03.12.2011
Lettre à une amie
Paris, le 13 mai 1983.
Très Tendre,
Cette semaine, je n'ai pas grand chose à te raconter, si ce n'est une ou deux aventures plutôt affligeantes auxquelles j'ai été mêlé plus ou moins volontairement. Au risque de t'ennuyer, je ne résiste pas au plaisir de t'en conter au moins une par le menu.
Était-ce en sortant d'un cinéma ? J'avoue, je ne sais plus, je ne sais pas, d'ailleurs ça n'a pas d'importance. Toujours est-il que rue d'Arcole une fille marchait devant moi, une longue natte noire lui tombait jusqu'à la ceinture et fléchait un fessier ondulatoire que déjà je suivais comme une balle de tennis lorsque le match est de dimension internationale et que l'échange promet d'être long.
Elle portait une robe blanche boutonnée à l'arrière avec une ouverture des genoux jusqu'à mi-cuisses pour lui permettre une meilleure respiration. Je guettais le premier des boutons qui allait rouler dans le caniveau pour lui rapporter et ainsi entrer en matière.
Le sang me tombait dans les talons, je n'existais plus que par les fers de mes chaussures qui claquaient sur le macadam. C'est par leur bruit qu'elle sentit la présence de l'homme. Notre-Dame fut en vue.
Elle s'arrêta pour traverser, j'arrivai sur elle, elle en profita pour se retourner et me sourit. Je bredouillai deux ou trois mots dans un langage inconnu. Au milieu de la chaussée, nous nous tenions la main. Dans la rue du Cloître Notre-Dame, le long de la cathédrale, j'avançai le nez dans les gargouilles. Sur le pont Saint-Louis, je croyais au bonheur.
Devant le Flore en l'Ile, un lieu où j'ai mes habitudes, je lui proposai d'y entrer pour prendre un verre. Le soleil tapait fort en cette fin d'après-midi, elle préférait s'y exposer. En contrebas du quai d'Orléans, se trouve une terrasse qui longe la Seine sur plusieurs dizaines de mètres. L'endroit baigne dans une odeur d'urine mais transporte très loin du quotidien.
Une fois sur place, elle mit ses seins à l'air, des seins lourds avec des pointes aériennes qui rebiquaient vers le ciel. Elles les portaient haut et surtout très blancs. Elle commença à s'enduire de crème à bronzer. Ils luisaient.
Mes bras, mes mains se sentaient capables d'une autonomie que je ne leur connaissais pas. Je les forçais à emprisonner mes jambes, j'étais recroquevillé sur moi, le dos arrondi au soleil, mal à l'aise, transpirant. Les conversations de première rencontre sont souvent désolantes, celle-là dut l'être, j'avais la tête ailleurs.
Le soleil tomba, elle le fit remarquer, puis se leva en se couvrant. Pour remonter sur le quai, elle choisit la difficulté et voulut s'engager sur une bordure en pierre large d'une cinquantaine de centimètres qui émergeait des eaux, sans s'inquiéter de savoir si cette bordure nous permettrait de rejoindre une autre terrasse.
Nous avancions prudemment, un pied devant l'autre, ses talons glissaient sur la pierre humide mais le risque de tomber lui plaisait; elle riait en amplifiant de grands gestes de balanciers avec les bras. Je me pris à aimer ses chevilles, ses mollets, le creux de ses genoux.
Après un tournant, il n'y a plus rien, la bordure s'arrête. Je plaquai ma main sur ses fesses, elle me dit juste :
- Mieux que ça !
J'enlevai un bouton de sa robe pour dégager un espace, ma main caressa cet espace. Sans réfléchir aux conséquences, j'introduisis un index dans sa gracieuse analité. Elles ne se firent pas attendre. Elle poussa un soupir et écarta les bras; elle prit l'aspect du quelque déesse païenne.
La cathédrale nous faisait face, elle commença à lui lancer des blasphèmes sophistiqués.
- "Je suis vêtue de chair, je me sais éphémère. Toi, ta beauté de pierre, tu la crois éternelle. Tout nous oppose, je rêve d'un homme capable de te détruire.
Tes fidèles te pénètrent à l'ouest, au couchant, au lieu de moindre lumière qui symbolise le monde profane. Moi, lorsque mes croyants me rentrent dedans, je m'expose au levant, en pleine lumière, parce que je suis un art de clarté et d'irradiations successives. Une fois, deux fois, trois fois, vingt fois pour les plus fervents."
Elle hurlait ses vérités, inspirée par des lectures mal digérées et un appétit sensuel peu commun. Son visage était défiguré par la haine. Je pensais à une pythie en mal d'amour.
- "Ton art préfigure ces réalités que tu dis essentielles et qui devraient se révéler à l'esprit humain lorsqu'il aura franchi ce passage qu'est la mort - Tu aimes les hommes pour ce qu'ils devront être, moi, je les aime pour ce qu'ils sont".
La scène n'avait pas manqué d'attirer des passants qui, accoudés à la balustrade du quai, formaient maintenant un public goguenard.
- C'est qu'elle roucoule ta poule !
- T'as ferré un gros poisson, tiens le bien on arrive !
- Mets-y le poing, tu vas la faire voler !
Elle n'entendait rien.
