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14.12.2011

Les philosophes anciens (I) vus par...

 Eloge de la mollesse.


Le plaisir

   L'épicurien prône un désengagement faute de mieux. Avec ce monde-ci, pas moyen de faire autrement. Il a compris qu'il doit d'abord s'en déprendre pour ensuite y revenir. Mais il n'a pas vocation à se tenir à l'écart des affaires publiques en se réfugiant dans son jardin pour toute l'éternité, même si le temps qu'il faudra pour qu'il revienne ne compte pas.

   Il ne craint pas l'exclusion de la sphère sociale parce qu'il sait que l'homme est un animal social et même si cette crainte le saisissait, le risque est inexistant.

  Au contraire d'autres philosophes anciens, il n'a pas besoin d'un système de pensée pour construire la société. Sa doctrine se veut avant tout un remède contre la peur et l'hystérie généralisée. Il retrouve cette confiance immédiate et nécessaire dans l'homme par laquelle la société se fonde sur le plaisir et non pas sur un artefact comme la vertu stoïcienne.

  La vertu est, en effet, la clef de voûte de la morale stoïcienne. Il y a une physique qui la fonde. C'est une théorie de l'éternel retour où le monde revient toujours à l'identique dans les moindres détails. L'homme vertueux est celui qui sait se satisfaire, entre les quatre murs de la prison du monde, d'infimes variations. Jour après jour, dans des changements de point de vue incessants, il trouve sa liberté. C'est une pensée de la répétition et de comment se bien comporter dans cette répétition. C'est le volontarisme stoïcien qui est aussi un héroïsme.

  On peut penser à Nietzsche, un grand théoricien de l'Eternel Retour qui disait : " Le principal obstacle à ma théorie de l'Eternel Retour, c'est ma soeur". Et c'est vrai, elle fut si terrifiante, sa soeur, qu'elle bloquait à jamais le moindre déplacement d'un point de vue sur elle. Il faut effectivement produire un oui énorme, ce oui nietzschéen, pour accepter la contrainte de l'Eternel Retour. Un  ui qui ne peut être qu'un cri effaré. 

  Avec la physique épicurienne, on se débarrasse à bon compte de cette problématique de l'enfermement et de son acceptation. Il y a des destructions et des renaissances de mondes à l'infini, jamais les mêmes. Il suffirait alors d'être attentif à la formation de ces agrégats de matière auprès desquels s'éprouverait le simple plaisir de vivre.

  Notre épicurien évolue dans un monde horizontal. Continuité de l'espace social. Continuum temporel. Une réalité que chacun pressant sous ses pas à chaque instant (oui le sol est ainsi fait) sans qu'elle advienne jamais. "Un soir d'épaules nues" toujours espéré. A l'opposé du stoïcien qui a l'obsession de la verticalité. C'est le fantasme qui le possède et lui fait instrumentaliser l'espace social. Le plaisir simple de faire  et d'être ensemble lui est étranger. Il est même un obstacle à ses buts héroïques et transcendants. 

  En définitive, le stoïcien, qui fait tout ce qui est en son pouvoir pour occuper le devant de la scène parce qu'il doit échapper à l'enfermement de l'éternel retour, façonne un monde âpre et rugueux que l'épicurien regarde de loin; à sa manière, avec une ironie teintée d'amertume, en sachant que s'il s'engageait dans ce monde qui n'est pas le sien, il s'y perdrait.


  La distance est grande entre ces deux mondes. Et si on met l'un en regard de l'autre, la contrainte stoïcienne apparaît ridicule et sans objet, elle, pourtant si obstinément pesante.


 

épicurien,vertu stoïcienne,éternel retour,nietzsche

 

 

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13.12.2011

Les philosophes anciens (II) vus par...

 Eloge de la mollesse.


  Le complot.

  Il y a un vaste complot stoïco-christianique qui enserre nos consciences depuis des millénaires et qu'il convient de dénoncer avec la plus vive énergie. Après bien d'autres, j'entends faire entendre ma voix dans cette dénonciation.

