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07.12.2011

Spoleto


                                                                                         "Ah! Spoletto, quelle belle ville.

                                                                                          Il faut absolument prendre

                                                                                          quelques heures pour la visiter."

                                                                                                          La Nonna

 

                                                                  Tableau  I 

 

   D'abord, c'est un bâtiment de ferme dans un paysage de montagne, ensuite c'est un brouhaha dans lequel se mêlent des voix italiennes et françaises. Elles s'élèvent de la cour de cette ferme; une longue cour en forme de L.

  A la base du L, il y a une petite fenêtre carrée équipée d'une moustiquaire blanche dont la tête d'un homme occupe tout l'espace. Il est armé d'un appareil photo. Il a dans son champ de vision la cour dans sa grande longueur. Mais lui-même encadré dans cette petite fenêtre pourrait figurer dans une peinture du Moyen-âge où l'artiste ne se préoccupe pas de mettre en proportion l'homme et l'architecture.

  Sous cette fenêtre une porte, et à gauche de la porte une table sur laquelle sont posées des bouteilles de champagne.

  Devant cette table, une femme d'une cinquantaine d'années est debout sur une estrade en ciment. C'est Valentina, avec un air de très grand sérieux elle tient deux grands couvercles de casseroles qu'elle se prépare à faire sonner comme des cymbales.

  Assis au bord de cette estrade, il y a Cesario son fils, il parle à d'autres personnes placées de l'autre côté de la cour. Sa mère lui enjoint de se taire en faisant sonner d'un petit coup sec les couvercles à son oreille. Surpris et agacé, il lève les yeux vers elle. Toujours avec son air de sérieux, elle fait celle qui n'a pas bougé.

  Un homme se prépare à parler, il ravale sa salive, s'essuie les lèvres, les feuillets dans sa main tremblent légèrement. Est-ce le vent, est-ce l'émotion ?

  Nicolas est placé de telle manière qu'il peut observer son orateur de père par le profil. Derrière lui, une jeune femme est assise sur un muret, elle est jolie, c'est son amie, elle s'appelle Leïla.

  Et puis toute une assistance au grand complet, une trentaine de personnes, est répartie sur les côtés de cette cour. Certains se sont massés dans le fond.

  On attend.

 

  La grand-mère, la Nonna, aidée par une femme, une de ses filles, se lève d'un banc, traverse la cour, et on l'installe dans un transat placé en face de l'orateur. Elle se retrouve dans une position incommode, quasiment accroupie, le transat étant trop bas. Elle a un air ennuyé mais n'ose rien dire.

  L'orateur jette un regard circulaire sur l'assemblée pour s'assurer que tout le monde est là. Il fait un signe avec sa main placée à hauteur de la ceinture pour indiquer qu'il ne voit pas les enfants. Justement derrière le groupe massé au fond de la cour, une mère est en train de les appeler

  Trois fillettes jouent, dans un prés en contrebas, à courir après un chien. Elles reviennent, toujours en courant, vers la mère qui leur fait signe de se calmer. La première, une blonde de dix ans se met à marcher à grandes enjambées. Lorsqu'elle arrive à hauteur de sa mère, celle-ci la saisit par le bras, la secoue. La fillette souffle un grand coup, l'air ennuyé.

  Les enfants vont se placer autour de la Nonna.  

 

  Nicolas a observé toutes ces petites scènes avec un large sourire de contentement. Maintenant son attention se reporte sur son père, il boit déjà ses paroles. Celui-ci se racle la gorge. Valentina lève ses cymbales.

  Soudain la voix d'une femme :

- Attendez, ça ne va pas du tout, maman est très mal installée !

  Les cymbales se croisent mais ne se touchent pas. Valentina produit un effet comique en s'emmêlant les bras.

  On apporte aussitôt un fauteuil dans lequel on installe la Nonna qui retrouve ainsi une nouvelle dignité. Un air de satisfaction se lit sur son visage.

   Cesario lui lance, en français avec un accent italien :

- Courage, Nonna, ce n'est qu'un début ! La fête commence.

  Rires dans l'assemblée suivis de "chut". Le silence se fait. Les cymbales sonnent.

  Enfin le discours du père prend son envol.

.
                                                          

                                                         Tableau  II 

 

   Leïla et Nicolas sont dans un car qui roule dans une campagne de champs d'oliviers. Nicolas est assis à côté de la vitre. Depuis de nombreuses minutes, ils se taisent.

   Il essaie un ton faussement enjoué :

- Et voilà, fini les vacances. Ils sont vraiment sympa. J'ai de la chance d'avoir de la famille en Italie... Hein !

- Oui, je les adore.

  De nouveau, le silence... Tout d'un coup une moto dépasse le car.

- Mais c'est Cesario, tu avais compris qu'il partait aujourd'hui, toi ?

  Leïla penche la tête sur l'épaule de Nicolas mais la moto est déjà passée.

 

  Plus tard le car débouche sur une grande place. Il y a une gare sur laquelle est inscrit le nom de la ville - Spoleto.

  Les passagers du car se lèvent. Nicolas regarde sa montre :

- On a tout juste le temps, le train est dans cinq minutes.

  Ils descendent, Nicolas en premier, chacun avec un sac en bandoulière. Son regard  est attiré à l'autre extrémité de la place par une moto. Il fait quelques pas dans cette direction et se retourne vers Leïla.

- Tu as vu, il y a Cesario là-bas, c'est marrant il doit attendre quelqu'un.

- C'est moi... C'est moi qu'il attend.

  Elle a cette intonation qu'il lui connaît bien, lorsqu'elle veut forcer les  événements, les soumettre à sa volonté.

