30.11.2011
Les années de bureau
L’ennui était profond, être ici plutôt que là, quelle importance maintenant. L’horreur de faire des choses qui ne restaient pas l’envahissait. Il prit la décision de choisir l’inutile, d’être rebelle à une réalité qui de toute évidence lui échappait. Il devait bien tirer des conclusions. Ses efforts de quatre années pour accéder à une normalité se soldait par un échec. Ils avaient juste grignoté sa vie.
Dans son ventre, il trouvait du dégoût, il le sentait également aux creux des omoplates et il se transmettait sans résistance à toutes les extrémités de son épiderme.
Peut-être aurait-il pu se secouer un peu. Serrer les mâchoires, contracter le ventre et se laisser parcourir par un flux nerveux qui lui permettrait d’accomplir un nouveau petit tour. La sociabilité, l’ambition l’avait quitté; sa seule idée était d’avoir la paix.
- Il y a des gens qui n’ont vraiment rien à faire, c’est net, ils sont dans leurs coins, ils bougent pas, tu as l’impression qu’ils n’ont qu’une seule ambition en tête, c’est qu’on les laisse tranquille, venait lui dire Br. son directeur de département, comme un écho à ses propres pensées.
- Tu fais allusion à qui ?
- Oh j’ai pas de nom particulier en tête.
A l’âge de cinq ans il se souvenait qu’on lui demandait déjà de se secouer . Alors il se secouait, se ramassait sur lui-même, les bras entre les cuisses serrées, devant son bureau d’écolier il tressaillait d’énergie. Sans résultat tangible; le mal était trop lointain.
Maintenant il s’acceptait comme petit employé, ses efforts passés d’intégration lui donnait au moins l’avantage de vivre au milieu de gens qui ne lui demandait rien. Il vivait sur un capital de confiance qu’il pouvait commencer à entamer.
Depuis plusieurs jours il se consacrait exclusivement à faire le compte des films qu’il avait vu dans sa vie. Il retrouvait la sensation qui avait précédé la vision de tel film, l’attente; il se souvenait de la salle dans laquelle il l’avait vu, il retrouvait la présence d’une personne qui avait pu l’accompagner. Parfois, d’un film, il ne lui restait que quelques images mais il goûtait tout de même à la réalité de ces images dans sa mémoire. Cette plongée dans ses souvenirs l’intéressait bien autrement que son travail.
Quel effet pouvait produire quelqu’un aussi étranger à son environnement. Il sursautait à chaque fois qu’une personne pénétrait dans le périmètre où il se trouvait, et il faisait aussitôt semblant de manipuler quelques touches sur son clavier, ou bien il s’abandonnait dans la contemplation d’un listing cent fois retourné. Le moindre geste comme déplacer un cendrier ou prendre un stylo tentait de donner le change sur son existence parmi les autres.
Mais souvent, il ne supportait plus leurs regards et leurs bruits et il allait se réfugier à l’abri derrière une cloison. Il se reconnut comme une ombre parmi les ombres et céda au plaisir de peindre tout en noir, il se mit à écrire.
Ses recherches cinématographiques conservaient encore un lointain rapport avec son métier, il sortait sur de longs listings toute l’étendue de ses connaissances, l’ordinateur triait les films selon son bon vouloir. Il se délectait à la lecture des titres C’était comme un poème toujours recommencé.
Bientôt ses sources de recherche s’épuisèrent, ses souvenirs tombèrent en panne, il n’eut plus beaucoup de titres de films à taper sur sa machine. Il recommença à s’ennuyer.
Alors il s’éloigna encore plus de son travail, il se mit à écrire de plus en plus souvent sur des feuilles de listing, il écrivait avec la conscience d’un temps infini à consacrer à cette activité. Il sursautait encore plus fort à chaque fois qu’on lui adressait la parole, il devait revenir de si loin. Si une personne s’avançait un peu trop près de son bureau, il cachait précipitamment son listing d’écriture sous un listing de cinéma, et c’était comme s’il dissimulait sa honte sous son infamie.
Il y avait une heure dans la journée qu’il parvenait encore à supporter, c’était celle qui précédait le déjeuner. Beaucoup de ceux qu’il devait bien continuer à appeler ses collègues descendaient au restaurant. Il s’installait un silence de bibliothèque propice à la méditation. C’est à cette heure-là qu’il écrivait avec le plus de frénésie.
Il revoyait les quatre années écoulées, c’était l’histoire d’une volonté qui se diluait dans l’épaisseur du réel. Il voulait du travail, en vingt-quatre heures il en avait trouvé, quelque mois plus tard il était engagé définitivement. Une nouvelle génération d’employés avait été engagée en même temps que lui. Les contacts étaient faciles, on était jeune, on y croyait. On ne comptait pas les nuits blanches à veiller au chevet de l’ordinateur souvent malade, un travail s’organisait, l’amour s’en mêlait, une secrétaire aux longues jambes vint bientôt s’installer chez lui.
Mais les choses se figent, chacun prend conscience de son statut, de sa valeur, les relations deviennent professionnelles, les injustices apparaissent, ce qu’on a fait est inutile ou doit être recommencé, les promotions tardent à venir. La secrétaire reprit ses affaires.
Il revoyait les longs mois qui suivirent cette rupture lorsqu’il la guettait sur un écran de contrôle; elle s’arrêtait de travailler sur son écran, et il filait vite dans les couloirs du RER et il la guettait encore. Il souffrait de la rencontrer dans les couloirs, il souffrait aussi s’il ne la voyait pas pendant toute une journée.
Maintenant, lorsqu’ils se croisaient, ils échangeaient un vague sourire, leur relation n’existait plus, elle n’avait jamais existé. Il se sentait étranger à sa vie, étranger aux autres, avec une mince identité sociale à l’abandon, et une mince, très mince couche d’identité psychique.
Les heures de l’après-midi étaient les plus terribles. Les idées se pétrifiaient dans son esprit, il n’y avait plus aucune place pour les sentiments même les plus amers. L’impuissance et le révolte se mêlaient et s’annihilaient. Il partait à l’heure exacte.
Les matins étaient plus doux, une main tendue, le sourire jovial d’un collègue, quelques plaisanteries échangées donnaient l’impression de pouvoir tenir toute une journée. Et pourtant après un, deux, trois, quatre cafés, à onze heures, il ressentait déjà toutes les fatigues de la journée. Le matin, lorsqu’il débouchait sur le parvis de la Défense, il se tournait vers le bâtiment qui abritait la banque. La lumière inondait la place et se répandait en poussière. Pendant une centaine de mètres il marchait d’un pas assuré, poussé par une force mystérieuse. Il y avait quelque chose d’égyptien ou d’aztèque dans ce décor; par paliers successifs on accédait à une petite porte au-dessus de laquelle se découpait la masse verdâtre de la banque. Les sacrifiés, souvent, trouvent une pareille énergie pour gravir les degrés du temple.
Dans la palette peu colorée de ses sentiments, il existait des heures tout aussi sombres que les précédentes à l’intérieur desquels aucune possibilité de haïr ses semblables ne s’offrait à lui; pire, et il vivait ça comme un abandon, une forme de lâcheté, il entrait en sympathie avec eux : sympathie pour les secrétaires à la démarche serrée qui filaient dans les couloirs, pour celles qui lui lançaient des regards gourmands, pour les cadres supérieurs qui parlaient haut et fort, exhibant leur bel esprit, pour les impétueux, les zélés, les mous, les carriéristes. Toute une humanité notée, évaluée, soupesée, tous, lointains compagnons de galère qui connaissaient aussi aux heures creuses de la journée, le doute, l’ennui, et l’inexpugnable besoin d’ailleurs.
Une fois, Ve. aux longues jambes apparut devant lui.
- Tu as vu chez Gregory, dans sa chambre, il y a une aquarelle qui représente un homme nu, sur un divan, il a une moustache, mais je crois bien que c’est lui. On voit bien son sexe. Il est super, hein, Gregory ? Elle attendait son approbation.
- Oui, c’est vrai, il est super Gregory.
Il se désengageait. Trois, quatre idées qui ont l’air de former une système à peu près cohérent et auxquelles on s’accroche pendant un moment, et puis elles s’estompent; il faudrait en trouver de nouvelles, ou bien les mêmes mais combinées différemment.
Lorsqu’on l’interrogeait sur l’avancement de ses travaux, il répondait :
- Incessamment.
Son acharnement à écrire dut provoquer des inquiétudes. Un matin le manuscrit ne se trouvait plus dans le tiroir de son bureau, il le découvrit, bien épais, trônant sur le bureau de Br. son directeur de département lorsque celui-ci le convoqua.
- Et ton fichier cinéma ?
- Oh tu sais, j’ai fini le plus gros, maintenant j’y passe que deux, trois minutes par jour.
- Ah oui, et tu as combien de films dans ton fichier ?
- Sept cent, huit cent, peut-être.
- C’est vraiment stupide, on aurait pu engager une intérimaire pour faire le plus gros de la saisie.
Une main s’abattit sur le manuscrit.
- Et ces feuillets, comment doit-on les appeler ? Répondent-ils au nom calamiteux de journal intime ?
Il promit tout ce qu’on voulut bien lui faire promettre, et en sortant de l’entretien il se promit d’être bien incapable de tenir les promesses qu’il avait faites. Tout s’écroulait, au moins il lui restait ces feuillets. Il se sentait la vocation d’écrire.
Il les relut, il n’y trouva aucun réconfort.
Les jours suivants, il écrivait toujours; il écrivait comme s’il s’attendait à trouver le salut au bout d’une ligne, au détour d‘une phrase, un rythme le possédait; il y avait peut-être un moyen d’étirer le temps, comme un élastique, et puis quand il craquerait, on s’échapperait.
Br. son directeur de département revînt à la charge :
- Mais, qu’est-ce que tu fous, bordel, à griffonner tes listings, t’as du boulot, merde.
- Putain, mais t’es con, tu comprends pas que j’exorcise.
Ca. la gentille Ca. lui écrivit de Hongrie, elle y passait ses vacances. Elle aussi souffrait d’incertitude et tentait de retrouver sur la terre de ses origines quelque chose d’un peu solide. Sa carte postale disait : “J’aime la langue de ce pays, ici tout est bien, tout est loin”.
S’il se plongeait dans la lecture des journaux, elle lui devenait le plus souvent douloureuse; à longueur de colonnes, c’était comme si on y racontait son histoire : Un employé de banque visité par le Christ. Ce n’était certainement pas un hasard si le Christ choisissait de se faire voir dans cette catégorie socio-professionnelle, la même que la sienne, il y avait des cheminements secrets qu’il appréhendait, les voies du Seigneur lui devenait pénétrables.