  Par exemple, je trouve une trace du complot dans une homélie (la Vème) de Saint Jean Chrysostome dans laquelle il loue la vertu de Paul et invite le pauvre à imiter le treizième apôtre : " Est-ce que Paul n'était pas mortel ? Est-ce que ce n'était pas un homme vulgaire? Un pauvre, qui, chaque jour, gagnait sa vie du travail de ses mains ? Son corps n'était-il pas assujetti à toutes les nécessités de la nature ? Quel obstacle l'a empêché de devenir ce qu'il a été ? aucun. Donc, que nul pauvre ne se décourage; que nul ne s'irrite de son obscurité, ne s'afflige de la bassesse de son état; les plaintes ne conviennent qu'aux mous, qu'aux énervés. La mollesse, voilà le seul obstacle à la vertu; supprimez la corruption de l'âme, la mollesse du caractère, le reste n'est rien. C'est ce que nous fait voir ce bienheureux, qui nous rassemble en ce moment." 

  Où l'on voit que l'emprunt des chrétiens aux stoïciens est important, ils leur prennent leur vertu. Mais dans ces premiers temps du christianisme, il s'agissait de se couler dans le courant dominant pour être entendu des contemporains.

  Ainsi la vertu du pauvre n'est pas d'accepter sa pauvreté, mais tout comme le stoïcien vertueux, qui entre les murs de sa prison fait varier les points de vue et trouve sa liberté, le pauvre s'éprouvera en portant un regard autre sur son état. Il ne devra pas se décourager, s'irriter de son obscurité, s'affliger de sa bassesse.

  Si le stoïcisme est une pensée de la répétition et du comment se bien comporter dans cette répétition, stoïcisme et christianisme convergent pour penser l'enfermement et l'extraction des corps. Encore n'était-on pas obligé de les placer au fond du puits.

  Le pauvre doit produire un écart entre son état et la conscience qu'il a de son état. C'est dans cet écart qu'il montre à la fois son acceptation du monde et son élévation. Mais l'un et l'autre ne sont rien d'autre qu'un forçage. Et un mensonge qu'il se fait à lui-même et dans lequel il se perd.

  La plainte, elle-même, est proscrite. La douce plainte, ce réconfort. Ce soupir de vérité qui ne fait que constater la démesure entre les forces qui écrasent et celui qui est écrasé. A bannir.


   Enfin vient l'attaque frontale et répétée contre la mollesse, et ici Eloge de la mollesse rencontre ses véritables adversaires : "Les plaintes ne conviennent qu'aux mous, la mollesse, voilà le seul  obstacle à la vertu. Supprimez la mollesse du caractère, le reste n'est rien". Il me semblait bien, intuitivement, que mon éloge paradoxal, se situait d'emblée au coeur du débat civilisationnel. Désormais,  j'en ai la preuve textuelle. Et c'est maintenant que le combat s'engage pour moi; qu'il se gagne ou se perd.

  C'est que la clique stoïco-christianique et leurs continuateurs (la persistance millénaire des vertueux !) a toujours su que la mollesse proposait un autre rapport au monde, un autre mode d'existence, et avec elle se constituait la seule véritable alternative. Il s'est donc agi de dissimuler ce choix en dépréciant l'un des termes. Il y a aura grand danger lorsque ce choix s'ouvrira.

  D'autant plus que leur position est faible. L'épuisement entropique guette. Ce forçage toujours toujours recommencé dans une société qui du matin jusqu'au soir montre ses dents. Le cycle infernal de l'effort et de la fatigue. Ce temps mécanique, fait de ruptures, renvoie nécessairement à un temps continu.

  Et la mollesse est une bonne introduction à ce continuum. Elle permet d'y adhérer au mieux comme le carrosse du mondain que Voltaire voit passer et dont les roues montés sur ressorts lui permettent de suivre son chemin sans heurt.

  Dans le champ des possibles du vertueux, la mollesse est le dernier point de vue qu'il pourrait se donner, son ultime liberté, qui serait aussi sa négation.


