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08.12.2011

Métamorphoses


http://www.youtube.com/watch?v=2y1QOPeVtq4

 

Je roulais sur l'autoroute. Il y avait de la musique à la radio : les Métamorphoses de Strauss . Comme jamais je savais où j'allais. Des larmes aux yeux. Au bord des yeux, pas plus. Je pensais à un ami. A ce qu'il disait sur le don des larmes.  Mais ces larmes, est-ce qu'on les donne ou est-ce qu'on les reçoit ?

 

Voilà j'y suis. Je suis là comme si je n'avais jamais bougé. Je suis là entre les deux marronniers au milieu du parc en face du château. Je dis deux marronniers, en fait c'est faux. Il n'en reste plus qu'un, l'autre a du être abattu par une tempête. Seule subsiste la base déchiquetée

Cet endroit entre les deux marronniers était l'endroit exacte où je voulais me trouver aujourd'hui. Un hamac m'attendait.

Je m'étends sur sa toile, mes pieds dépassent, et aussitôt je prends une photo qui va de mes baskets au château avec ses deux ailes, son corps central, la balustrade à son sommet, les dix volets blancs qui en font un batiment aveugle, les quatre oeil-de boeuf des ailes au premier étage avec des carreaux cassés.

Je n'entrerai pas à l'intérieur ce soir. J'attendrai demain. Je pourrai pénétrer par la fenêtre de ma chambre qui est ouverte. Un peu d'escalade sera nécessaire.

La fenêtre de ma chambre est entourée de lierre.

 

Je suis entré dans le parc par les sous-bois. En montant vers le Petit-Serans, le long de la route, il y avait un éboulis. C'est à cet endroit que j'ai escaladé le muret. Une vache me regardait.

J'avais oublié la beauté de ces sous-bois. Ils descendaient doucement. J'ai suivi la pente jusqu'à la clairière. Juste avant de déboucher dans la clairière, j'ai senti  la présence de mon "ranch".

J'avais vraiment oublié à quel point "mon ranch" se trouvait à la lisière entre les sous-bois et le parc. A vrai dire j'avais tout oublié de ces sous-bois. Je ne me rappelais plus qu'ils faisaient à ce point partie intégrante du parc.

 

En débouchant dans la clairière, j'ai tout de suite vu le sapin, toujours immense, mais je lui ai trouvé un air vieilli, pas en forme. J'avais peur qu'il n'ait été déraciné par une tempête et qu'en tombant il se soit écrasé sur les batiments. En fait la distance qui le sépare de ceux-ci ne permettrait pas un tel accident.

 

La nuit commence à tomber. Je me suis installé de nouveau sous le marronnier. J'ai placé une bougie dans un creux de l'arbre. Elle a l'air de résister au vent. Je la surveille du coin de l'oeil. Je ne peux pas dire qu'elle m'éclaire vraiment. J'allume donc une deuxième bougie. Le pied de l'arbre commence à ressembler à un petit autel. Je vais prendre une photo. Ca y est...

Il faut bien le dire, je me sens bien. J'ai un concert de grillons sur ma droite. L'orchestre doit être réparti autour du petit bassin à la rocaille à quelques dizaines de mètres de moi.

A gauche, il y a le bruit des voitures sur la route de Magny. L'une d'elle a accéléré. J'ai cru qu'il s'agissait d'un homme qui chantait dans la ferme en contrebas. La lune est là aussi, une demie-lune très belle.

Il y a des petits bruits qui me font sursauter. La nature craque, bruisse, tape. Elle vit. Près du bassin, ce doit être une taupe, un lapin, une grenouille qui produit un son comme un baiser.

J'ai éteint une des deux bougies. Maintenant que la nuit est noire, ça éclaire mieux. Un chien aboie derrière moi du côté du village. D'autres qui lui répondent.

 

J'allume une cigarette. Je me sens toujours bien. Etat de plénitude persistant. Cette nuit il ne risque pas de pleuvoir. Pour l'instant je n'ai pas froid. Au milieu de ma vie je campe sur les territoires de ma jeunesse.

Un oiseau chante. Je croyais que la nuit ils se taisaient. Mais c'est vrai je ne connais rien à la nature. Un autre prend plus ou  moins le relais. J'ai l'impression que la nuit les oiseaux sont solitaires.

 

Je pourrai écrire des choses définitives sur la vie, mais non, ce soir j'ai juste envie de profiter du temps qui passe. Prendre en photo trois bouts de ficelle suffit à mon bonheur.

Un petit papillon s'agite près de moi. Il a peut-être envie de se griller à la lueur de la bougie. Maintenant je crois qu'il s'agite sous les herbes.

 

Je me suis installé un peu mieux. J'ai allongé une paillasse. J'ai mis une couverture sur moi. Quand même possible que la nuit soit fraiche. Je ne suis pas trop dérangé par les moustiques.

Entre les feuilles des marronniers (le toujours-là et l'abattu), le ciel se découpe. Des étoiles commencent à apparaître. Possible que j'allume une cigarette et que je le regarde. Est-ce que j'éteins la bougie ? OK mais alors je place les allumettes  à portée de main pour la rallumer. A plus tard...