- Qu'est-ce que tu dis ?

- On n'a pas voulu t'en parler avant, pendant la fête, pour ne pas faire de scandale mais j'aime ton cousin, j'aime l'Italie. Alors toi, tu peux prendre ton train , et moi je pars avec lui.

- Prendre le train sans toi !

- On n'a pas le temps de discuter et j'ai même pas envie de réfléchir à ce que je suis en train de faire.

- Tu as raison, ça ne t'a jamais réussi.

  Il rit, la situation lui paraît absurde. Il la regarde, il pense à une midinette prête à suivre le premier garçon venu qui lui plaît. Elle lui fait presque pitié.

"Eh bien, vas-y, qu'est-ce que t'attends ? Débarrasse-moi... Je m'en fous... Vas-y".

  Elle se tourne dans la direction de la moto et commence à marcher.

"Je vais même pas souffrir pour toi, j'ai passé l'âge... Tu m'entends... Je suis blindé".

  Elle s'arrête, le regarde, et repart.

" T'en vaux pas la peine." Sa voix semble la pousser toujours plus loin de lui. Elle marche de plus en plus vite. Ses talons résonnent sur les pavés de la place. Elle se met à courir et court longtemps. Elle monte sur la moto, tête baissée, les cheveux lui tombent sur le visage. La moto démarre lentement, elle tourne à angle droit pour revenir dans la direction de Nicolas.

  Lui court maintenant en ligne droite vers un point d'intersection encore virtuel où lui et la moto devront se rencontrer. Il leur fait de grands signes.

  Lorsqu'il arrive sur la chaussée, la moto est encore à quelques mètres de lui. Arrivée à sa hauteur, elle s'arrête.

- Je vous en supplie. Arrêtez cette comédie, ça ressemble trop à l'enlèvement des Sabines par les Romains. Il s'adresse à Cesario. " Tu sais en Italie, j'ai remarqué que les femmes étaient belles, aussi, alors pourquoi elle ? Pourquoi justement elle ?

  Ils le regardent avec des regards vides... Comme on regarde un malade, quelqu'un qui ne sait déjà plus très bien ce qu'il dit. Leïla tape sur l'épaule de Cesario pour lui indiquer de redémarrer. L'autre crie :

- Je te souhaite bien du plaisir avec celle-là.

  La moto disparaît. Derrière Nicolas le bus qui les a amenés jusqu'à cette ville démarre. Il fait le grand tour de la place et vient passer devant son ancien passager maintenant abandonné qui, les bras ballants, se range sur le trottoir. Le chauffeur, le même que celui du voyage, regarde droit devant lui. Il a l'air gêné.

 La place est maintenant déserte. Plus rien de ce qui avait constitué sa vie il y a encore quelques minutes n'existe.

  Il revient vers la station des autocars, vers son sac et il s'assoit dessus. La grande horloge de la gare indique midi, il fait chaud.

 

  Plus tard un bus orange vient s'arrêter sur le même emplacement que le car. Une porte s'ouvre à quelques centimètres du visage de Nicolas. Il se lève sans effort. Il glisse dans une lumière blanche qui efface toutes les autres couleurs. Il semble désincarné. Il monte dans le bus. Il s'adresse au conducteur et sort de l'argent :

- On va repartir et puis on va revenir. Il y a quelque chose que je n'ai pas dû comprendre. J'y crois pas.

- No capito, signor.

- On va tout reprendre à zéro, on va recommencer.

- Ah si, si, circolare dentro Spoleto. Va bene.

  Il dessine un cercle avec son doigt et fait signe à Nicolas d'aller s'asseoir en lui donnant un ticket.

 

  Sur la terrasse d'un restaurant, Leïla et Cesario sont assis l'un en face de l'autre, on leur sert des pizzas. Ils n'ont d'yeux que pour eux. Ils se tiennent la main, s'embrassent.

  De l'autre côté de la rue, il y a une grande bâtisse sombre de style baroque, c'est une église.

  Sur la gauche de ce bâtiment surgit un bus orange qui monte péniblement la pente dans la chaleur de l'air. Au-dessus de la cabine du conducteur, il y a un écriteau - CIRCOLARE -. Le bus passe devant la terrasse du restaurant. Il n'y a qu'un seul occupant à l'intérieur, c'est Nicolas. Il est debout, les bras en l'air, écartés, se tenant à une barre.

  Soudain il les voit à la terrasse, il a juste le temps de  pencher le buste en avant. Le bus tourne déjà à droite de l'église.

 

  Le bus revient une deuxième fois. Leïla et Cesario sont, cette fois, attablés devant des coupes de glaces. Lorsque le bus passe devant la terrasse, Nicolas a le temps de les observer. La moitié de son visage est dissimulée. Ses yeux surnagent au niveau de la vitre.

   Au troisième passage, ils en sont au café. Le bus semble vide, pourtant Nicolas est toujours là, à genoux sur la banquette du fond, les bras collés à la vitre, dans la posture de l'implorant.

  Le couple ne se quitte pas des yeux. Le visage de Leïla rayonne de bonheur et d'amour. A un moment son regard décroche. Elle regarde la vue qu'offre la terrasse. Entre deux murs, elle contemple une trouée de lumière, avec un paysage vallonné d'or et de vert.

 

  Au passage suivant, Nicolas sait déjà qu'ils ont quitté les lieux. Il ne regarde pas dans leur direction. Il est assis sur la banquette du fond, au milieu, les poings entre les cuisses.

 

 

                                                                                   Paris, 1988

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