 Le temps de la mollesse reviendra, on peut en être assuré. N'a-t-il pas toujours été là, refoulé, discrédité ? Quand ? On ne sait pas. Pas dans longtemps, pas maintenant.

  De temps en temps, ils se mêlent à eux, mais le plus souvent, ils se tiennent en lisière, sur le bord, de l'autre côté du monde. Ils observent, un peu malgré eux, ceux du dedans, qui se débattent à plein dans les affaires du monde; et ce moment, où définitivement épuisés, ils déposeront les armes

  


 

10.12.2011

Le mariage homosexuel

   Le train est maintenant dans le long tunnel qui mène à la gare de Nord. Il ralentit, s'arrête. Mon voisin de banquette tient un journal – 15.000 personnes dans la rue contre le "mariage homosexuel" - Vraiment, Hian-Yun-Tseng (une collègue coréenne dont j’ai parlé ailleurs) a raison sur toute la ligne, les transcendantalistes sont partout dans nos régions.

  Et pourtant à écouter certains homosexuels, j'ai le sentiment qu'il ne reste vraiment plus qu'eux à croire encore réellement aux vertus du mariage. Quelle injustice on leur fait ! Personnellement, je suis tout prêt à leur laisser le gâteau matrimonial dans son entier. Mais le problème n'est pas là.

  L'autre jour, une amie enrageait : " Et cette façon qu'ils ont de croire qu'ils détiennent la vérité, la Bible en bandoulière, c'est insupportable." Et une autre lui répondait : "On a toujours vu ça, c'est tripal, tripes contre tripes, et chacun affronte l'autre au nom de sa vérité. "

  Mais si l'on considère d'abord d'où nous vient cette vérité, ce qui la légitime, on pourra peut-être un jour laisser nos tripes aux vestiaires.

 

  « Puisqu'ils se sont placés dans le contre-nature, la marginalité, qu'ils y restent ! »  s'écriait un député à la tribune de l'Assemblée : « Pourquoi ont-ils besoin de revendiquer une place dans la normalité, et risquer de mettre le modèle du mariage, nos valeurs, la famille, en danger. »

  C'est bien la référence au modèle qui les tient. Il y a eu un modèle breveté, déposé très haut là-haut. Une forme qui en se matérialisant ne sait que se dégrader. A leurs yeux, l'histoire exagère, comme un enfant pas sage, elle va toujours trop loin, elle met en péril. Elle est forcément décadente.

 

  Chez eux, il y a l'oubli que les valeurs en perpétuelle discussion ne s'élaborent qu'historiquement, et la terreur dans laquelle ils sont, de se retrouver seul, face à cette histoire qui, comme une vague, pourrait les submerger sans rémission.

  C'est ce fantasme qui les occupe, et dont le revers n'est rien d'autre que l'acceptation du politique. Parce qu'en fait pourquoi s'encombrer de démocratie si seul compte de dire et redire le modèle ? Que reste-t-il à discuter dans la cité ? Quelques théocrates bien inspirés, assistés d'un dictateur bienveillant, peuvent suffire à la tâche.

  C'est la référence au modèle transcendant, sa répétition inlassable,  qui crée le dedans et le dehors, et partant la figure du marginal, celui qui tient l'extérieur Et pourtant contre Locke et Rousseau, l'homme n'est pas un loup pour l'homme; ce n'est pas qu'il soit bon à l'origine et que ce soit la société qui le rende mauvais, parce que tout simplement on ne peut penser l'homme en dehors de la société. Il est radicalement social.

  C'est un a priori anthropologique, dirait Hian-Yun-Tseng avec le sérieux qui la caractérise.

  La société ne se laisse pas réduire à la somme des individus qui serait censée la composer. Pas d'addition possible, pas de soustraction, sans parler de division - chassez l'homme par la porte, il reviendra par la fenêtre - c'est inévitable - pour faire et refaire encore et toujours société.

