chrisnicolas | 29.11.2011
Écrire un commentaire