 

Il y a une lueur qui vient de la terre. Ce sont les phares des voitures sur la route de Magny. Un halo de lumière se déplace sur les grands marronniers le long de la route du Petit-Serans. Il y a aussi une chaleur qui vient de la terre.

Je me dis que ces deux marronniers sous lesquels j'ai trouvé refuge sont à mon image. L'un qui a été abattu, mon enfance. L'autre qui a continué à prospérer, ma personnalité adulte. Ou bien est-ce le contraire ? En tout cas un hamac relie les deux.

 

A aucun moment je ne me demande : mais qu'est-ce que tu fous là ? Enfin mon esprit peut-être se le demande un peu. Mais à aucun moment mon corps ne se pose cette question, ne ressent cette angoisse.

Il sait que ce soir, cette nuit, il ne pouvait pas se trouver ailleurs et il communique cette certitude à mon esprit qui du coup s'en trouve mieux. Et du coup je suis un heureux. Je en accord avec moi. J'éteins à nouveau la bougie.

 

Je n'avais jamais joui dans ce parc. Forcément j'étais très jeune. Voilà l'erreur est réparée. La clairière du côté du grand sapin a des couleurs de nacre.

 

Les voitures se font moins entendre. Il commence à avoir des secondes de vrai silence. Ce pourrait être le moment pour essayer de dormir un peu. J'aimerais bien ne pas manquer l'aube.

 

Assis en tailleur, je me suis enroulé dans la couverture. Mon ombre projette la silhouette d'un guerrier sioux.

Un oiseau se fait entendre tout près de moi; des petits cris  secs, nerveux. Je tressaille. Un hibou répond au loin comme pour m'apaiser.

 

Evidemment, je n'ai pas résisté à la fraicheur de la nuit. J'ai couru me réfugier dans la voiture où j'ai fini par dormir. Evidemment j'ai loupé l'aube. Enfin ce n'est pas grave. Méfions-nous des symboles  genre "nouveau départ et premier matin du monde".

Voilà, je suis là, sur l'allée entre l'église et l'entrée du parc. Une allée que j'ai si souvent dévalée à bicyclette. Sur ma gauche, des vaches toujours présentes dans ce pré, de toute éternité, et le soleil.

En face de moi le portail de l'église. Ce qui me frappe : la couleur de la pierre, comme celle du château d'ailleurs, n'a pas changé. Cette blancheur dorée.

Remarque, ces pierres étaient là avant moi et très certainement je repartirai avant elles. Pas de raison que tout vieillisse à mon rythme forcément.

 

Des filles qui ont compté pour moi ont été en rapport avec Serans. Les deux V.

L'une après notre séparation était venue faire, par hasard, un jeu de piste, un rallye ou je ne sais pas trop quoi dans le village et ses environs. Un diner avait été organisé dans le presbytère. Je n'étais pas invité.

J'avais emmené l'autre jusqu'ici. Nous étions entrés dans le parc quelques instants. A l'époque, le château était habité.

Voilà elles ont compté mais maintenant elles sont loin. Bien plus loin que le parc qui lui est toujours là.

 

Il y a la rosée. C'est ici où j'ai connu la rosée. Je me suis installé sur les pavés devant le château. Le soleil me réchauffe peu à peu. Je redécouvre les mêmes sensations qu'auparavent. L'humidité du petit matin et le soleil qui commence à taper. Les oiseaux ont des chants plus fournis que cette nuit.

Comme si toutes les sensations que j'ai pu éprouver dans d'autres campagnes n'avaient jamais existé, ou plutôt comme si je ne les avais perçues qu'en rapport avec celles initiées ici.

Ce que ce parc m'a enseigné.

 

Je suis assis sur ces pavés. A l'endroit exacte où à une époque, malade, je passais des aprés-midi à lire. Derrière moi, il y a la salle de billard. L'endroit où j'aurais fait mes premiers pas.

J'avais oublié la petite lanterne accrochée au premier étage de l'aile à ma droite. Par contre le banc placé le long du muret à ma gauche n'est plus là.

A côté de moi, il y a cette table en fer sur laquelle les "grands" prenaient leurs petits déjeuners après des nuits arrosées. Des photos en témoignent. On les voit en robe de chambre, les yeux mi-clos autour de cette table. Maintenant elle a pris un bon coup de rouille. Elle est plutôt jolie.

 

Je tends la main vers une petite figurine de soldat. Un soldat de la dernière guerre avec la tête coupée. Je n'ose pas penser qu'il date de mon époque.

 

 

Lorsque je suis arrivé hier, je suis passé dans la cour devant l'arrière-cuisine. J'ai tout de suite retrouvé le trou dans le bas du mur du garage. Un trou sans fond qui continuait à agiter sa promesse, toujours tenue, toujours reportée, de me faire disparaître en lui.

 

Je vais aller acheter des pellicules. Je n'en ai déjà plus. Il faudra absolument que je prenne une photo, debout sur le muret, face au vide. J'ai souvent rêvé que je prenais mon envol à cet endroit. Evidemment ce ne sera pas pareil que dans mes rêves. En contrebas, des branchages recouvrent tout et arrivent maintenant à mi-hauteur du mur de soutènement qui sépare le château de la ferme. Et cette poussée végétale anémie mon vertige.