                                                                                      

                                                                                          Novembre 1998

 

 

08.12.2011

Métamorphoses


http://www.youtube.com/watch?v=2y1QOPeVtq4

 

Je roulais sur l'autoroute. Il y avait de la musique à la radio : les Métamorphoses de Strauss . Comme jamais je savais où j'allais. Des larmes aux yeux. Au bord des yeux, pas plus. Je pensais à un ami. A ce qu'il disait sur le don des larmes.  Mais ces larmes, est-ce qu'on les donne ou est-ce qu'on les reçoit ?

 

Voilà j'y suis. Je suis là comme si je n'avais jamais bougé. Je suis là entre les deux marronniers au milieu du parc en face du château. Je dis deux marronniers, en fait c'est faux. Il n'en reste plus qu'un, l'autre a du être abattu par une tempête. Seule subsiste la base déchiquetée

Cet endroit entre les deux marronniers était l'endroit exacte où je voulais me trouver aujourd'hui. Un hamac m'attendait.

Je m'étends sur sa toile, mes pieds dépassent, et aussitôt je prends une photo qui va de mes baskets au château avec ses deux ailes, son corps central, la balustrade à son sommet, les dix volets blancs qui en font un batiment aveugle, les quatre oeil-de boeuf des ailes au premier étage avec des carreaux cassés.

Je n'entrerai pas à l'intérieur ce soir. J'attendrai demain. Je pourrai pénétrer par la fenêtre de ma chambre qui est ouverte. Un peu d'escalade sera nécessaire.

La fenêtre de ma chambre est entourée de lierre.

 

Je suis entré dans le parc par les sous-bois. En montant vers le Petit-Serans, le long de la route, il y avait un éboulis. C'est à cet endroit que j'ai escaladé le muret. Une vache me regardait.

J'avais oublié la beauté de ces sous-bois. Ils descendaient doucement. J'ai suivi la pente jusqu'à la clairière. Juste avant de déboucher dans la clairière, j'ai senti  la présence de mon "ranch".

J'avais vraiment oublié à quel point "mon ranch" se trouvait à la lisière entre les sous-bois et le parc. A vrai dire j'avais tout oublié de ces sous-bois. Je ne me rappelais plus qu'ils faisaient à ce point partie intégrante du parc.

 

En débouchant dans la clairière, j'ai tout de suite vu le sapin, toujours immense, mais je lui ai trouvé un air vieilli, pas en forme. J'avais peur qu'il n'ait été déraciné par une tempête et qu'en tombant il se soit écrasé sur les batiments. En fait la distance qui le sépare de ceux-ci ne permettrait pas un tel accident.

 

La nuit commence à tomber. Je me suis installé de nouveau sous le marronnier. J'ai placé une bougie dans un creux de l'arbre. Elle a l'air de résister au vent. Je la surveille du coin de l'oeil. Je ne peux pas dire qu'elle m'éclaire vraiment. J'allume donc une deuxième bougie. Le pied de l'arbre commence à ressembler à un petit autel. Je vais prendre une photo. Ca y est...

Il faut bien le dire, je me sens bien. J'ai un concert de grillons sur ma droite. L'orchestre doit être réparti autour du petit bassin à la rocaille à quelques dizaines de mètres de moi.

A gauche, il y a le bruit des voitures sur la route de Magny. L'une d'elle a accéléré. J'ai cru qu'il s'agissait d'un homme qui chantait dans la ferme en contrebas. La lune est là aussi, une demie-lune très belle.

Il y a des petits bruits qui me font sursauter. La nature craque, bruisse, tape. Elle vit. Près du bassin, ce doit être une taupe, un lapin, une grenouille qui produit un son comme un baiser.

J'ai éteint une des deux bougies. Maintenant que la nuit est noire, ça éclaire mieux. Un chien aboie derrière moi du côté du village. D'autres qui lui répondent.

 

J'allume une cigarette. Je me sens toujours bien. Etat de plénitude persistant. Cette nuit il ne risque pas de pleuvoir. Pour l'instant je n'ai pas froid. Au milieu de ma vie je campe sur les territoires de ma jeunesse.

Un oiseau chante. Je croyais que la nuit ils se taisaient. Mais c'est vrai je ne connais rien à la nature. Un autre prend plus ou  moins le relais. J'ai l'impression que la nuit les oiseaux sont solitaires.

