14.12.2011
Les philosophes anciens (I) vus par...
Eloge de la mollesse.
Le plaisir
L'épicurien prône un désengagement faute de mieux. Avec ce monde-ci, pas moyen de faire autrement. Il a compris qu'il doit d'abord s'en déprendre pour ensuite y revenir. Mais il n'a pas vocation à se tenir à l'écart des affaires publiques en se réfugiant dans son jardin pour toute l'éternité, même si le temps qu'il faudra pour qu'il revienne ne compte pas.
Il ne craint pas l'exclusion de la sphère sociale parce qu'il sait que l'homme est un animal social et même si cette crainte le saisissait, le risque est inexistant.
Au contraire d'autres philosophes anciens, il n'a pas besoin d'un système de pensée pour construire la société. Sa doctrine se veut avant tout un remède contre la peur et l'hystérie généralisée. Il retrouve cette confiance immédiate et nécessaire dans l'homme par laquelle la société se fonde sur le plaisir et non pas sur un artefact comme la vertu stoïcienne.
La vertu est, en effet, la clef de voûte de la morale stoïcienne. Il y a une physique qui la fonde. C'est une théorie de l'éternel retour où le monde revient toujours à l'identique dans les moindres détails. L'homme vertueux est celui qui sait se satisfaire, entre les quatre murs de la prison du monde, d'infimes variations. Jour après jour, dans des changements de point de vue incessants, il trouve sa liberté. C'est une pensée de la répétition et de comment se bien comporter dans cette répétition. C'est le volontarisme stoïcien qui est aussi un héroïsme.
On peut penser à Nietzsche, un grand théoricien de l'Eternel Retour qui disait : " Le principal obstacle à ma théorie de l'Eternel Retour, c'est ma soeur". Et c'est vrai, elle fut si terrifiante, sa soeur, qu'elle bloquait à jamais le moindre déplacement d'un point de vue sur elle. Il faut effectivement produire un oui énorme, ce oui nietzschéen, pour accepter la contrainte de l'Eternel Retour. Un ∞ui qui ne peut être qu'un cri effaré.
Avec la physique épicurienne, on se débarrasse à bon compte de cette problématique de l'enfermement et de son acceptation. Il y a des destructions et des renaissances de mondes à l'infini, jamais les mêmes. Il suffirait alors d'être attentif à la formation de ces agrégats de matière auprès desquels s'éprouverait le simple plaisir de vivre.
Notre épicurien évolue dans un monde horizontal. Continuité de l'espace social. Continuum temporel. Une réalité que chacun pressant sous ses pas à chaque instant (oui le sol est ainsi fait) sans qu'elle advienne jamais. "Un soir d'épaules nues" toujours espéré. A l'opposé du stoïcien qui a l'obsession de la verticalité. C'est le fantasme qui le possède et lui fait instrumentaliser l'espace social. Le plaisir simple de faire et d'être ensemble lui est étranger. Il est même un obstacle à ses buts héroïques et transcendants.
En définitive, le stoïcien, qui fait tout ce qui est en son pouvoir pour occuper le devant de la scène parce qu'il doit échapper à l'enfermement de l'éternel retour, façonne un monde âpre et rugueux que l'épicurien regarde de loin; à sa manière, avec une ironie teintée d'amertume, en sachant que s'il s'engageait dans ce monde qui n'est pas le sien, il s'y perdrait.
La distance est grande entre ces deux mondes. Et si on met l'un en regard de l'autre, la contrainte stoïcienne apparaît ridicule et sans objet, elle, pourtant si obstinément pesante.


17:43 Publié dans topique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : épicurien, vertu stoïcienne, éternel retour, nietzsche |
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