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30.11.2011

Les années de bureau

                      

          

   L’ennui était profond, être ici plutôt que là, quelle importance maintenant. L’horreur de faire des choses qui ne restaient pas l’envahissait. Il prit la décision de choisir l’inutile, d’être rebelle à une réalité qui de toute évidence lui échappait. Il devait bien tirer des conclusions. Ses efforts de quatre années pour accéder à une normalité se soldait par un échec. Ils avaient juste grignoté sa vie.

   Dans son ventre, il trouvait du dégoût, il le sentait également aux creux des omoplates et il se transmettait sans résistance à toutes les extrémités de son épiderme.

   Peut-être aurait-il pu se secouer un peu. Serrer les mâchoires, contracter le ventre et se laisser parcourir par un flux nerveux qui lui permettrait d’accomplir un nouveau petit tour. La sociabilité, l’ambition l’avait quitté; sa seule idée était d’avoir la paix.

- Il y a des gens qui n’ont vraiment rien à faire, c’est net, ils sont dans leurs coins, ils bougent pas, tu as l’impression qu’ils n’ont qu’une seule ambition en tête, c’est qu’on les laisse tranquille, venait lui dire Br. son directeur de département, comme un écho à ses propres pensées.

-  Tu fais allusion à qui ?

- Oh j’ai pas de nom particulier en tête.

   A l’âge de cinq ans il se souvenait qu’on lui demandait déjà de se secouer . Alors il se secouait, se ramassait sur lui-même, les bras entre les cuisses serrées, devant son bureau d’écolier il tressaillait d’énergie. Sans résultat tangible; le mal était trop lointain.

   Maintenant il s’acceptait comme petit employé, ses efforts passés d’intégration lui donnait au moins l’avantage de vivre au milieu de gens qui ne lui demandait rien. Il vivait sur un capital de confiance qu’il pouvait commencer à entamer.

 

   Depuis plusieurs jours il se consacrait exclusivement à faire le compte des films qu’il avait vu dans sa vie. Il retrouvait la sensation qui avait précédé la vision de tel film, l’attente; il se souvenait de la salle dans laquelle il l’avait vu, il retrouvait la présence d’une personne qui avait pu l’accompagner. Parfois, d’un film, il ne lui restait que quelques images mais il goûtait tout de même à la réalité de ces images dans sa mémoire. Cette plongée dans ses souvenirs l’intéressait bien autrement que son travail.



   Quel effet pouvait produire quelqu’un aussi étranger à son environnement. Il sursautait à chaque fois qu’une personne pénétrait dans le périmètre où il se trouvait, et il faisait aussitôt semblant de manipuler quelques touches sur son clavier, ou bien il s’abandonnait dans la contemplation d’un listing cent fois retourné. Le moindre geste comme déplacer un cendrier ou prendre un stylo tentait de donner le change sur son existence parmi les autres.

   Mais souvent, il ne supportait plus leurs regards et leurs bruits et il allait se réfugier à l’abri derrière une cloison. Il se reconnut comme une ombre parmi les ombres et céda au plaisir de peindre tout en noir, il se mit à écrire.

   Ses recherches cinématographiques conservaient encore un lointain rapport avec son métier, il sortait sur de longs listings toute l’étendue de ses connaissances, l’ordinateur  triait les films selon son bon vouloir. Il se délectait à la lecture des titres C’était comme un poème toujours recommencé.

   Bientôt ses sources de recherche s’épuisèrent, ses souvenirs tombèrent en panne, il n’eut plus beaucoup de titres de films à taper sur sa machine. Il recommença à s’ennuyer.

    Alors il s’éloigna encore plus de son travail, il se mit à écrire de plus en plus souvent sur des feuilles de listing, il écrivait avec la conscience d’un temps infini à consacrer à cette activité. Il sursautait encore plus fort à chaque fois qu’on lui adressait la parole, il devait revenir de si loin. Si une personne s’avançait un peu trop près de son bureau, il cachait précipitamment son listing d’écriture sous un listing de cinéma, et c’était comme s’il dissimulait sa honte sous son infamie.