 

Je pourrai écrire des choses définitives sur la vie, mais non, ce soir j'ai juste envie de profiter du temps qui passe. Prendre en photo trois bouts de ficelle suffit à mon bonheur.

Un petit papillon s'agite près de moi. Il a peut-être envie de se griller à la lueur de la bougie. Maintenant je crois qu'il s'agite sous les herbes.

 

Je me suis installé un peu mieux. J'ai allongé une paillasse. J'ai mis une couverture sur moi. Quand même possible que la nuit soit fraiche. Je ne suis pas trop dérangé par les moustiques.

Entre les feuilles des marronniers (le toujours-là et l'abattu), le ciel se découpe. Des étoiles commencent à apparaître. Possible que j'allume une cigarette et que je le regarde. Est-ce que j'éteins la bougie ? OK mais alors je place les allumettes  à portée de main pour la rallumer. A plus tard...

 

Il y a une lueur qui vient de la terre. Ce sont les phares des voitures sur la route de Magny. Un halo de lumière se déplace sur les grands marronniers le long de la route du Petit-Serans. Il y a aussi une chaleur qui vient de la terre.

Je me dis que ces deux marronniers sous lesquels j'ai trouvé refuge sont à mon image. L'un qui a été abattu, mon enfance. L'autre qui a continué à prospérer, ma personnalité adulte. Ou bien est-ce le contraire ? En tout cas un hamac relie les deux.

 

A aucun moment je ne me demande : mais qu'est-ce que tu fous là ? Enfin mon esprit peut-être se le demande un peu. Mais à aucun moment mon corps ne se pose cette question, ne ressent cette angoisse.

Il sait que ce soir, cette nuit, il ne pouvait pas se trouver ailleurs et il communique cette certitude à mon esprit qui du coup s'en trouve mieux. Et du coup je suis un heureux. Je en accord avec moi. J'éteins à nouveau la bougie.

 

Je n'avais jamais joui dans ce parc. Forcément j'étais très jeune. Voilà l'erreur est réparée. La clairière du côté du grand sapin a des couleurs de nacre.

 

Les voitures se font moins entendre. Il commence à avoir des secondes de vrai silence. Ce pourrait être le moment pour essayer de dormir un peu. J'aimerais bien ne pas manquer l'aube.

 

Assis en tailleur, je me suis enroulé dans la couverture. Mon ombre projette la silhouette d'un guerrier sioux.

Un oiseau se fait entendre tout près de moi; des petits cris  secs, nerveux. Je tressaille. Un hibou répond au loin comme pour m'apaiser.

 

Evidemment, je n'ai pas résisté à la fraicheur de la nuit. J'ai couru me réfugier dans la voiture où j'ai fini par dormir. Evidemment j'ai loupé l'aube. Enfin ce n'est pas grave. Méfions-nous des symboles  genre "nouveau départ et premier matin du monde".

Voilà, je suis là, sur l'allée entre l'église et l'entrée du parc. Une allée que j'ai si souvent dévalée à bicyclette. Sur ma gauche, des vaches toujours présentes dans ce pré, de toute éternité, et le soleil.

En face de moi le portail de l'église. Ce qui me frappe : la couleur de la pierre, comme celle du château d'ailleurs, n'a pas changé. Cette blancheur dorée.

Remarque, ces pierres étaient là avant moi et très certainement je repartirai avant elles. Pas de raison que tout vieillisse à mon rythme forcément.

 

Des filles qui ont compté pour moi ont été en rapport avec Serans. Les deux V.

L'une après notre séparation était venue faire, par hasard, un jeu de piste, un rallye ou je ne sais pas trop quoi dans le village et ses environs. Un diner avait été organisé dans le presbytère. Je n'étais pas invité.

J'avais emmené l'autre jusqu'ici. Nous étions entrés dans le parc quelques instants. A l'époque, le château était habité.

Voilà elles ont compté mais maintenant elles sont loin. Bien plus loin que le parc qui lui est toujours là.