Ou encore : Keith, 31 ans, expert-comptable, pull multicolore et long bonnet de laine assorti est assis en tailleur sous la table commune du “Rainbow Village”, communauté alternative, verte et pacifiste. Il explique pourquoi il a choisi de quitter son job, son pavillon dans une banlieue-dortoir de Londres, sa femme imperméable à ses états d’âme existentiels et ses trois enfants. “Je me disais qu’il devait bien y avoir moyen pour ne pas rentrer chez moi tous les soirs avec un mal de crâne, alors sur un coup de tête, j’ai tout plaqué. depuis deux ans, je vais bien, je suis calme.”
Et l’article continuait sur ce ton ironique, insupportable. Le journaliste, lui, n’avait jamais eu un job d’expert-comptable, il n’avait jamais vécu dans une cité dortoir, il n’avait jamais eu femme et enfants. Les états d’âme existentiels ne l’effleuraient pas, il n’avait jamais eu envie de tout plaquer, il était journaliste, un job passionnant puisqu’il était payé à raconter les souffrances des autres, elles ne risquaient pas de l’atteindre.
Pauvre petite chose à l’abri de la difficulté d’être.
Une attitude l’étonnait toujours chez ses contemporains, celle qui consistait à accabler l’autre de toutes les négligences, de toutes les incapacités, de toutes les faiblesses; alors à contrario, dans le non-dit surgissait la perfection de soi, l’être inaltérable au quotidien, le donneur de leçons, celui qui façonne le monde.
- Au fait, elle va comment Ve. aux longues jambes ? lui demanda un jour, Br. son directeur de département : “Non parce que j’avais quelque chose à lui demander, j’arrive à son bureau, elle avait les yeux tout humides, je me dis - Tiens elle est pas en état - j’ai pas insisté, je suis parti.”
- Oui, je crois ça ne va pas très fort, à la cantine j’ai entendu dire que son patron veut s’en débarasser, qu’il la pousse à la faute.
- Oh oui, c’est un vicieux, ce type.
- Bref, elle craque comme moi, comme si nous suivions des évolutions parallèles, c’est curieux, non ?
- Curieux, oui, mais quand même, elle doit être moins je m’en foutiste que toi, la preuve, elle pleure, ça lui tient encore à coeur tout ça...J’aimerais bien te voir pleurer un peu, toi.
- Moi, pleurer, tu veux rire.
Puis ce fut au tour de ce même Br. son directeur de département, il dépérissait, un autre jour d’une autre semaine, il s’écroula dans un fauteuil en face de son bureau.
- Je croyais que j’allais te remotiver, mais finalement c’est toi qui a réussi à me démotiver, t’es vachement fort
- En ce qui me concerne, ma motivation est quelque chose d’énorme que tu aurais tort de sous-estimer
- Tu veux dire que tu as envie de travailler ?
- Mais ne simplifie pas tout, s’il te plait !
Qu’est-ce qui l’éloignait de ses contemporains ? C’était durant les cocktails que cette question se posait avec le plus d’acuité. Ils étaient organisés en nombre important, tout au long de l’année. On y trouvait toujours Monsieur Gr. petit bonhomme rondouillard dont la philosophie se résumait à ne jamais arriver au domicile conjugal avant 20h30, afin d’éviter les petites corvées ménagères que pourraient lui imposer sa légitime. Il empruntait tous les chemins de traverse pour parvenir à cet objectif, et le cocktail en était un parmi les plus excellents. Le manège durait depuis vingt-cinq ans, époque à laquelle il avait débuté comme garçon de bureau. Peu à peu ses connaissances des marchés financiers s’étaient épaissies avec sa personne, il était monté en grade, cela n’avait pas suffi à lui apporter le bonheur : “Saloperie de connerie, ça marche jamais, ah y’a rien de facilité pour les travailleurs !” disait-il souvent. Sinon sa conversation s’organisait autour de trois thèmes. Il était de tous les racismes, il aimait la franche rigolade et les plaisanteries fines.
C’était donc pour le cocktail organisé à l’intention de l’Été, dès le début, Monsieur Gr s’y trouvait, fortement implanté, face au buffet, une coupe de champagne à la main, il paradait, entouré d’un groupe de cadres moyens, qui l’écoutait mi-amusés, mi-génés, prêts à s’éclipser à la moindre allusion un peu trop compromettante.
- Règle number one : durer. Règle number two : tenir. A la GreatBank, c’est les trente premières années qui sont les plus difficiles. Mais les boites américaines, c’est ça, y pressent le citron, et puis quand y a plus de jus, y jettent...Enfin remercions tous ces grands sans lesquels nous n’aurions pas la conscience d’être des petits, et il levait sa coupe à la cantonade, provoquant une gêne de plus en plus grande parmi son entourage immédiat.
- Alors, encore en train de boire, lui répliqua justement un des Grands de ce petit monde.
- Oh! boire un petit verre, qu’est-ce que c’est ? et Monsieur Gr. affichait une expression d’innocence enfantine.
- Qu’est-ce que c’est boire un petit verre? Mais c’est une synecdoque...tout simplement !
Ainsi parlait, le plus souvent à contretemps, hors de propos, le graphomane qui écrivait sur des listings pendant les heures de bureau.
- Qu’est-ce qu’il a celui-là ?
Son intervention fit extrêmement sourire une secrétaire d’obédience léotardienne, et ce fut tout. Il s’éloigna.
Pour fuir cet univers, il y avait les ascenseurs; à 17h30, ils étaient pris d’assaut. Imaginons un instant une joyeuse cohue, les derniers entrés s’échappent en premier, bousculés amicalement par ceux du fond, avides qu’ils sont de retrouver l’air libre, et bras-dessus, bras-dessous, les collègues s’en vont vers d’agréables soirées. Mais peine perdue, les travailleurs se déployaient en un long ruban, dans un ordre lourd de détermination quasi-génétique : Les femmes, d’abord, s’échappaient, de la plus petite à la plus grande, ou encore de la plus vive à la plus molle; puis venaient les hommes, les plus huppés s’effaçaient devant les sans-grades qui, tête baissée, s’éclipsaient silencieusement. Parfois, mais c’était rare, un décideur pressé prenait le pas sur tout le monde.
Et lui, l’indéterminé, il avait le plus grand mal à s’y retrouver dans cette codification; il passait devant les femmes, marchait sur des talons, ou encore il se plantait au milieu du passage, gênait tout le monde et finalement sortait le dernier.
Retenir le temps, retenir la mort; un jour il prit l’ascenseur pour la dernière fois.
L’écriture sur les feuilles de listing s’arrête là; une écriture désordonnée à l’encre rouge que j’ai parcouru un jour en rangeant des papiers dans mon bureau.
Songeur, je me suis demandé : qu’est-ce qui s’est passé après, là où l’écriture n’apporte plus de témoignage, qu’est-ce qui a continué à exister là où je n’ai plus eu le courage d’écrire, là où l’écriture n’a plus eu lieu d’être.
Après, c’est banal, j’ai dû rester en contact quelques temps avec cette humanité ; on tente d’adresser des signes à ceux qui sont restés de l’autre côté, à ceux-là qu’on a côtoyé longtemps; on a promis de prendre de leurs nouvelles, mais d’un côté comme de l’autre le plus souvent le coeur n’y est plus, c’est plutôt comme une sorte de rituel, ou encore une mauvaise nostalgie qu’on ne veut pas trop agiter par pudeur ou par paresse; au pire, il s’agit d’une politesse.
Une fois, une dernière fois, au téléphone, Br. mon ancien directeur de département se lamentait :
- Oh tu sais il y a longtemps qu’on ne m’a pas envoyé de message sur mon courrier électronique, personne ne m’aime.
- C'est bizarre, tu es un chic type, pourtant !
Un soir, Ca. la gentille Ca. m’invita à dîner, je crois me souvenir qu’elle dormait bien avant le dessert, me laissant dans un tête à tête difficile avec son fiancé, un jeune agent de change aux dents longues mais très sympathique.
La jeune secrétaire léotardienne a-t-elle poursuivi dans ses convictions ?
François Léotard fut un temps ministre de la Défense dans un gouvernement de droite, mais c’était bien plus tard, et ça n’a pas beaucoup d’importance par rapport à ces souvenirs.
Gregory est mort du SIDA, et c’est vrai qu’il était vraiment super, Gregory.
Et Ve aux longues jambes...Ce qui suit pourrait servir d’épilogue à ces années de bureau.
C’était peut-être deux ou trois ans plus tard, une année où la chance s’était accrochée à moi tout particulièrement. J’avais gagné, au terme d’événements qu’il est sans intérêt de raconter ici, un billet d’avion pour Miami.
Je m’étais décidé à l’utiliser, histoire d’aller me promener sur un autre continent; pour y provoquer des tas de catastrophes, perdre un certain nombre d’objets, et subir des ennuis à la chaîne, c’est à dire le lot habituel des déplacements modernes et qui fait qu’on garde en mémoire tel voyage pour l’unique raison qu’il a occasionné tel ou tel désagrément.
A Roissy, je tombais sur elle, Ve aux longues jambes, elle était devenue hôtesse d’accueil. Elle répétait toujours - Sans les voyages, la vie serait une erreur - Elle faisait maintenant Paris-Roissy, Roissy-Paris, tous les jours.
On a dû discuter quelques instants, une discussion banale vite interrompue par le regard invisible de la hiérarchie qu’elle a senti peser sur nous; elle y avait toujours été très sensible. En me quittant elle m’a annoncé qu’elle allait être mutée à Toulouse, j’ai eu conscience que je ne la reverrai plus, je lui ai dit :
- J’ai horreur des aéroports, ces lieux de passages où l’on se sépare.
Elle a souri :
- Moi, voir partir les gens, maintenant c’est mon métier, depuis longtemps cela a fini de m’émouvoir.
La Défense, 1986, Paris, 1995
20:03 Publié dans des histoires | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : rer, la défense, le christ, synecdoque, françois léotard, roissy |
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28.11.2011
Les homosaures (la co-évolution : exemple)
- Oui les homosaures aussi
ont commencé petit,
dit une araignée
à sa compagne
tout en guettant
du coin de l'oeil
une mouchicule
qui paît dans le champ
et s'approche l'air de rien
de ses filets.
On a retrouvé
dernièrement
un squelette-fossile
d'un ancêtre homosaurien.