   Il y avait une heure dans la journée qu’il parvenait encore à supporter, c’était celle qui précédait le déjeuner. Beaucoup de ceux qu’il devait bien continuer à appeler ses collègues descendaient au restaurant. Il s’installait un silence de bibliothèque propice à la méditation. C’est à cette heure-là qu’il écrivait avec le plus de frénésie.

   Il revoyait les quatre années écoulées, c’était l’histoire d’une volonté  qui  se  diluait  dans  l’épaisseur  du  réel.  Il  voulait du travail, en vingt-quatre heures il en avait trouvé, quelque mois plus tard il était engagé définitivement. Une nouvelle génération d’employés avait été engagée en même temps que lui. Les contacts étaient faciles, on était jeune, on y croyait. On ne comptait pas les nuits blanches à veiller au chevet de l’ordinateur souvent malade, un travail s’organisait, l’amour s’en mêlait, une secrétaire aux longues jambes vint bientôt s’installer chez lui.

           

 

   Mais les choses se figent, chacun prend conscience de son statut, de sa valeur, les relations deviennent professionnelles, les injustices apparaissent, ce qu’on a fait est inutile ou doit être recommencé, les promotions tardent à venir. La secrétaire reprit ses affaires.

   Il revoyait les longs mois qui suivirent cette rupture lorsqu’il la guettait sur un écran de contrôle; elle s’arrêtait de travailler sur son écran, et il filait vite dans les couloirs du RER et il la guettait encore. Il souffrait de la rencontrer dans les couloirs, il souffrait aussi s’il ne la voyait pas pendant toute une journée.

   Maintenant, lorsqu’ils se croisaient, ils échangeaient un vague sourire,  leur relation n’existait plus, elle n’avait jamais existé. Il se sentait étranger à sa vie, étranger aux autres, avec une mince identité sociale à l’abandon, et une mince, très mince couche d’identité psychique.

    Les heures de l’après-midi étaient les plus terribles. Les idées se pétrifiaient dans son esprit, il n’y avait plus aucune place pour les sentiments même les plus amers. L’impuissance et le révolte se mêlaient et s’annihilaient. Il partait à l’heure exacte.

   Les matins étaient plus doux, une main tendue, le sourire jovial d’un collègue, quelques plaisanteries échangées donnaient l’impression de pouvoir tenir toute une journée. Et pourtant après un, deux, trois, quatre cafés, à onze heures, il ressentait déjà toutes les fatigues de la journée. Le matin, lorsqu’il débouchait sur le parvis de la Défense, il se tournait vers le bâtiment qui abritait la banque. La lumière inondait la place et se répandait en poussière. Pendant une centaine de mètres il marchait d’un pas assuré, poussé par une force mystérieuse. Il y avait quelque chose d’égyptien ou d’aztèque dans ce décor; par paliers successifs on accédait à une petite porte au-dessus de laquelle se découpait la masse verdâtre de la banque. Les sacrifiés, souvent, trouvent une pareille énergie pour gravir les degrés du temple.

     Dans la palette peu colorée de ses sentiments, il existait des heures tout aussi sombres que les précédentes à l’intérieur desquels aucune possibilité de haïr ses semblables ne s’offrait à lui; pire, et il vivait ça comme un abandon, une forme de lâcheté, il entrait en sympathie avec eux : sympathie pour les secrétaires à la démarche serrée qui filaient dans les couloirs, pour celles qui lui lançaient des regards gourmands, pour les cadres supérieurs qui parlaient haut et fort, exhibant leur bel esprit, pour les impétueux, les zélés, les mous, les carriéristes. Toute une humanité notée, évaluée, soupesée, tous, lointains compagnons de galère qui connaissaient aussi aux heures creuses de la journée, le doute, l’ennui, et l’inexpugnable besoin d’ailleurs.



   Une fois, Ve. aux longues jambes apparut devant lui.

- Tu as vu chez Gregory, dans sa chambre, il y a une aquarelle qui représente un homme nu, sur un divan, il a une moustache, mais je crois bien que c’est lui. On voit bien son sexe. Il est super, hein, Gregory ? Elle attendait son approbation.

- Oui, c’est vrai, il est super Gregory.

    Il se désengageait. Trois, quatre idées qui ont l’air de former une système à peu près cohérent et auxquelles on s’accroche pendant un moment, et puis elles s’estompent; il faudrait en trouver de nouvelles, ou bien les mêmes mais combinées différemment.