 

J'ai été regardé la rocaille du petit bassin. Elle a fini par s'accorder avec mes souvenirs. Mais les roseaux qui l'entouraient, avec lesquelles je faisais des javelots, ont disparu. Sans doute victimes de la course aux armements.

 

Je prends le temps de me réinstaller, de me sentir de nouveau chez moi. Je m'assoie sur le rebord d'une fenêtre. J'écoute le vent dans les feuilles des marronniers.

 

Ce qui n'a vraiment pas changé : le ciel et les avions aux longues traînées argentées qui le géométrise. Pour laisser de telles inscriptions dans l'espace, ce devait être des gens considérables qui se transportaient de cette manière. En fait j'ai appris plus tard qu'on prend l'avion pour n'importe où, sans plus de nécessité que ça. Enfin attention, pas moi, les autres.

 

Sur les pavés, il y avait des roseaux. Je ne les avais pas remarqué. Des roseaux séchés, grillés par le soleil, qui forment un arc.

 

Près de la maison du jardinier à l'entrée de l'allée qui s'enfonce dans les sous-bois, je faisais des circuits avec de petites voitures. J'en ai apporté une pour représenter cette scène. C'était idiot d'apporter des accessoires pour évoquer le passé. Depuis hier, chaque pas que je fais est un pas dans le passé.

A cet endroit je philosophais beaucoup. Une question restait mystérieuse : comment les hommes d'une même époque font-ils pour vivre ensemble,  c'est à dire parvenir à être d'accord entre eux, porter les mêmes vêtements, utiliser les mêmes moyens de transport, manger les mêmes aliments. En somme, qu'est-ce qui les lie entre eux, me demandais-je à cette époque.

Cette grande question de la synchronie .

 

Niesztche écrivait : "Tel qu'on nous éduque aujourd'hui nous recevons d'abord une seconde nature : et nous la possédons lorsque le monde nous déclare mûrs, majeurs, utilisables. Seuls quelques uns sont assez serpents pour se dépouiller un jour de cette peau : au moment où sous cette enveloppe leur première nature a mûri. Chez la plupart le germe s'en dessèche."

Cette première peau, je la sens là, bien nourrie, humidifiée, toute frémissante, prête à prendre enfin du service, à respirer l'air libre.

 

Avoir le permis de conduire, avoir une voiture, passer des examens, avoir un métier, une famille. C'était pour moi des horizons impossibles. J'envisageais les gouffres qu'il me faudrait franchir pour atteindre de tels objectifs. Je n'ai pas été déçu. Voilà pourquoi je tenais à louer une voiture pour revenir ici de façon à ne pas trop décevoir les fantômes de ma jeunesse.

 

Il n'est plus temps de reculer. Je vais entrer à l'intérieur du château armé de mon seul appareil photo.

 

Il y a dans ce parc des bruits d'un monde déserté, des bouts de plâtre qui tombe sur de la tôle ondulée, des bruits d'après la catastrophe. Bon j'y vais.

Dans la nature, les hommes font en fait à peu près les mêmes bruits que les animaux. Simplement c'est un peu plus insistant, un peu plus répétitif.

 

Je suis entré à l'intérieur mais je ne peux rien en dire. J'ai trouvé la belle endormie.

 

Il est tôt dans l'après-midi, je sens qu'il faut pourtant y aller. J'ai un mal de crâne terrible. L'air de la voiture me fera du bien.

 

Pour revenir sur les lieux de son enfance, on doit avoir retrouver la disponibilité de son enfance. Savoir passer de longs moments à interpréter les feuillages.

C'est ce que je fais actuellement. Le vent qui agite les branches m'y aide.

Un monstre préhistorique, un singe, le dos vouté, de profil, un homme des cavernes se fondent les uns dans les autres. Un chevalier apparaît, rigide dans sa cuirasse. Il se tient de trois-quart. Il se transforme en gentleman-farmer avec couvre-chef. Lui se tourne peu à peu vers moi. Il me fait face. Il pointe un doigt dans ma direction. Ce genre de doigt qui change les destins, comme celui de l'oncle Sam des affiches qui désigne le brave passant pour l'enrôler dans son armée - I want you.

Je lui souris et lui fais un petit signe de la main - hello. La vision s'efface, l'ombre furtive d'un cheval emporte mon gentleman-farmer.

J'ai vraiment très mal à la tête, maintenant je dois y aller.

 

Avant de quitter le parc, j'ai déposé mes détritus de ces vingt-quatre heures dans un grand bidon en fer près du garage et je les ai dissimulés sous des planches de bois.

 

Un jour je reviendrai dans ce parc. Et de nouveau j'écouterai chaque brin d'herbe. Comme un Darius des campagnes je fouetterai les orties avec un roseau. Je me construirai des abris dans les grandes stères de bois. Je repartirai sur la piste des indiens.

J'aurai tout mon temps.

15-16 août 1991






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