Figure-toi soeurette,
qu'il nous rendait
une demi-taille.
- C'est incroyable !
- Et l'on dit maintenant
dans les milieux scientifiques
que toutes les espèces
vivantes sur cette Terre
auraient subi
depuis la nuit des temps
un processus analogue
de développement organique,
comme si la Nature
n'avait qu'un but en tête
le gigantisme.
- A peine croyable !
Ainsi nous autres
Arachnéennes, nous étions...
- Toutes petites, parfaitement.
- Et cette mouchicule,
animal ridicule,
qui se débat désormais,
l'idiote, dans mes filets gluants,
cette naine, elle aussi...
- a commencé petit, parfaitement.
- Hihi ! comme c'est risible,
je l'imagine petite.
Mais petite comme quoi ?
Cette feuille d'acacia !
- Bien plus petite encore.
en proportion du squelette homosaurien,
bien plus petite encore.
- Bien plus petite encore !
Mon Dieu, je n'en puis plus.
Et des larmes de joie
coulent de ses beaux yeux globuleux.
Comme l'on sait, dans les conversations,
un sujet d'actualité en poussant un autre,
la première araignée enchaîne.
- Sèche les larmes
de tes beaux yeux globuleux, soeurette,
ce dont je veux te parler, maintenant,
n'est pas joyeux.
Sais-tu que dans la vallée d'en face,
il y a deux jours,
trois ou quatre de nos soeurs
sont encore mortes,
victimes collatérales
de cette guerre sans merci
que se livrent les homosauriens ?
- Mon Dieu, que c'est horrible,
comme notre sort est cruel.
Sommes-nous condamnées
à voir tomber les homosauriens ?
Tu es là, tranquille.
Tu viens d'étendre tes filets
sur la lande déserte.
Tu te prépares à recueillir
le fruit de ton dur labeur,
quand soudain l'horizon
s'obscurcit.
Tu sais alors qu'il ne te reste plus
qu'à prier pour qu'un cul d'Obésien
abattu par un de ses frères Filiforme
ne vienne t'enfoncer vingt pieds sous terre
ou t'aplatir comme bouse de mouche.
- Prier ne sert à rien, il faut courir, un point c'est tout !
- Courir ne suffit pas toujours,
il faut prier aussi.
- Courir, te dis-je.
et d'abord prier qui ?
Crois-tu qu'il y ait ici
une âme vivante
d'essence supérieure
qui puisse tolérer,
depuis des temps immémoriaux,
l'injustice qui nous est faite.
Non, vraiment dans ce monde,
il n'y a que nous
pour pleurer sur nous-mêmes.
- Oh je sais bien,
ma petite soeur arachnéenne,
que tu es un peu athée-nne.
- Vas savoir ce que je suis ?
- Mais je ne t'en veux pas
de me chatouiller
sur le chapitre de mes croyances
avec ta jolie papatte velue.
Hihi ! arrête, tu me fais rire.
- Sais-tu qu'il y eut un temps édénique
où homosaures et araignées
vivaient en bonne entente.
Et si l'un d'eux venait à écraser
l'une d'entre nous - ou même un autre insecte,
il prenait cela pour une faute grave
qui aurait des conséquences sur sa propre vie.
Quand ils arpentaient la terre,
ils prenaient grand soin de nous éviter.
- Avant qu'ils ne pensent qu'à s'entretuer,
il devait faire bon vivre
dans ces contrées.
- Et dire qu'ils ne se font la guerre
que par haine de la Forme de l'autre.
Quand un Filiforme voit un Obésien,
son épaisseur lui est tellement insupportable
qu'il ne pense qu'à le crever comme une outre,
et la longueur du Filiforme lui vaut
d'être sectionné en deux, voire découpé
en tranche dès qu'un Obésien l'aperçoit !
Entre individus d'une même espèce,
tout de même, quelle barbarie !
- Mais l'on dit que leur espèce,
justement, est en train de diverger.
Déjà un ventre filiformesque
ne peut plus supporter d'être fécondé
par un Obésien, et son ventre éclate`
autour du sixième mois.
Quant au ventre d'une Obésienne,
il ne peut retenir le foetus filiforme
qui s'échappe bien avant le terme.
- L'autre jour, j'ai vu des Obésiens
qui violaient une Filiforme captive .
Un spectacle effroyable !
- Les monstres... ils la condamnaient
à une mort certaine.
- On dit aussi que cette divergence d'espèce
est la conséquence de la guerre qu'ils se font.
Les accouplements entre gros et longs se faisant
de plus en plus rares, les individus intermédiaires
ont peu à peu disparu, et les caractères Gros et Long
se sont spécifiés jusqu'à créer des espèces quasi- différentes.
Comprends-tu ?
- Bien sûr; les lois de la nature se radicalisent lorsqu'on les contrarie. Quand la machine est lancée, Dieu ou pas Dieu, la machine est lancée.
- Bien dit, soeurette ! Mais au fond, ces affaires homosauriennes ne mériteraient pas qu'on s'y intéresse si nous n'en subissions quotidiennement les retombées.
Après avoir abordé l'actualité
sous ses divers aspects,
scientifiques, religieux et historiques
et les avoir mêlés
interdisciplinairement,
nos deux arachnéennes
se préparent maintenant,
comme il se doit,
à entonner un chant d'espoir.
Ainsi la plus croyante
avec ses membres antérieurs
levés comme pour un acte d'imploration :
- Ah ! Que le temps vienne,
le temps de la Comète.
Ah ! Qu'il nous l'envoie.
Qu'elle percute la Terre,
que la poussière se lève
et étouffe sous elle
cette race maudite.
Nous les Arachnéennes,
qui vivons de si peu,
nous saurons bien alors
être du bon côté
de cet Apocalypse,
et enfin délivrer
des monstres homosauriens,
grandir à l'air libre
exponentiellement.
Et l'autre reprend
ce péan fameux qui glorifie leur race..
- Ah ! Que le temps vienne,
qu'une araignée géante,
une Soeur Majuscule
étreigne dans ses pattes,
ses papattes velues
notre planète Terre,
et qu'enfin soient célébrées
les noces triomphales
de l'organique
et du minéral.
- Qu'est-ce que tu dis,
je ne te vois plus.
- Tu ne me vois plus,
ça veut dire que...
Vite, soeurette, fuyons !
Dans un fracas épouvantable,
une tempête d'homosaure
d'arbres brisés
de branches cassées,
de feuilles tourbillonnant dans l'air vibrant qui se met à siffler,
il faut courir, courir, courir et prier - prier, courir - courir, prier - au fond, peu importe - c'est l'instinct de survie qui compte - ou non, la chance, seule la chance fait prendre la bonne direction pour se dérober aux ténèbres de plus en plus noires qui vous tombent dessus. Hop ! un coup de pattes plus violent que les autres et voilà la lumière. Encore une fois Ouf ! avoir échappé à la Chute de l'homosaurien. Notre Arachnéenne se retourne, et oh ! malheur, sa gentille soeurette n'est pas là, elle est restée prisonnière de cette montagne de chair obésienne, (car c'est bel et bien un monstre de cette espèce qui leur est tombé sur le rable). Seules trois papattes tendrement velues, à hauteur de l'épaule de l'abominable bestiole, griffent toujours le sol comme une ultime raison de vivre.
De ses beaux yeux globuleux, notre survivante verse les larmes d'un gros chagrin ; elles viennent se mêler, pour s'y perdre, au déluge de sang qui s'épand de la plaie de l'homosaurien.
Malgré cette poisse liquide qui la submerge, elle parvient à arracher les trois membres et les emporte pour ensevelir ces restes de son infortunée soeurette.
On aimerait savoir si cette réchappée est celle qui voulait prier ou bien celle qui voulait se contenter de courir, mais au fond peu importe.
Élevons maintenant notre champ de vision
au-delà de celui forcément limité
de cette dernière araignée.
Que voyons-nous ?
D'abord cet Obésien abattu.
Sa tête repose au flanc d'une colline
comme sur un oreiller et,
ses pieds gisent dans une rivière,
en obstruant le cours.
Il s'accroche des deux mains
à un pieu long comme un peuplier,
qu'on lui a planté au côté droit.
De forts soubresauts l'agitent encore,
et à chacun d'entre eux,
des flots de sang jaillissent de sa blessure.
Au-delà - une campagne vallonnée s'étend.
Des cris de vainqueurs et des cris de vaincus
résonnent - lamentable.
Parfois, la tête d'un homosaurien
passe au-dessus d'une crête.
La vue ne peut pas s'arrêter
sur une maison, un village, une ville.
Il n'y en a pas. Les homosauriens
se sont peu à peu passés d'habitation.
Il n'en avaient plus besoin
parce qu'ils ne vivaient plus dans la nature,
ils étaient la nature, du moins
une part de la nature.
La part la plus terrifiante, la part maudite,
celle qui provoque des catastrophes
par son activité frénétique et,
que les autres espèces vivantes guettent,
espérant qu'ils finissent par s'exterminer
les uns les autres ou encore dans l'attente
de la Comète qui viendra... qui viendra...
qui viendra...
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25.11.2011
Impasse du désir
Son plat arriva enfin. Il avait commandé du gigot d'agneau avec un accompagnement de gratin dauphinois. Elle contempla la chair du gigot, rosâtre, pas assez cuite, et la substance crémeuse pas assez gratinée.
Pour sa part, Catherine avait déjà eu le temps de finir un melon et une énorme salade dite du pêcheur. Son compagnon de table était plutôt taciturne, il n'ouvrait la bouche que pour ingurgiter sa viande et ses pommes de terre. Elle, avalait sans faim et sans gourmandise un bavarois à la framboise.
Auparavant, il l'avait emmené au cinéma, le film l'avait ennuyée et elle avait bien failli s'endormir.
C'est quelques jours avant qu'elle l'avait croisé dans une fête. Elle l'avait trouvé beau garçon, avec à sa disposition un certain humour, ce qui ne gâtait rien. Elle apprit également qu'il vivait seul depuis peu de temps à la suite d'une rupture. De là, sans doute, cette lassitude qui, trouvait-elle, lui allait bien au teint, et qui n'était pas la moindre de ses séductions.
Par une amie commune, elle avait pu se procurer son numéro, et grâce aux encouragements de celle-ci, elle avait trouvé le courage pour l'appeler.
Au téléphone, pour lui proposer d'aller au cinéma ensemble, elle avait eu besoin de se racler plusieurs fois la gorge. Il lui avait fixé rendez-vous le lendemain même. Elle en avait été surprise, elle ne s'attendait pas à ce qu'il ait envie de la voir aussi vite. Elle n'avait su que lui répondre.