   Lorsqu’on l’interrogeait sur l’avancement de ses travaux, il répondait :

- Incessamment.

   Son acharnement à écrire dut provoquer des inquiétudes. Un matin le manuscrit ne se trouvait plus dans le tiroir de son bureau, il le découvrit, bien épais, trônant sur le bureau de Br. son directeur de département lorsque celui-ci le convoqua.

- Et ton fichier cinéma ?

- Oh tu sais, j’ai fini le plus gros, maintenant j’y passe que deux, trois minutes par jour.

- Ah oui, et tu as combien de films dans ton fichier ?

- Sept cent, huit cent, peut-être.

- C’est vraiment stupide, on aurait pu engager une intérimaire pour faire le plus gros de la saisie.

   Une main s’abattit sur le manuscrit.

- Et ces feuillets, comment doit-on les appeler ? Répondent-ils au nom calamiteux de journal intime ?

    Il promit tout ce qu’on voulut bien lui faire promettre, et en sortant de l’entretien il se promit d’être bien incapable de tenir les promesses qu’il avait faites. Tout s’écroulait, au moins il lui restait ces feuillets. Il se sentait la vocation d’écrire.

   Il les relut, il n’y trouva aucun réconfort.

 


   Les jours suivants, il écrivait toujours; il écrivait comme s’il s’attendait à trouver le salut au bout d’une ligne, au détour d‘une phrase, un rythme le possédait; il y avait peut-être un moyen d’étirer le temps, comme un élastique, et puis quand il craquerait, on s’échapperait.

   Br. son directeur de département revînt à la charge :

- Mais, qu’est-ce que tu fous, bordel, à griffonner tes listings, t’as du boulot, merde.

- Putain, mais t’es con, tu comprends pas que j’exorcise.

    Ca. la gentille Ca. lui écrivit de Hongrie, elle y passait ses vacances. Elle aussi souffrait d’incertitude et tentait de retrouver sur la terre de ses origines quelque chose d’un peu solide. Sa carte postale disait : “J’aime la langue de ce pays, ici tout est bien, tout est loin”.

       S’il se plongeait dans la lecture des journaux, elle lui devenait le plus souvent douloureuse; à longueur de colonnes, c’était comme si on y racontait son histoire : Un employé de banque visité par le Christ. Ce n’était certainement pas un hasard si le Christ choisissait de se faire voir dans cette catégorie socio-professionnelle, la même que la sienne, il y avait des cheminements secrets qu’il appréhendait, les voies du Seigneur lui devenait pénétrables.

   Ou encore : Keith, 31 ans, expert-comptable, pull multicolore et long bonnet de laine assorti est assis en tailleur sous la table commune du “Rainbow Village”, communauté alternative, verte et pacifiste.  Il  explique  pourquoi il a choisi de quitter son job, son pavillon dans une banlieue-dortoir de Londres, sa femme imperméable à ses états d’âme existentiels et ses trois enfants.  “Je me disais qu’il devait bien y avoir moyen pour ne pas rentrer chez moi tous les soirs avec un mal de crâne, alors sur un coup de tête, j’ai tout plaqué. depuis deux ans, je vais bien, je suis calme.”

   Et l’article continuait sur ce ton ironique, insupportable. Le journaliste, lui, n’avait jamais eu un job d’expert-comptable, il n’avait jamais vécu dans une cité dortoir, il n’avait jamais eu femme et enfants. Les états d’âme existentiels ne l’effleuraient pas, il n’avait jamais eu envie de tout plaquer, il était journaliste, un job passionnant puisqu’il était payé à raconter les souffrances des autres, elles ne risquaient pas de l’atteindre.

   Pauvre petite chose à l’abri de la difficulté d’être.



   Une attitude l’étonnait toujours chez ses contemporains, celle qui consistait à accabler l’autre de toutes les négligences, de toutes les incapacités, de toutes les faiblesses; alors à contrario, dans le non-dit surgissait la perfection de soi, l’être inaltérable au quotidien, le donneur de leçons, celui qui façonne le monde.

 - Au fait, elle va comment Ve. aux longues jambes ? lui demanda un jour, Br. son directeur de département : “Non parce que j’avais quelque chose à lui demander, j’arrive à son bureau, elle avait les yeux tout humides, je me dis - Tiens elle est pas en état - j’ai pas insisté, je suis parti.”