 

Il y a la rosée. C'est ici où j'ai connu la rosée. Je me suis installé sur les pavés devant le château. Le soleil me réchauffe peu à peu. Je redécouvre les mêmes sensations qu'auparavent. L'humidité du petit matin et le soleil qui commence à taper. Les oiseaux ont des chants plus fournis que cette nuit.

Comme si toutes les sensations que j'ai pu éprouver dans d'autres campagnes n'avaient jamais existé, ou plutôt comme si je ne les avais perçues qu'en rapport avec celles initiées ici.

Ce que ce parc m'a enseigné.

 

Je suis assis sur ces pavés. A l'endroit exacte où à une époque, malade, je passais des aprés-midi à lire. Derrière moi, il y a la salle de billard. L'endroit où j'aurais fait mes premiers pas.

J'avais oublié la petite lanterne accrochée au premier étage de l'aile à ma droite. Par contre le banc placé le long du muret à ma gauche n'est plus là.

A côté de moi, il y a cette table en fer sur laquelle les "grands" prenaient leurs petits déjeuners après des nuits arrosées. Des photos en témoignent. On les voit en robe de chambre, les yeux mi-clos autour de cette table. Maintenant elle a pris un bon coup de rouille. Elle est plutôt jolie.

 

Je tends la main vers une petite figurine de soldat. Un soldat de la dernière guerre avec la tête coupée. Je n'ose pas penser qu'il date de mon époque.

 

 

Lorsque je suis arrivé hier, je suis passé dans la cour devant l'arrière-cuisine. J'ai tout de suite retrouvé le trou dans le bas du mur du garage. Un trou sans fond qui continuait à agiter sa promesse, toujours tenue, toujours reportée, de me faire disparaître en lui.

 

Je vais aller acheter des pellicules. Je n'en ai déjà plus. Il faudra absolument que je prenne une photo, debout sur le muret, face au vide. J'ai souvent rêvé que je prenais mon envol à cet endroit. Evidemment ce ne sera pas pareil que dans mes rêves. En contrebas, des branchages recouvrent tout et arrivent maintenant à mi-hauteur du mur de soutènement qui sépare le château de la ferme. Et cette poussée végétale anémie mon vertige.

 

J'ai été regardé la rocaille du petit bassin. Elle a fini par s'accorder avec mes souvenirs. Mais les roseaux qui l'entouraient, avec lesquelles je faisais des javelots, ont disparu. Sans doute victimes de la course aux armements.

 

Je prends le temps de me réinstaller, de me sentir de nouveau chez moi. Je m'assoie sur le rebord d'une fenêtre. J'écoute le vent dans les feuilles des marronniers.

 

Ce qui n'a vraiment pas changé : le ciel et les avions aux longues traînées argentées qui le géométrise. Pour laisser de telles inscriptions dans l'espace, ce devait être des gens considérables qui se transportaient de cette manière. En fait j'ai appris plus tard qu'on prend l'avion pour n'importe où, sans plus de nécessité que ça. Enfin attention, pas moi, les autres.

 

Sur les pavés, il y avait des roseaux. Je ne les avais pas remarqué. Des roseaux séchés, grillés par le soleil, qui forment un arc.

 

Près de la maison du jardinier à l'entrée de l'allée qui s'enfonce dans les sous-bois, je faisais des circuits avec de petites voitures. J'en ai apporté une pour représenter cette scène. C'était idiot d'apporter des accessoires pour évoquer le passé. Depuis hier, chaque pas que je fais est un pas dans le passé.

A cet endroit je philosophais beaucoup. Une question restait mystérieuse : comment les hommes d'une même époque font-ils pour vivre ensemble,  c'est à dire parvenir à être d'accord entre eux, porter les mêmes vêtements, utiliser les mêmes moyens de transport, manger les mêmes aliments. En somme, qu'est-ce qui les lie entre eux, me demandais-je à cette époque.

Cette grande question de la synchronie .

 

Niesztche écrivait : "Tel qu'on nous éduque aujourd'hui nous recevons d'abord une seconde nature : et nous la possédons lorsque le monde nous déclare mûrs, majeurs, utilisables. Seuls quelques uns sont assez serpents pour se dépouiller un jour de cette peau : au moment où sous cette enveloppe leur première nature a mûri. Chez la plupart le germe s'en dessèche."