- Demain, carrément ! Qui avait résonné comme un aveu.
A la sortie du cinéma, c'était lui qui avait eu l'idée de cet endroit, et un garçon qui sait choisir un restaurant, c'est déjà quelque chose. Elle y voyait comme une forme de galanterie.
Le cadre était rustique; un vieux bistrot parisien comme on n'en trouve plus beaucoup. Et malgré leur absence de conversation, elle cherchait à garder de l'entrain.
En face d'elle, il y avait une ancienne affiche publicitaire qu'elle se mit à lire à haute voix.
- Farigoulette. Liqueur digestive et hygiénique. Distillerie Viviennne et Jean-Hervé Mouton à Comps, dans le Gard.
Pour lire la suite, elle prit un petit air mutin.
- Arrête farceur, arrête, rends-nous vite la farigoulette, ou nous te cassons la margoulette.
Derrière elle, il y avait une autre affiche, elle continua sa lecture.
- Taillan. Grand vin, quinquina. Biniou, biniou, mon cher biniou. Taillan, Taillan, mon cher Taillan.
Du coin de l'oeil, elle le vit ébaucher un vague sourire. Il ne prit pas de dessert, commanda un café qu'il but rapidement. Ils payèrent l'addition et sortirent.
C'était un beau soir de juillet, la nuit tombait. Elle regarda le ciel.
- J'adore marcher par ce temps ! Tu sais je viens souvent me promener le week-end dans ce quartier. Tu as de la chance d'habiter par ici.
Ils commencèrent à descendre la rue Saint-Jacques.
Catherine se sentait nerveuse, elle marchait vite alors que lui, les mains dans les poches, se laissait entraîner par la pente; elle devait ralentir pour se remettre dans ses pas. Ils longèrent la Sorbonne; elle remarqua une allée à peine éclairée qui s'enfonçait dans cette masse sombre.
- C'est lugubre, on a pas envie d'aller au fond voir ce qui s'y passe.
- Personne ne te le demande.
Elle eut un rire gêné.
Catherine n'était pas jolie, sa glace le lui disait tous les matins, mais plus souvent encore l'absence de lueur dans les yeux des garçons quand ils la regardaient la rappelait à cette triste réalité, et ce soir n'avait pas failli à la règle. Elle n'avait pas décelé le moindre regard un peu brillant, susceptible de lui donner de l'espoir chez ce type qui marchait avec un air tellement dégagé à ses côtés.
Elle aurait voulu que la rue Saint-Jacques n'en finît pas de descendre. Au croisement du boulevard Saint-Germain, elle le savait, il prendrait sur la droite pour rentrer à pied jusqu'à chez lui, au bout de boulevard. Elle, en bonne logique, devrait aller à gauche rejoindre le métro à Odéon.
- Pour la porte de Clignancourt, je dois faire quoi à ton avis ?
- Odéon, je crois.
Au croisement, elle prit résolument à droite avec lui.
Jusqu'à Maubert, elle était couverte; s'il lui posait la moindre question sur ses intentions, elle pourrait toujours lui annoncer qu'elle l'accompagnait jusqu'à cette station. Mais après Maubert, plus de salut, aucune station à venir ne pourrait justifier sa présence. Elle se retrouverait sans réplique possible, si ce n'est feindre une méconnaissance du quartier en contradiction avec ce qu'elle avait eu la bêtise de lui déclarer à la sortie du restaurant.
Ils traversèrent la place Maubert. Comme prévu, son désir se trouva tout d'un coup à nu face à cet homme qu'elle connaissait à peine. Elle devait occuper le terrain, éviter les questions embarrassantes, parler, dire n'importe quoi.
- Il habite par ici, le président ?
- Derrière nous, rue de Bièvre.
Elle remarqua son souffle court, quelque chose le troublait. C'est lui maintenant qui marchait vite, elle avait de nouveau du mal à suivre ses pas. Ce qu'elle fit pourtant jusqu'à la porte de son immeuble. Il la regarda, un regard indéchiffrable, elle préféra baisser les yeux.
Dans l'escalier, elle lui annonça qu'elle ne pourrait pas rester très longtemps.
- J'ai mes hamsters qui m'attendent, je dois m'en occuper.
- Tu as des hamsters ?
- Oui, trois.
Il ouvrit la porte de son appartement.
- Installe-toi. Tu as chaud, tu veux du jus d'orange. Ne regarde pas la poussière. Un célibataire comme moi. Mets de la musique.
En trente secondes, il avait prononcé autant de mots que durant toute la soirée. Elle lui sourit.
Rapidement, elle se retrouva dans ses bras, puis dans son lit; débarrassée de ses vêtements, elle eut un ultime sursaut.
- Est-ce qu'on ne va pas trop vite ?
- Et tes hamsters, tu les oublies.
Il la laissa quelques secondes seule dans la chambre; nue, étendue sur le lit, elle se regarda. Son corps était plutôt bien fait, elle avait de la bonne humeur, du charme. Au bout du compte, bien assez d'arguments pour parvenir à ses fins.
Il réapparut dans l'encadrement de la porte. Il portait un sac-poubelle sur la tête percé de deux orifices à hauteur des yeux, il en tenait un autre dans la main.
- On va jouer au jeu de l'étouffe-moi.
Sans qu'elle ait pu esquiver un geste, elle se retrouva, elle aussi, avec un sac sur la tête.
- Mets tes mains autour de mon cou, serre très fort.
L'erreur de Catherine fut de ne pas croire tout de suite au sérieux de l'affaire. Elle voulut faire de l'esprit.
- Je pense que si tu me tue, tu auras des ennuis avec la police.
Une voix lui parvint, hachée.
- Je pense que ça n'a aucune importance.
Il l'immobilisa sous lui. L'air lui manqua rapidement. Elle cria, se débattit, le frappa au thorax, au visage, elle essaya de l'étrangler à son tour; un dernier spasme et puis plus rien.
1992
12:50 Publié dans des histoires | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : rue saint-jacques, sorbonne, boulevard saint-germain, odéon, maubert, rue de bièvre |
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21.11.2011
Les voeux du Nouvel An
L'autre jour, le 28 juin, je m'en souviens parfaitement, c'était un samedi, ou alors non, c'était peut-être en semaine, je me suis rendu chez ma grand-mère pour lui souhaiter mes meilleurs voeux de Nouvel An.
Nous conversons agréablement dans le grand salon. Nous nous faisons face, chacun assis dans un large fauteuil de velours rouge, entre nous une table ronde, avec plateau de marbre cerclé d'une petite grille de métal doré. Je me tiens, les bras écartés reposant sur les accoudoirs, jambes croisées, dans une attitude tellement détachée que je vois mon attitude se déprendre de moi, de minute en minute, et bientôt me contempler.
En face de moi, il y a une porte vitrée, à côté, un lit-divan avec au-dessus un miroir rectangulaire, à la droite du lit une vitrine remplie de porcelaine pure 18ème.
Sur le mur de droite, un buffet ventru, noir marqueté de taches claires, il est placé entre deux nouvelles portes vitrées.
Dans un autre angle de la pièce, des meubles dont ma mémoire ne veut pas s'encombrer. Derrière moi une grande cheminée de marbre blanc surmontée par un trumeau au cadre également blanc, de petits abats-jour avec des pendeloques de cristal le parcourent, trois de chaque côté. Du cristal, j'en vois aussi qui pend du lustre central, et aussi accroché à d'autres abats-jour de lampes posées ici ou là sur d'autres tables dans la pièce.
Dans un périmètre plus restreint, d'autres fauteuils sont installés autour de nous qui marquent le cercle familial aujourd'hui réduit à nous deux.
Toute mon enfance, j'ai bovarysé dans ce salon au plafond élevé et aux belles moulures, attendant que s'élèvent jusqu'à lui des pensées également élevées.
Pour l'heure, ma grand-mère m'interroge sur moi. Je lui fais ces sortes de réponses qu'on n'ose sans honte qu'avec des personnes âgées. On escompte leur crédulité. J'essaie de donner une cohérence convenable, rassurante, à ma vie, que bien entendu elle n'a pas. A m'entendre, je suis le parangon d'une personnalité sûre d'elle et déterminée. Elle n'est pas dupe, elle connaît trop ma paresse, elle l'a vue naître, elle en a peut-être été agacé il y a longtemps, mais depuis elle m'a pardonné. J'ai quand même envie de fuir.
Un peu plus tard, nous nous retrouvons dans le petit salon, une pièce d'angle, et tout à coup je découvre que j'ai toujours bien aimé cette pièce. Je le lui dit, elle sourit, peut-être est-ce parce que justement il s'agit d'une pièce d'angle.
Derrière le verre dépoli de la fenêtre nous regardons les rues; en face la rue Jouffroy qu'on peut voir jusqu'au boulevard Malesherbes et même au-delà, sur la gauche la rue de Tocqueville jusqu'à la rue Cardinet et même au-delà.
On passe les boutiques en revue, au coin là-bas, la boulangerie transformée en bonbonnière rose et verte, c'est un salon de thé qui s'est installé; le cordonnier-serrurier, il a dû faire fortune, sa boutique est devenue un véritable temple à l'antique avec deux colonnes peintes qui encadrent la porte; et il y avait quoi avant à la place du marchand de vin ?
Le réparateur d'électro-ménager, maintenant c'est un magasin hifi-vidéo, il a changé dix fois de propriétaire. Le marchand de journaux, lui, il n'a pas changé. Et le poissonnier, toujours le même décor, ah oui, bien c'est tant mieux. Par contre le marchand de légumes, un matin je me présente, tout était différent; sans te prévenir, c'est à peine correcte.
Et mon garage de la rue de Tocqueville, ils ont tout démoli, maintenant ils ont construit un immeuble.
"Ils", ces forces anonymes qui modifient, transforment, changent le monde, sans égard, jamais un temps d'arrêt.
Il y a le temps de l'enfance qui est un temps d'éternité, le seul authentique où le monde est évident. On n'a pas besoin alors d'en enregistrer les transformations. Ensuite tout bascule, la vie se place sous le signe du faux, du stuc, de la déréliction, de la corruption.
La mémoire est un palimpseste, les souvenirs s'amoncellent sous les souvenirs. Tu verras, avec l'âge ça empire.
Elle continue. Tu ne penses pas à te marier. Oh moi tu sais, une épouse par jour c'est suffisant, sinon c'est beaucoup de dévouement pour prolonger l'espèce.