-  Oui, je crois ça ne va pas très fort, à  la cantine j’ai entendu dire que son patron veut s’en débarasser, qu’il la pousse à la faute.

- Oh oui,  c’est un vicieux, ce type.

- Bref, elle craque comme moi, comme si nous suivions des évolutions parallèles, c’est curieux, non ?

- Curieux, oui, mais quand même, elle doit être moins je m’en foutiste que toi, la preuve, elle pleure, ça lui tient encore à coeur tout ça...J’aimerais bien te voir pleurer un peu, toi.

- Moi, pleurer, tu veux rire.

 

   Puis ce fut au tour de ce même Br. son directeur de département, il dépérissait, un autre jour d’une autre semaine, il s’écroula dans un fauteuil en face de son bureau.

- Je croyais que j’allais te remotiver, mais finalement c’est toi qui a réussi à me démotiver, t’es vachement fort

- En ce qui me concerne, ma motivation est quelque chose d’énorme que tu aurais tort de sous-estimer

- Tu veux dire que tu as envie de travailler ?

- Mais ne simplifie pas tout, s’il te plait !

    Qu’est-ce qui l’éloignait de ses contemporains ? C’était durant les cocktails que cette question se posait avec le plus d’acuité. Ils étaient organisés en nombre important, tout au long de l’année.  On y trouvait toujours Monsieur Gr. petit bonhomme rondouillard dont la philosophie se résumait à ne jamais arriver au domicile conjugal avant 20h30, afin d’éviter les petites corvées ménagères que pourraient lui imposer sa légitime. Il empruntait tous les chemins de traverse pour parvenir à cet objectif, et le cocktail en était un parmi les plus excellents. Le manège durait depuis vingt-cinq ans, époque à laquelle il avait débuté comme garçon de bureau. Peu à peu ses connaissances des marchés financiers s’étaient épaissies avec sa personne, il était monté en grade, cela n’avait pas suffi à lui apporter le bonheur : “Saloperie de connerie, ça marche jamais, ah y’a rien de facilité pour les travailleurs !” disait-il souvent. Sinon sa conversation s’organisait autour de trois thèmes. Il était de tous les racismes, il aimait la franche rigolade et les plaisanteries fines.



   C’était donc pour le cocktail organisé à l’intention de l’Été, dès le début, Monsieur Gr s’y trouvait, fortement implanté, face au buffet,  une coupe de champagne à la main, il paradait, entouré d’un groupe de cadres moyens, qui l’écoutait mi-amusés, mi-génés, prêts à s’éclipser à la moindre allusion un peu trop compromettante.

- Règle number one : durer. Règle number two : tenir. A la GreatBank, c’est les trente premières années qui sont les plus difficiles. Mais les boites américaines, c’est ça, y pressent le citron, et puis quand y a plus de jus, y jettent...Enfin remercions tous ces grands sans lesquels nous n’aurions pas la conscience d’être des petits, et il levait sa coupe à la cantonade, provoquant une gêne de plus en plus grande parmi son entourage immédiat.

- Alors, encore en train de boire, lui répliqua  justement un des Grands de ce petit monde.

-  Oh! boire un petit verre, qu’est-ce que c’est ? et Monsieur Gr. affichait une expression d’innocence enfantine.

- Qu’est-ce que c’est boire un petit verre? Mais c’est une synecdoque...tout simplement !

   Ainsi  parlait,  le plus souvent à contretemps, hors de propos, le graphomane qui écrivait sur des listings pendant les heures de bureau.

- Qu’est-ce qu’il a celui-là ?

Son intervention fit extrêmement sourire une secrétaire d’obédience léotardienne, et ce fut tout. Il s’éloigna.

    Pour fuir cet univers, il y avait les ascenseurs; à 17h30, ils étaient pris d’assaut. Imaginons un instant une joyeuse cohue, les derniers entrés s’échappent en premier, bousculés amicalement par ceux du fond, avides qu’ils sont de retrouver l’air libre, et bras-dessus, bras-dessous, les collègues s’en vont vers d’agréables soirées. Mais peine perdue, les travailleurs se déployaient en un long ruban, dans un ordre lourd de détermination quasi-génétique : Les femmes, d’abord, s’échappaient, de la plus petite à la plus grande, ou encore de la plus vive à la plus molle; puis venaient les hommes, les plus huppés s’effaçaient devant les sans-grades qui, tête baissée, s’éclipsaient silencieusement. Parfois, mais c’était rare, un décideur pressé prenait le pas sur tout le monde.