Cette première peau, je la sens là, bien nourrie, humidifiée, toute frémissante, prête à prendre enfin du service, à respirer l'air libre.

 

Avoir le permis de conduire, avoir une voiture, passer des examens, avoir un métier, une famille. C'était pour moi des horizons impossibles. J'envisageais les gouffres qu'il me faudrait franchir pour atteindre de tels objectifs. Je n'ai pas été déçu. Voilà pourquoi je tenais à louer une voiture pour revenir ici de façon à ne pas trop décevoir les fantômes de ma jeunesse.

 

Il n'est plus temps de reculer. Je vais entrer à l'intérieur du château armé de mon seul appareil photo.

 

Il y a dans ce parc des bruits d'un monde déserté, des bouts de plâtre qui tombe sur de la tôle ondulée, des bruits d'après la catastrophe. Bon j'y vais.

Dans la nature, les hommes font en fait à peu près les mêmes bruits que les animaux. Simplement c'est un peu plus insistant, un peu plus répétitif.

 

Je suis entré à l'intérieur mais je ne peux rien en dire. J'ai trouvé la belle endormie.

 

Il est tôt dans l'après-midi, je sens qu'il faut pourtant y aller. J'ai un mal de crâne terrible. L'air de la voiture me fera du bien.

 

Pour revenir sur les lieux de son enfance, on doit avoir retrouver la disponibilité de son enfance. Savoir passer de longs moments à interpréter les feuillages.

C'est ce que je fais actuellement. Le vent qui agite les branches m'y aide.

Un monstre préhistorique, un singe, le dos vouté, de profil, un homme des cavernes se fondent les uns dans les autres. Un chevalier apparaît, rigide dans sa cuirasse. Il se tient de trois-quart. Il se transforme en gentleman-farmer avec couvre-chef. Lui se tourne peu à peu vers moi. Il me fait face. Il pointe un doigt dans ma direction. Ce genre de doigt qui change les destins, comme celui de l'oncle Sam des affiches qui désigne le brave passant pour l'enrôler dans son armée - I want you.

Je lui souris et lui fais un petit signe de la main - hello. La vision s'efface, l'ombre furtive d'un cheval emporte mon gentleman-farmer.

J'ai vraiment très mal à la tête, maintenant je dois y aller.

 

Avant de quitter le parc, j'ai déposé mes détritus de ces vingt-quatre heures dans un grand bidon en fer près du garage et je les ai dissimulés sous des planches de bois.

 

Un jour je reviendrai dans ce parc. Et de nouveau j'écouterai chaque brin d'herbe. Comme un Darius des campagnes je fouetterai les orties avec un roseau. Je me construirai des abris dans les grandes stères de bois. Je repartirai sur la piste des indiens.

J'aurai tout mon temps.

15-16 août 1991






Police des âmes et des frontières (I)

Il faut donc suivre ce qui est commun - universel.

Or, bien que le logos soit commun à tous,

la plupart vivent comme si la pensée

leur était possession particulière. 

Héraclite d'Ephèse

 

 

Communication au lecteur

 

A ce moment de ce recueil de textes, son auteur tient à préciser un certain nombre de choses.

A la suite de la mésaventure qu'il a racontée tout au début, et aussitôt après avoir repris pied sur la terre ferme, il n'a eu de cesse de retranscrire un à un, comme sous le coup d'une dictée tous les mots qui lui avaient alors traversé l'esprit.

Pourquoi a-t-il procédé ainsi, alors que, direz-vous, ces textes existaient déjà avant cet incident qui faillit lui coûter la vie ? N'aurait-il pas pu tout simplement les reprendre sous la forme matérielle qui était déjà la leur ?

Eh bien, tout simplement, parce qu'ils bénéficiaient d'une aura et d'une légitimité nouvelles que leur conférait ce moment d'exception entre la vie et la mort dans lequel ils étaient réapparus. Bien qu'anciens et pour certains très anciens, il retrouvait ses mots plus brillants, comme neufs au fond de son cerveau.