Elle glisse alors sur les problèmes de société. Autour de moi c'est toujours les femmes qui décident de divorcer. C'est normal, elles font jouer le marché, je lui cite un cinéaste de notre temps. Elle est mince la frontière qui sépare la femme libre de la femme légère. Elle rit, à mon âge j'aurai tout entendu.
Quand même une femme affable que les gens aiment bien, ça oblige à sortir, sinon l'homme reste chez lui.
En une fraction de seconde, elle a mis le reste de ma vie en perspective. Elle me voit la trentaine solitaire, à la quarantaine, un homme isolé, ce qui est pire encore.
Elle connaît l'âme humaine comme la grand-mère du diable, la grand-mère, c'est elle, et le diable, ce serait moi.
En partant, j'ai pensé à cette époque où lui rendre visite était un geste simple, banal. Ensuite je suis redescendu dans le monde incertain en perpétuelle mutation dans lequel il s'agit de désirer, un monde dont il faut jouir sous peine de... sous peine de quoi au fait !
Paris, juin-septembre 1991.
20:57 Publié dans des histoires | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : nouvel an, rue jouffroy, boulevard malesherbes, rue de tocqueville, rue cardinet |
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20.11.2011
Des histoires de surfeurs
Paroles dites, entendues et répétées.
L'été dernier, ce fut le Maroc. A Mirlefth, petite cité balnéaire au sud d'Agadir, l'hôtel où j'étais descendu avait été envahi par une colonie de surfeurs qui occupait bruyamment la jolie petite cour intérieure autour de laquelle étaient disposées les chambrettes. Ils y déposaient leurs longues planches et les combinaisons séchaient là au soleil comme des algues noires.
D'ordinaire le surfeur moyen est grand. Il parle indifféremment plusieurs langues. Il est à l'aise avec ses congénères, même s'ils ne se connaissaient pas la minute précédente. La migration lui est un souci constant. Demain il sera parti, aujourd'hui il vient juste d'arriver. Un pied sur une vague, le deuxième est déjà à l'autre bout du continent. Mais ce qu'il y a d'admirable chez ces jeunes gens, c'est leur corps. Autant le dire, on ne rencontre pas dans leur confrérie d'individus tel que moi. Et ceci pour une question de peau, une simple question de peau. Sur eux, on n'en voit pas du genre de celle que j'arbore depuis des décennies, laiteuse, crémeuse, blanchâtre, parsemée de taches de rousseur et, qui ne reçoit du soleil que des coups si bien que durant ces jours de chaleur, elle semble se grimer de plaques rougeâtres, étrangères, honteuses. Cette malformation, j'ose le mot, dès la tendre enfance a fait peser le poids d'une faute originelle sur ma peau et a complexifié mes rapports au monde lorsque "les beaux jours arrivent".
D'ailleurs ce même été, une amie contemplant cette peau fautive ne m'avait-elle pas fait remarquer :" Tu ne dois pas être né sur la bonne planète !" C'était vrai, au départ je voulais Saturne, avais-je répondu finement. Et nous avions conclu ensemble à l'incompétence des parents.
La peau du surfeur entretient des rapports tout différents, on l'aura compris, avec le soleil. Comme par magie, au premier jour de l'été, elle se bronze uniformément, de la plante des pieds (du gros orteil du pied) au sommet du crâne, pour mieux mettre en valeur, semble-t-il, en les faisant luire, de longs et forts muscles dorsaux, pectoraux, abdominaux, et d'autres encore.
J'étais donc là, dans le même hôtel que ces surfeurs, avec ma peau laiteuse et rougeoyante, et une petite bedaine qui m'était venue, depuis le début de cette saison-çi, précisément. Autant dire que pour ces jeunes gens, j'étais transparent, l'homme invisible parfait, le type auquel on n'adresse même pas un regard, mais simplement parce qu'on ne le voit pas. J'arrivais certainement d'un Ringardland qui n'entretenait aucun rapport frontalier avec la Confédération des Spots qu'ils fréquentent habituellement. Et là, il me faut m'arrêter quelques lignes sur cette notion de Spot - concept-clé de l'univers surfique.
Le Spot, c'est l'endroit, c'est le lieu, la place to be. Il y a un ensemble, un réseau, une constellation de points qui brillent à la surface du globe et que le surfeur, pour son initiation, se doit de rejoindre l'un après l'autre, ainsi le croyant de notre Moyen-Age ou encore celui de l'Inde d'aujourd'hui pélerine de lieux sacrés en lieux sacrés.
Et c'est à partir de ce concept de Spot que l'on comprend pourquoi le surfeur se sent à ce point à l'aise là où il est. Il occupe un centre tout simplement, un centre du monde, et forcément ça détend les nerfs, cette certitude d'être là où l'on doit être.
Quant à moi, c'est auréolé de ma nouvelle invisibilité que je pus surprendre la conversation d'un couple.
Le surfeur est plutôt d'un genre célibataire, le déplacement en couple n'est pas la règle, même s'il n'est pas rare. Dans quel but le fait-il ? On n'imagine pas que ce soit à des fins reproductives, plutôt copulatives et récréatives. Mais si les horaires de la marée le permettent, uniquement.
Un couple, donc, s'entretenait non loin de mes oreilles. La jeune fille paraissait déprimée, fatiguée, elle n'avait envie de rien, de ne rien faire. Le garçon était ennuyé, il cherchait à lui redonner le goût des choses.
Et là, merveille de la mémoire, me revenaient les propos lointains d'une autre jeune fille, qui à l'époque, petite amie de surfeur, ou plutôt petite amie en rupture de surfeur, racontait précisément le calvaire de "la petite amie du surfeur". C'est ainsi qu'elle se désignait, se résumait et finissait par se vivre. Elle s'appelait Céline ou Cécile, je ne sais plus, mais voilà ce qu'elle disait :"Il me traîne, été après été, de Malaisie en Californie, après c'est l'Indonésie et puis l'Australie, Acapulco, Rio de Janeiro, la Floride. Son unique obsession est d'aller faire mumuse avec la vavague. Moi, la petite amie, je n'ennuie, je dépéris, enfer et paradis deviennent indistincts, et je n'ai plus qu'une idée en tête - rentrer chez ma mère et laisser mon petit ami à son spot inconfortable, à l'hygiène douteuse, dans un pays dont on ne connaîtra jamais plus qu'une longue bande de sable."
J'avais donc recueilli, en l'espace de quelques années, et en partie grâce à mon invisibilité, deux témoignages concordants sur un mal-être contemporain - celui de la petite amie du surfeur - peu sociologiquement étudié à ce jour, mais ces quelques lignes sur ce sujet se voudraient une modeste contribution à une recherche encore à initier. Sinon quelle pourrait bien être leur utilité quand une certaine aisance dans l'écriture ne suffit pas à masquer le vide la pensée !
Mais j'entends la voix de mon voisin et ami Jean qui occupera bientôt une place oh combien finale dans ce récit mais qui pour l'instant me fait remarquer que j'extrapole toujours à partir de deux occurrences
- "Deux", dit-il souvent avec l'air scientifique de celui qui connaît les sciences, n'est pas un nombre statistiquement significatif.
Peut-être mais il est pour moi intuitivement significatif. "Deux" est un signe, une piste, une trace qu'il y a quelque chose à chercher par là. L'Indien n'attend pas de tomber nez à nez avec son troupeau de bisons pour déclarer qu'il y a là un troupeau de bisons. Non, il en a humé le fumet bien des jours à l'avance.
Pour en revenir à mon couple, en désespoir de cause, le jeune homme déclarait à son amie ; "Mais viens avec nous, on te laissera sur la falaise, tu pourras nous mater en prenant des photos."
Moi, l'invisible, les bras me tombèrent. C'était le petit matin, je décidai d'attendre le réveil de ma petite amie à moi. L'expérience nous enseigne qu'il est hasardeux de réveiller Françoise prématurément, même pour de grandes raisons.
Je profite de cette courte respiration dans ce récit touffu et entrelacé pour avouer quelque chose. Il y a eu de ma part malhonnêteté intellectuelle dans ma relation de certains faits. En effet j'ai appris quelque part qu'on devait présenter des situations contrastées, de fortes oppositions entre les protagonistes d'un récit, intensifier leurs rapports pour susciter l'intérêt du lecteur. C'est pourquoi j'ai cherché à mettre en scène un presque conflit générationnel entre des jeunes gens et un homme touché par la matûrité, ce dernier subissant une indifférence quasi-méprisante des premiers. Or dans la réalité, rien de tel ne s'était produit. Au contraire, c'était des bonjour-bonsoir tout à fait spontanés ; ils vous cédaient le passage avec une grande aménité et on voyait bien qu'ils avaient reçu une éducation en tout point scrupuleuse. Et ce matin-là, alors qu'ils préparaient leur matériel et échangeaient des conseils, ils ne faisaient même pas de lourdes plaisanteries sur un individu louche qui, victime d'une indisposition intestinale, avait transformé, une bonne partie de la nuit, leur villégiature de bord de mer en pétaudière nauséeuse - et qui n'était autre que moi-même.
Non, des garçons très bien élevés, vraiment !
Et c'est uniquement parce que j'étais dissimulé derrière les volets de notre chambre que je pouvais me prévaloir d'une quelconque invisibilité.
Voilà, maintenant que le souci d'authenticité a prévalu sur un supposé plaisir du lecteur (et en cela, j'affirme ma poétique), ce récit peut se poursuivre, je l'espère, en ligne droite jusqu'à sa fin qui interviendra avec mon voisin et ami... mais ça, on le sait déjà!
"Elle m'a dit d'aller siffler là-haut sur la colline et de l'attendre avec un petit bouquet d'églantines". C'est cet air qui m'était venu et que je sifflai à l'oreille de ma petite amie à moi pour la réveiller.
- "Mater, mater - Viens nous mater sur la falaise" Il a dit ça !
Cris d'orfraies, scandaleux, frisure de ridicule, stupide. C'est un échantillon des réactions de Françoise lorsque je lui rapportai les propos entendus.
Nous étions amusés et choqués à la fois, mais amusés et choqués par quoi exactement ?
Que ces propos traduisent un pseudo-renversement de l'ordre sexuel des choses, et que le regard féminin soit sollicité pour devenir premier ! Rien de bien nouveau sous le soleil. Non; ce qui nous étonnait... plutôt la formulation naïve d'un narcissisme pleinement assumé.