- "Sale hypocrite, en attendant que les hommes soient ce qu'ils seront, tu dis les aimer tous également avec compassion; moi je sais bien que c'est impossible et lorsque je n'aime plus un homme, c'est parce qu'il n'est plus ce qu'il aurait dû être. Les hommes, tu les aimes comme morts, ceux-là, je te le laisse puisque tu n'aimes en eux que leur devenir, leur odeur de cadavre. Moi, je les désire rutilants, frétillants, vifs, bien vifs".
Elle se tourna vers moi, des larmes coulaient le long de ses joues. Le soleil était au raz de l'horizon. Il y avait le fleuve jaune, le chevet ventru d'une cathédrale comme la coque d'un navire qui risquait à tout instant de sombrer dans les eaux sous le poids des invectives d'une folle. Voilà des éléments qui auraient pu donner à toute cette affaire un caractère de romantisme sulfureux.
Mais j'étais tourmenté par d'autres considérations. J'hésitai quelques secondes comme un indécis, et puis je lâchai prise.
- Remets ton doigt, connard, j'ai encore des choses à dire à cette salope.
- Désolé, chérie, mais il se tire avec le reste.
Je m'éloignai lentement sous les sifflets de la foule plus haut assemblée, je remontai vers la ville par un escalier métallique, les fers de mes chaussures se frottèrent à l'acier des marches. Je marchai avec ma solitude épaisse à couper au couteau; une soirée sans rien déjà installée dans ma tête.
A l'extrémité sud du pont sainte-Geneviève, il y a un décrochement arrondi dans lequel les piétons viennent contempler à loisir le miroitement des eaux avant de s'y jeter. Je m'y écroulai comme un clochard en déroute, versant des larmes de sel amer sur ma vie, toute entière marquée par le thème de l'absence de toi.
Je pensais à ton oubli de moi qui m'oblige à vivre des histoires idiotes. Je pensais qu'il est malaisé de vivre avec certains êtres et impossible de les quitter. Je disais jamais plus plus tard, il faut prendre la vie au tragique mais pas au sérieux. Penser à toi ou ne penser à rien, c'est la seule alternative que je connaisse, tout le reste m'indiffère.
J'allais vraiment mal lorsqu'elle vint me rejoindre. Son regard tomba sur moi. Je lui dis :
- Excuse-moi, mais si deux êtres se rencontrent, ils devraient se laver de toute leur histoire passée. L'expérience nous réduit au lieu de nous enrichir et bientôt on ne croit même plus aux mots parce qu'il n'y a plus personne qui veuille les écouter. On recherche juste une chaleur qu'on n'a plus la force de trouver.
Elle me comprit et m'enlaça.
- Ta souffrance est vive, elle me plaît, me dit-elle.
Lorsque la nuit fut venue, elle chuchota :
- Viens, retournons sur le quai de notre première rencontre.
Une fois là, elle pencha le visage sur le côté et dénoua ses cheveux dans un geste d'un autre temps, et c'était comme si elle faisait descendre un rideau de ténèbre sur le noir de la ville. Elle souriait.
Ensuite elle se mit à la recherche du point cardinal adéquat. A cette heure de la soirée, les bateaux-mouches passent à un rythme haletant. Leurs puissants projecteurs éclairaient les rives et notre amour. Son corps prenait, à intervalle, des teintes orangées. Il y eut deux pleines lunes dans ma nuit, ce soir-là. Le haut-parleur annonçait :
- Nous passons sous sainte Geneviève, patronne de Paris, avec son pont et sa statue qui surveille au loin pour prévenir les Parisiens en cas d'invasion des barbares. A droite, le plus fameux grand restaurant de Paris - la Tour d'Argent. A gauche, une grande terrasse pleine de verdure, ancienne demeure de l'ancien président de la république française, Georges Pompidou, aujourd'hui décédé. Également à gauche, un couple d'amoureux encore en activité.
La chose étant ce qu'elle est, avec la violence et l'inconscience qui lui est inhérente, nous ne pouvions bientôt plus répondre de l'orthodoxie exacte de notre orientation.
Je me retrouvai assis, les pieds dans le vide, elle me chevauchait avec fougue, mes bras s'étiraient prodigieusement lorsqu'elle se rejetait en arrière, ses longs cheveux traînaient au fil de l'eau sale, elle ne s'en souciait pas, tout à son plaisir. Le mien consistait à retarder de seconde en seconde l'échéance inéluctable de la noyade. Plusieurs fois nos corps basculèrent, d'un coup de rein voluptueux, je nous rétablissais.
Tout s'acheva, elle sortit une bombe de peinture de son sac et écrivit sur le mur.
ICI NOUS AVONS FAIT L'AMOUR
Se tournant vers moi, elle ajouta : "Ici, c'est désormais un territoire sacré. Un templum où nous avons eu accès l'un à l'autre."
Elle me laissa un petit baiser sec sur le front et s'en fut en disant : "Adieu".
Et c'est ainsi que nous nous quittâmes bons amis.
Mais toi, ma tendre amie, si tu ne crois pas à toute cette histoire, si tu me prends pour un rêveur éveillé, il reste toujours cette inscription sur les bords de la Seine qui témoigne de la véracité des faits.
Bien affectueusement. Ton dévoué.
19:36 Publié dans des histoires | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : rue d'arcole, notre-dame, rue du cloître notre-dame, pont saint-louis, le flore en l'île, quai d'orléans, la seine, pont sainte-geneviève, tour d'argent, georges pompidou |
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