   Et lui, l’indéterminé, il avait le plus grand mal à s’y retrouver dans cette codification; il passait devant les femmes, marchait sur des talons, ou encore il se plantait au milieu du passage, gênait tout le monde et finalement sortait le dernier.

   Retenir le temps, retenir la mort; un jour il prit l’ascenseur pour la dernière fois.

 

 

 

     L’écriture sur les feuilles de listing s’arrête là; une écriture désordonnée à l’encre rouge que j’ai parcouru un jour en rangeant des papiers dans mon bureau.

   Songeur, je me suis demandé : qu’est-ce qui s’est passé après, là où l’écriture n’apporte plus de témoignage, qu’est-ce qui a continué à exister là où je n’ai plus eu le courage d’écrire, là où l’écriture n’a plus eu lieu d’être.

   Après, c’est banal, j’ai dû rester en contact quelques temps avec cette humanité ;  on tente d’adresser des signes à ceux qui sont restés de l’autre côté, à ceux-là qu’on a côtoyé longtemps; on a promis de prendre de leurs nouvelles,  mais d’un côté comme de l’autre le plus souvent le coeur n’y est plus, c’est plutôt comme une sorte de rituel, ou encore une mauvaise nostalgie qu’on ne veut pas trop agiter par pudeur ou par paresse; au pire, il s’agit d’une politesse.

    Une fois, une dernière fois, au téléphone, Br. mon ancien directeur de département se lamentait :

- Oh tu sais il y a longtemps qu’on ne m’a pas envoyé de message sur mon courrier électronique, personne ne m’aime.

-  C'est bizarre, tu es un chic type, pourtant !

   Un soir, Ca. la gentille Ca. m’invita à dîner, je crois me souvenir qu’elle dormait bien avant le dessert, me laissant dans un tête à tête difficile avec son fiancé, un jeune agent de change aux dents longues mais très sympathique.

    La jeune secrétaire léotardienne a-t-elle poursuivi dans ses convictions ?

   François Léotard fut un temps ministre de la Défense dans un gouvernement de droite, mais c’était bien plus tard, et ça n’a pas beaucoup d’importance par rapport à ces souvenirs.

 

           Gregory est mort du SIDA, et c’est vrai qu’il était  vraiment super, Gregory.

 

   Et Ve aux longues jambes...Ce qui suit pourrait servir d’épilogue à ces années de bureau.

 

 

   C’était peut-être deux ou trois ans plus tard, une année où la chance s’était accrochée à moi tout particulièrement. J’avais gagné, au terme d’événements qu’il est sans intérêt de raconter ici, un billet d’avion pour Miami.

   Je m’étais décidé à l’utiliser, histoire d’aller me promener sur un autre continent; pour y provoquer des tas de catastrophes, perdre un certain nombre d’objets, et subir des ennuis à la chaîne, c’est à dire le lot habituel des déplacements modernes et qui fait qu’on garde en mémoire tel voyage pour l’unique raison qu’il a occasionné tel ou tel désagrément.

   A Roissy, je tombais sur elle, Ve aux longues jambes, elle était devenue hôtesse d’accueil. Elle répétait toujours - Sans les voyages, la vie serait une erreur - Elle faisait maintenant Paris-Roissy, Roissy-Paris, tous les jours.

   On a dû discuter quelques instants, une discussion banale vite interrompue par le regard invisible de la hiérarchie qu’elle a senti peser sur nous; elle y avait toujours été très sensible. En me quittant elle m’a annoncé qu’elle allait être mutée à Toulouse, j’ai eu conscience que je ne la reverrai plus, je lui ai dit :

- J’ai horreur des aéroports, ces lieux de passages où l’on se sépare.

   Elle a souri :

- Moi, voir partir les gens, maintenant c’est mon métier, depuis longtemps cela a fini de m’émouvoir.

                                                                     La Défense, 1986,  Paris, 1995


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