Mater était, à n'en pas douter, un mot de la tribu, à la connotation clairement sexuelle et reconnue comme telle par la communauté des surfeurs - viens nous mater - viens nous reluquer - nous lorgner - car nous sommes dignes de l'être. Et ton regard nous excitera, et toi tu seras excitée de nous exciter. Mais voilà, aujourd'hui, elle est fatiguée du rôle qu'elle a sans doute tenu les jours précédents, mais là elle n'en a plus envie. Elle sent confusément que c'est le rôle d'une autre.
Elle l'entend dans le cri des enfants, tout le jour durant, au long des plages - Chofé fiya ! - mamma guardami ! Mirame mama! - Garde-moi dans ton regard - maman - mire-moi dans ton miroir - fais moi miroiter dans le scintillement de l'océan. Fais moi exister dans et par ton regard
On commence à toucher au plus près ce mal-être contemporain de la petite amie du surfeur évoqué précédemment, et ma contribution à cette étude se précise.
Elle doit mater, reluquer, lorgner ; elle veut bien être à l'origine de ce regard excité-excitant, elle l'a accepté dans un premier temps mais elle commence à se rendre compte que le reluquage marque un vice dans la procédure. On lui demande le regard honteux du voyeur, du mateur, regard qui n'est pas payé de retour, elle ne reçoit pas un retour sur excitation et à force, ça déprime. Elle a envie de revoir sa mère.
Le narcissisme introduit un court-circuit dans l'échange sexuel et dans les paroles entendues, j'avais vu l'étincelle.
Heureux Narcisses, tout de même, que ces jeunes gens. Je leur enviais leur innocence. Parce que moi aussi par moment, j'ai la tentation de demander à ma petite amie à moi de me mater quand je prouve ma maîtrise de l'élément liquide, en enjambant allègrement le caniveau au lieu d'y sauter à pieds joints ou encore quand je glisse à la surface des choses, ce que je fais très fréquemment le mieux du monde. J'ai la tentation mais je ne le fais pas parce que j'ai dû grandir maintenant.
Mais quand même, moi aussi, de temps en temps, j'aimerais être ad - miré.
Quelques mois plus tard, dans une arrière-saison parisienne et sans fin, je rencontrai rue Marx Dormoy mon voisin et ami Jean ; un sage de la rue Myrha parmi d'autres qui promenait là sa sagesse .
Après salutations et considérations diverses, Maître Jean, Maître Crespi, Maître Jean Crespi - trois fois Maître donc, mais peu importe, me raconte son récent séjour dans la baie d'Arcachon. Il s'est quand même baigné aux risques de ses bronches et a contemplé des surfeurs qui ont investi ce Spot ou plutôt ont "spotétisé" l'endroit qui fait partie depuis longtemps de la grande constellation de la Planche Plate.
Et l'on commence à entrevoir que sans le hasard, ce récit ne serait pas possible. Propos entendus inopinément, rencontres de fortune. Bouts de paroles et de souvenirs qui viennent s'agglomérer à un ensemble qui se construit au gré de ces chocs. Une forme apparaît qu'aucune volonté n'aurait pu fabriquer à l'avance.
Alors, merveille de la mémoire, me revenait l'épisode de l'été précédent. Je lui résumai d'une façon saisissante les propos surpris : "Viens nous mater sur la falaise !" Et la réaction outrée de Françoise, ma petite amie à moi, même après la fin de l'été. Réaction qu'il approuva vivement : "Elle a raison, elle a raison !"
Mais Maître Jean aime à poser un regard équanime sur ce qui l'entoure. Tout ici-bas peut être considéré, y compris le surfing.
- Non, je dois dire que c'est amusant à regarder, mais pas plus de cinq minutes, c'est amusant comme...
Lorsqu'il va dire une chose importante, le monde se ralentit - et sa pensée, sa parole sa marche aussi. Tout se met à l'unisson pour cette chose importante à dire. Nous nous trouvions maintenant sur le pont ferroviaire de la rue Doudeauville. Je me retournai, il était dix pas derrière moi, ses gestes, le mouvement de ses bras, de sa tête, s'animaient d'une extrême lenteur. La scène importante du film se projetait devant moi au ralenti. Un train passait en contrebas - très lentement.
Je compris que j'allais entendre une chose d'une extrême importance.
- C'est amusant comme... regarder tourner une machine à laver le linge... mais cinq minutes pas plus.
Génie crespien de la comparaison, maître des analogies, clarté lumineuse des termes qui se répondent un à un - l'écume qui tourne dans la machine pour la vague, et le linge malaxé dans le tambour pour le surfeur qui s'enroule lui aussi dans l'eau des océans.
Oui, Aristote le dit bien : " Parmi toutes les formes d'expression utilisées, il est plus important - et de beaucoup - (il faut réfléchir sur ce "beaucoup") de savoir créer des métaphores ; (et je le cite de mémoire) c'est la seule chose qu'on ne puisse emprunter à autrui (elle vous appartient en propre). C'est une preuve de bonnes dispositions naturelles (nul doute que Maître Crespi les possèdent) : créer les bonnes métaphores, c'est observer les ressemblances.
Voilà l'idée centrale d'Aristote à ce propos.
L'expression doit être claire sans être plate. L'expression qui échappe à la banalité a recours à des termes étranges mais elle doit éviter l'énigme, l'incompréhensible, le galimatias. Il le dit autre part - On ne doit pas tirer les ressemblances de trop loin.
Avec Maïtre Crespi, la leçon est toujours entendue et au-delà des siècles. Il y a des ressemblances éparses qui traînent à nos pieds. Chacun d'entre nous peut les voir, mais personne ne s'en préoccupe. Maître Jean Crespi, lui, les ramasse dans sa main pour les porter à sa bouche et nous offrir ainsi un regard neuf sur le monde.
Au fond, que nous importe les sports de glisse et leur prolifération au cours des dernières décennies. Certains pourraient y voir comme un signe, une trace, une piste de quelque chose. Moi, je m'en soucie comme d'une guigne.
Mais si l'un de ces sports est l'occasion d'une métaphore audacieuse, alors c'est comme si on pouvait voir le monde avec plus d'acuité, comme s'il devenait soudain presque amusant, comme s'il s'éclairait.
http://www.youtube.com/watch?v=YvQxHfNLbOk&feature=related
21:26 Publié dans des histoires | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : mirlefth, surfeur, spot, narcissisme, rue myrha, jean crespi, aristote, métaphore, rue doudeauville, rue marx dormoy |
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Sofia ou la patience
Il y avait eu beaucoup de garçons dans sa courte vie, mais ce soir-là, elle ne voulait pas de moi. Tant bien que mal, il nous fallut engager la conversation.
Elle me confia son dépit de retrouver chez tous ces jeunes gens qui évoluaient dans les mêmes milieux, les mêmes expériences, les mêmes désirs, les mêmes croyances, ils cherchaient toujours la même chose. Avec tous, le temps s'écoulait d'une manière identique. Aucun n'était capable de faire éclore en elle, une émotion nouvelle.
Et du fond de son désenchantement, elle reconnaissait son peu de goût pour cette vie sans surprise où les différences entre les êtres s'estompaient tellement qu'au bout du compte, elles ne valaient plus la peine d'être vécues.
Si je n'avais pas cru nécessaire de lui sauter dessus alors qu'elle n'était installée sur mon canapé que depuis à peine cinq minutes, j'aurais eu au moins la satisfaction de ne pas me sentir appartenir à cette longue chaîne de garçons sans intérêt.
J'aurais pu lui faire remarquer que sous cette mince couche d'uniformité grouillait tout un monde de dissemblance, qu'il ne fallait pas se laisser envahir par ce sentiment d'uniformité mais qu'il fallait avoir le sens de la nuance et qu'à ce prix l'uniformité apparente devenait féconde.
Si je n'avais pas jugé utile de lui sauter dessus si rapidement, j'aurais pu lui tenir ce discours parce j'aurais été crédible, j'aurais tout simplement défendu les autres, ce qui est plutôt magnanime, alors que, moi-même, par mon comportement irréprochable, je n'aurais pas eu, par nature, ma place dans la longue chaîne des imbéciles.
J'aurais très certainement correspondu à ce qu'elle attendait de moi, au nouvel intérêt qu'elle me manifestait par son envie de passer un moment en tête à tête ensemble alors qu'on se connaissait déjà depuis longtemps.
D'ailleurs cette soirée mal engagée aurait eu un autre aspect, elle n'aurait pas tenu ces propos déprimants, j'aurais été gai, car le plus souvent, avant d'exprimer mon désir, avant d'être soit déçu soit envahi par lui, je suis de bonne humeur.
J'aurais au moins tenu la position d'un garçon susceptible de faire éclore en elle une émotion nouvelle.
Au lieu de ça, j'avais tout gâché, j'aurais pu lui dire que je regrettais ces quelques secondes, qu'on allait recommencer à zéro, elle allait de nouveau sonner à la porte de l'appartement et la soirée repartirait autrement.
Mais dans mon impatience initiale, je reconnaissais cette peur, j'avais eu peur qu'elle soit sans désir pour moi.
J'avais eu peur d'être le seul à qui elle n'accorde pas ses faveurs. Et maintenant je m'en voulais car, à y réfléchir, j'étais loin d'avoir cette opinion sur elle, celle de la fille qui couche avec tous les garçons.
Je m'en voulais de lui avoir montré mon incapacité à prendre le risque d'être différent des autres.
Je m'en voulais de lui avoir donné raison à ce point.
Et je m'en voulais parce qu'au fond, elle me plaisait.
Non, la soirée était vraiment trop mal engagée pour espérer un nouveau départ.
Paris, décembre 1979.
18:06 Publié dans des histoires | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : patience |
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19.11.2011
Histoire d'une pierre
J'ai longtemps grandi dans un parc, et son château attenant ; mais comment imaginer un parc sans son château et inversement le château sans son parc. Dans les années soixante, aux confins de l'Ile-de-France, au delà de Pontoise (ce qui est maintenant devenue la lointaine banlieue parisienne) mes parents louaient un tel ensemble, et à partir des vacances de Pâques, nous nous y rendions tous les week-end. Pour les grandes vacances, je prenais possession du parc pour de longues semaines.
Au début des années soixante-dix, il y a la hausse du coût de la vie et des restrictions de budget familial concomitantes. Nous ne prenons plus chaque vendredi soir la route de Pontoise. En effet dans ces années d'inflation, le prix des choses augmente, y compris celui des châteaux en Vexin.
Au début des années quatre-vingt-dix (vingt ans après aurait dit Alexandre Dumas), les propriétaires abandonnent le château. Il devient rapidement la proie des pilleurs et des antiquaires, qui sont souvent les mêmes individus. En peu de temps, il est en ruine. Toitures éventrées, boiseries arrachées, balustrades, escaliers, cheminées, tout est emporté.
C'est à cette époque que je décide d'y retourner, de passer vingt-quatre heures dans le parc. Je me décide enfin à mettre mes pas dans les pas du passé, à faire le touriste dans ma propre vie - à visiter les splendeurs d'un passé révolu.
De mon court séjour dans ce parc, j'ai rapporté une pierre. C'est l'histoire de cette pierre que je voudrais raconter.
Ci-gît Raphaël, que la nature craignait
de son vivant, maintenant qu'il est mort,
elle craint de mourir aussi.
Épitaphe pour Raphaël.
Serans-en-Vexin, 15 août 1991.
Des pierres, on ne sait pas trop si c'est la nature ou la main d'un artiste paresseux qui les a sculptées.
Il y en a toute une rocaille là-bas à la limite du sous-bois, juste en dessous de mon "ranch", celui que j'avais construit quand j'étais cow-boy.
Des hiboux, des monstres, des batraciens, des guerriers encapuchonnés qui observent avec des yeux gonflés ou excavés, des gisants, des créatures décervelées, certaines avec des nez énormes qui leur mangent le visage ou peut-être s'agit-il d'une épaisse moustache.
Sur quelques centimètres carrés des figures multiples apparaissent, se nourrissent les unes des autres. Le nez d'un personnage sert d'oreillette au bonnet d'un autre. Des monstres aquatiques partagent leur manteau d'écailles avec des créatures féroces qu'ils accueillent sur leur dos.
J'avais oublié l'existence de ces pierres, pas étonnant, j'avais tout oublié ici. Mais surtout, enfant, j'étais passé des centaines de fois entre ces gros blocs de pierres sans m'interroger sur leurs formes, ou alors leurs formes étaient quelque chose de tellement évident pour moi que je n'y prêtais même pas attention.
Et l'intention qui avait présidé à leur installation à cet endroit était respectée.
J'aime l'humilité de ces créatures monstrueuses.
Elles se sont servies de la nature pour poursuivre l'oeuvre de l'artiste. Créées au départ pour orner un bassin, les sous-bois se sont avancées dans la clairière jusqu'à les dissimuler entièrement au regard. Ces créatures doivent leur existence à la seule vertu de leur discrétion. Des sortes d'elfes qui n'existent que parce qu'elles sont invisibles; elles évoluent entre imaginaire et réalité, sous-bois et clairière.
Lorsqu'il est devant ces créatures, le spectateur attentif (que je suis devenu) s'interroge : sont-elles le fruit de mon imagination qui veut donner forme à un produit de la nature, ou bien leurs formes révèlent-elles vraiment une main humaine ?
En fait, l'incertitude ne s'efface jamais tout à fait.
Ces créatures naissent sous le regard, de cette ambiguïté; elles s'affirment dans cette envie qu'on a de les nier.
J'aime donc aussi cette volonté tenace et craintive qu'elles ont de faire sens. Elles sont le produit d'un art qui ne dit pas son nom, qui met à jour l'imaginaire (dans le clair-obscur des sous-bois) pour lui donner toute sa réalité.
Un art pauvre avant qu'on le nomme mais un art total qui déploie au maximum ses signifiants, pour peu qu'on le veuille bien chaque recoin de la pierre finit par devenir signifiant. C'est aussi un art des jardins, des rocailles, tellement inscrit dans la culture d'un autre siècle. Le Grand.
En fait que la nature puisse produire sur une même pierre des figures aussi diverses, et que ces figures ne soient que le seul fait du hasard, une telle probabilité me paraît infinitésimal. Si le contraire m'était prouvé, c'est à dire qu'une telle probabilité soit forte, je me transformerais aussitôt en fanatique idolâtre de la nature. Le panthéisme serait ma nouvelle religion.
Paris, plus tard.
La pierre que j'ai ramenée de Serans commence à vivre une nouvelle vie, elle la vit à sa manière à travers ce qu'on dit d'elle. Parmi les gens qui passent dans mon salon, et qui la voient, beaucoup évoquent aussitôt des souvenirs de pierres fossilisées.
Le projet de l'artiste - l'imitation de la nature - s'accomplit à plein. Comme on croît à l'existence d'un lézard vieux de millions d'années qui s'est laissé fossiliser dans un bout de bois ou un morceau de pierre, ici, mes petits monstres familiers prouvent qu'ils ont existé parce qu'eux aussi se sont laissés apprivoiser dans la pierre.
J'aime bien penser qu'un art relégué par le 17ème siècle au fond d'un parc occupe une place centrale dans mon salon.
Je pense aussi que l'art officiel de Serans, les paysages italiens au-dessus des portes, la tenture du grand salon avec sa scène de chasse, l'architecture elle-même et ses proportions harmonieuses, tout cela va disparaître, disparaît déjà, mais ces pierres à l'abri des sous-bois, malgré les pilleurs de châteaux à l'abandon, malgré les intempéries, continueront à exister encore pendant des siècles.
Et encore, le château lui-même n'est-il pas à l'image de ces pierres, bientôt la nature le recouvrira tout entier !
De mon "expédition" de vingt-quatre heures à Serans j'ai rapporté beaucoup de photos, mais lorsque je suis arrivé sur l'emplacement de la rocaille je n'avais plus de pellicules disponibles. J'y vois, bien sûr, la volonté de ces créatures de garder l'anonymat.
Finalement la seule réalité tangible que je garderai de Serans, ce sera cette pierre, cette partie que j'ai extraite d'un tout. Mais la partie n'équivaut pas au tout. Seul l'ensemble peut créer l'évidence. La partie ne vaut que comme hypothèse, elle ne peut donner qu'une idée du tout qui existe là-bas au fond de la clairière.
18:51 Publié dans des histoires | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : serans en vexin, rocaille, panthéisme |
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A l'origine d'un mot
Un jour que j'urinais sereinement, bien en équilibre sur mes deux jambes, je remarquai un peigne posé sur le réservoir de la chasse-d'eau. Que faisait-il là ? On ne le saura jamais.
Quelques minutes plus tard, Violaine occupa à son tour l'endroit. A son retour dans ma chambre je lui demandai :
- As-tu remis de l'ordre dans ta "foufoune" avec ce peigne qui occupe aujourd'hui une situation que je ne m'explique toujours pas.
- Ma fooouufooune !!!
Tout d'un coup nous étions l'un comme l'autre en présence d'une sorte de miracle, un mot neuf, jamais entendu, certainement jamais prononcé par quiconque avant nous. Une nouveauté stupéfiante. Le mot eut tout de suite le pouvoir de l'enthousiasmer. Je pouvais lire sur son visage, une joie, une fausse honte, une pudeur, un amusement et même une certaine jouissance à répéter ce mot un nombre illimité de fois. Tous ces sentiments mêlés donnaient au bout du compte un résultat très frais.
Ensuite elle m'a accusé d'avoir placé exprès ce peigne à cet endroit pour me donner l'occasion de prononcer ce mot de "foufoune". L'accusation était odieuse. J'avais justement inventé le mot au moment même où j'urinais avec sérénité tout en contemplant ce peigne posé sur le réservoir de la chasse-d'eau et que je me demandais ce qu'il pouvait bien faire là.
L'accusation était odieuse parce qu'elle retirait toute spontanéité à la suite d'événements racontée plus haut. Je niais avec une grande énergie.
Bref, nous avons ri pendant une bonne heure.
Plus tard je n'ai jamais rencontré de filles capables de s'émouvoir à ce point devant la magie de ce mot. D'ailleurs pour moi le mot a fini par perdre de sa magie.
Bien sûr j'aurais préféré qu'il restât notre secret. Il aurait pu devenir un de ces mots secrets dont les amoureux usent avec délice dans leur intimité. Il n'en a pas été ainsi. Et je sais qu'elle a continué à l'utiliser avec enthousiasme auprès des autres amants qu'elle a pris.
Bien plus tard le mot, par un effet boomerang, est revenu à mes oreilles, et j'étais fier car, de bouche à oreille, il s'était répandu dans l'ensemble de la société. Et je savais que j'étais à son origine. J'en étais l'inventeur.
Mais en même temps j'étais triste, car dans le succès rencontré par ma création lexicale, à chaque fois qu'il me revenait il y avait l'écho d'une trahison qui se serait diffractée en une multitude d'éclats.
Paris, mars 1976
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18.11.2011
Dialogues avec l'âne (fantaisie dépressive)
http://www.youtube.com/watch?v=KIn9Fr_cQUI
Un jour à l'aube : une aube vaste aux doigts de rose comme elles le sont souvent, je parlais à mon âne. Je lui disais :
- Je suis la faiblesse.
Ou plus encore
je suis son symptôme.
Je n'ai jamais donné satisfaction.
Pourquoi donner satisfaction ?
Pourtant j'aurais tout essayé...
Non, ce n'est pas vrai, je n'ai rien essayé du tout.
Tu sais, ça me troue le cul tout ça,
ou plutôt, ça me picore la rondelle,
enfin, je veux dire que ça m'interpelle quelque part.
Et l'âne se taisait, ne sachant trop que dire.
Alors je lui chantais cet air qu'il aimait bien.
L'air du barbu barbier; celui qui avait
un faux-pli au cerveau
avec une folle envie plus forte que la vie,
qui aurait tellement
voulu être une belle infidèle
ou un fiasco français
à nul autre pareil
(comme ils le sont souvent)
dans le concert des nations.
Et ce refrain -
Gare au travers de porc
qui s'rait sur mon chemin.
Gare au travers de porc.
Et toujours sur cet air d'opéra :
Tout ce qui me rend plus fort
vient renforcer le groupe,
ou plutôt non,
tout ce qui renforce le groupe me rend plus fort.
Qu'en penses-tu ? Oh mon âne. Réponds
Il en va quand même de l'organisation de la société.
Et l'âne se taisait, ne sachant trop que dire,
quand je m'opiniâtrais dans mes pauvres pensées.
J'avais aussi mes thèmes récurrents :
- Quand je pense qu'il n'y a que les grands seigneurs
et les cons qui peuvent tout se permettre.
Et l'âne, invariablement soupirait "hélas",
montrant par là, que s'il n'était ni l'un ni l'autre,
il était du moins un esprit fin.
D'autres fois, je m'esclaffais :
- Bosser baiser bouffer ...
je sens que je vais finir par craquer
à parcourir en tout sens cette théorie des activités en B.
D'ailleurs Chateaubriand le dit bien dans ses Mémoires :
- Par quel miracle, l'homme consent-il à faire tout ce qu'il fait sur cette terre; lui qui est mortel ?
Le seul véritable héros moderne
est un héros dépressif. Celui qui
combat sans discontinuer ses propres dragons.
Un héros hors du temps - mais comme ils le sont tous
Et l'âne me reprenait :
- Ta femme est délicieuse, ne pourrais-tu pas
plutôt songer à lui faire une vie en mieux.
Aussitôt mes amis m'enjoignaient de le faire taire,
mais moi qui savait le pourquoi
de son propos vu qu'il avait de la tendresse pour ma femme
et qu'il la guignait avec son oeil malade et sa longue queue,
je n'aurais pas aimé agir ainsi.
Sans doute avait-il raison ?
Et puis - allez donc faire taire un âne
quand l'envie le prend de braire.
Souvent pour le rassurer, je lui disais :
- Vois-tu mon âne, un jour peut-être
mes conflits intérieurs prendront une valeur objective.
Plus uniquement cette ridicule subjectivé
en butte au monde extérieur.
Ils seront soudain le lot commun d'une humanité toute entière.
Alors tu verras, tout sera bien.
Et l'âne, se taisait ne sachant trop que dire.
23:23 Publié dans lyrique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : chateaubriand, fantaisie dépressive |
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Une histoire de corsage
Elle tend vers moi un corsage bien rempli -
Pourquoi est-ce que cette phrase me fait mal ?
En fait de corsage, il ne devrait plus en être
question dans la suite de cette histoire.
Par contre mes crottes de nez ne sentent pas bon et en plus elles m'embarrassent. Après les avoir roulées entre mes doigts, je ne sais plus quoi en faire. Certains les avalent. Ce n'est pas mon genre. Bon ! Vous allez dire, grosse souffrance ça, vous exagérez. Oui mais quand même ça plus ça plus ça, à force c’est pesant.
Ajoutez ensuite que je me suis installé à l’extrémité de cette grande table, à une place exposé en plein soleil, alors que deux places plus loin vers la gauche je pourrais être à l’ombre, et maintenant j’ai les yeux qui piquent à force de les plisser (je suis très fragile des yeux), en plus mon pull est trop épais pour la saison, j’ai chaud.
Bien sûr que je pourrai me déplacer de deux places et être à l’ombre mais voilà j’ai précisément choisi cette place au soleil, avec une sorte d’assurance dans mon choix, comme si c’était cette place-là que je voulais et pas une autre, la fille à l’autre bout de la table pourrait me regarder un quart de seconde et se dire - mais qu’est-ce qu’il fait celui-là, ce serait ridicule. Elle a sans doute horreur des types qui ne savent pas ce qu’ils veulent.
Donc vous voyez une nouvelle petite souffrance qui s’ajoute à la précédente ça plus ça plus ça, on y arrivera.
Je dis - j’ai précisément choisi cette place au soleil, c’est faux, peut-être c’est elle qui m’a choisi, elle m’a dit - viens-là toi, tu seras tranquille à l’extrémité de la table, j’ai un peu de soleil sur moi, mais il tournera, le soleil finit toujours par tourner. En fait il est planté bien au milieu de la baie vitrée sans aucune envie de bouger. Pourquoi le ferait-il ? Et maintenant la place que je guignais à l’ombre est occupée. À force de tergiverser.
Je souffre, je souffre sur ma chair, je souffre à grosses gouttes, une cascade de sueur, les aisselles surtout, un peu sur le front, mais sous les aisselles, goutte à goutte, on sait qu’elle va arriver mais à chaque fois la goutte de sueur est une surprise fraîche et humiliante.
Je pourrais enlever mon pull si la chaleur est telle, mais alors pourquoi m’installer au soleil si je ne supporte pas d’avoir chaud, je me place là du point de vue de cette fille installée à l’ombre, qui ne fait pas forcément attention à moi, absorbée comme elle a l’air par ses papiers mais qui justement pourrait se révéler un juge impitoyable si le moindre de mes mouvements devenait suspect.
J’ai mal mais j’ai mal, certainement cette place m’a dit - tu verras des nuages finiront bien par passer mais le ciel est d’un bleu, d’un bleu.
Alors je l’invective cette place - tu m’as voulu maintenant tu m’as, les fesses bien posées sur son siège, les coudes fortement appuyés sur ses centimètres carrés de table au soleil, j’appuie de tous mes membres pour simplement lui faire mal. Elle m’a voulu elle m’a.
Donc vous voyez un nouveau petit conflit de rien du tout qui engendre une nouvelle petite souffrance dans une cascade de toutes petites souffrances et bientôt.
Nouveau tracas, maintenant la place immédiatement sur ma gauche est à l’ombre, j’aurais pu à un moment ou à un autre me laisser attirer par cette place, je n’en serais pas là, dans l’attente, dans l’espoir que le soleil qui s’est enfin décidé à bouger daigne darder ses rayons autre part que sur moi.
J’aurais pu intelligemment anticiper le mouvement du soleil, prévoir les choses mais à l’époque je pensais qu’il ne bougerait jamais, le soleil
Et maintenant que le soleil n’en finit plus de bouger, j’attends, j’ai donné prise à l’espoir, terrible ça, l’espoir que le soleil aille voir enfin ailleurs que sur cette place qui m’avait attiré initialement, là où je croyais pouvoir me réfugier à l’abri de souffrances qui ne manque pas de me tomber dessus lorsque je suis autre part, chez moi, dans la rue, dans un grand magasin ou en train de m’entretuer avec mon concierge par exemple.
Donc je récapitule - installé à cette place, peu importe si j’y avais été attiré ou pas, finalement, mais j’avais sorti un livre, avec le plaisir évident de me mettre à le lire, et comme ça après quelques instants je serais revenu sur mes positions. Me renier si rapidement devant cette fille qui m’observait du coin de l’oeil à l’autre bout de la table. C’était impossible. Et puis quelqu’un est venu s'asseoir deux places sur ma gauche, à l’ombre. La situation se simplifiait, je devenais moins libre de mes choix, mais il restait la place immédiatement sur la gauche, et toujours inoccupée. Je ne me suis pas déplacé parce qu’on n’aurait pas compris pourquoi je quittais cette place pour une autre place au soleil. On n’aurait pas compris que j’anticipe les mouvements du soleil qui allait plonger dans l’ombre cette place-là avant celle que j’occupais et que j’occupe toujours.
C’est le problème des conduites prévisionnelles dites intelligentes, toujours incomprises, ou bien comprises mais avec un délai de retard, parce que les gens ne peuvent pas épouser votre point de vue en une fraction de seconde. Vous avez contre vous, toujours un délai d’incompréhension. Insupportable.
En plus la situation avec mon entourage s’était complexifiée, multiplication des juges, j’en comptais deux, la fille au bout de la table et le nouvel arrivant. Examinons ma situation par rapport à ces deux individus.
Le nouvel arrivant, il ne m’avait pas vu arriver, il ignorait donc l’assurance stupide avec laquelle je m’étais installé à cette place au soleil, j’avais donc à son égard une liberté de manoeuvre, mais laquelle ?
En me déplaçant d’une place vers la gauche, à cette place encore au soleil, je risquais soit, son indifférence, solution favorable mais la moins probable, tout le monde est à l’affût du moindre geste de ses voisins, soit le fameux délai d'incompréhension mais minoré par le fait que cette personne ne m’avait pas vu arrivé. Dans le cas ou elle finirait par comprendre la motivation de mon déplacement (anticiper le mouvement du soleil, et occuper cette place bientôt à l’ombre avant qu’elle ne soit occupé par un nouvel nouvel arrivant), je n’aurais l’air que du type qui se rend compte après réflexion de l’inconfort de sa situation et qui change d’avis, or tout le monde a encore le droit de changer d’avis.
Mais si pas les compétences requises pour me côtoyer, la finesse nécessaire, alors risque majeur, scénario catastrophe.. Mon innocent déplacement du soleil vers le soleil interprété comme une manoeuvre douteuse.
Hypothèse épouvantable capable de me paralyser sur cette chaise, soleil ou pas je m’en fiche, pour le reste de la journée.
Finalement j’en arrive à me demander si je n’ai pas bien fait de ne pas bouger. Cette pensée ne m’apporte aucun réconfort, croyez-moi, juste la culpabilité d’avoir passé tout ce temps à penser que je pourrais bouger alors qu’il n’en était rien.
Je n’ai pas bouger pour avoir le plaisir, le plaisir ambigu, la satisfaction de l’écrire - pas bouger donc pour l’écrire, juste pour avoir une espèce de vanité d’exister à l’écrire.
Et puis il y avait cette idée qui flottait tout de même dans l’air chaud. Je crois pouvoir affirmer qu’il y avait là quelque chose, une infinitésimale portion de quelque chose de réel.
Maintenant j’y vois plus clair, le terrain se dégage, tout ça n’est devenu réel que parce que j’ai eu la vanité de le raconter, de le mettre à jour. J’ai raconter sur le rien à raconter et du coup ce rien à raconter est devenu racontable, donc a existé, donc méritait d’être raconté, je ne pouvais pas faire autrement que de raconter (pêché mortel si pas raconté) ce qui n’existait pas encore avant d’être raconté. Donc impossible de me dérober une fois encore le sol sous les pieds.
Tiens une fille vient d’ouvrir la fenêtre, il suffisait d’y penser. Un petit vent frais vient me rafraîchir de mes soucis, maintenant cette histoire ne pourrait plus exister, n’aurait plus aucune raison d’exister, cette fenêtre ouverte, c’est comme si elle n’avait jamais existé, d’ailleurs il y avait déjà un moment qu’elle avait cessé d’exister autre part que sur ce papier, d’ailleurs y-a-t-elle jamais existé, ailleurs. Cette fraîcheur qui envahit la pièce, c’est l’idée même que toute cette histoire ait pu existé qui est nié.
Je ne suis peut-être pas très clair, si j’avais ouvert la fenêtre tout à l’heure quand j’avais chaud, ou si elle avait été déjà ouverte avant mon arrivée, toute cette histoire n’aurait jamais existé.
Quoique j’aurai eu à subir peut-être à la fois l’inconvénient du vent et de la chaleur, quelque chose de pire, en tout cas une autre histoire, une autre souffrance.
20:25 Publié dans des histoires | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : corsage |
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