De plus, d'un simple point de vue pratique, la compilation de ce recueil se serait en fait révêlée plus difficile à partir de ses sources matérielles; en effet beaucoup de ces textes étaient dispersés, certains d'une relecture difficile, d'autres enfin, qui réapparaissaient sous sa dictée avaient complétement disparus, et leur auteur a eu beau cherché et cherché, il n'a jamais pu remettre la main dessus.

Si bien que grâce à cette dictée, ses textes ont acquis une unité qu'ils n'avaient jamais eu auparavent lorsqu'ils étaient éparpillés, et qu'ils n'auraient sans doute jamais eue.

L'auteur de ces lignes ose même espérer que si la dictée a mis à jour une unité, c'est bien celle d'une oeuvre. Mais là, c'est au lecteur d'en juger.

 

Toutefois cet auteur, içi, tient à s'adresser solennement à celui qui le lit. De tout ce qui précéde, il n'en retranche rien, aucun mot, aucune phrase qui ne soit de lui. Chaque texte, à des périodes diverses de sa vie, il se souvient parfaitement de les avoir écrit, même ceux dont il ne peut apporter la preuve puisqu'ils ont été perdus.

Par contre, et il l'affirme avec toute la netteté possible, il ne peut être tenu pour responsable des lignes qui vont suivre. Il ne peut en aucune façon assumer ces dialogues scabreux qui n'ont pu s'infiltrer dans son cerveau et se glisser entre ses mots à lui que dans ce moment où il était sans connaissance, peut-être (émettons cette hypothèse) entre le quatrième et le troisième mètre sous la surface de l'eau.

 

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Encore doit-il reconnaître deux choses tout en les jugeant regrettables.

Ces dialogues sont bien apparus à la pointe de son propre stylo et se sont bien inscrits sur des feuillets qu'il tenait d'une main à la place exacte qu'ils occupent désormais dans ce recueil.

Le deuxième point concerne l'identité de ce personnage qui apparaît didascaliquement dans ces dialogues sous la dénomination du "rêveur". Force lui est bien de constater que ce personnage et l'auteur de ces lignes sont bien une seule et même personne !*

Non pas que l'auteur se reconnaisse dans les propos tenus  par ce personnage. Sous quelques cieux que ce soit, il ne se souvient pas de les avoir jamais tenus. Et même sous la torture il serait dans l'incapacité d'affirmer le contraire.

Mais il lui faut bien reconnaître que ce "rêveur" et lui sont faits des mêmes songes. Non pas qu'il est rêvé "réellement" les rêves qui sont mentionnés dans ces dialogues cauchemardesques**, mais, et c'est là le plus étrange, il aurait pu les faire, et surtout il est le seul sur cette Terre qui aurait pu les faire.`Pourquoi ?

Tout simplement parce que ces rêves et leur analyse mettent en scène  des situations, des événements, des personnages dont il est le seul à pouvoir tenir tous les fils. Il est le seul à en occuper le centre. Et pourtant un autre, ce rêveur occupe, dans ces dialogues, cette même position centrale avec tous les signes de l'authenticité et de la bonne foi.

 

 

 *Sans tenir compte du fait qu'ils partagent le même prénom, ce qui est établi par certaines pièces de ce document.

 

** Encore serait-il possible que l'auteur ait déjà rêvé ces rêves avant que le "rêveur"  ne les fassent dans le temps de ce qui semble bien avoir été une détention. Mais qu'il ne s'en souvienne plus, (se souvient-on de tous ses rêves ?) Dans ce cas, à leur lecture sous sa dictée, ceux-çi auraient pu éveiller  un écho en lui, une vague réminiscence. Tel n'a pas été le cas. Aussi n'y a-t-il aucun moyen d'infirmer cette proposition.


 

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On peut bien sûr imaginer un usurpateur qui aurait acquis sur la personne de cet auteur des connaissances proprement stupéfiantes, mais dans ce cas la substitution serait tellement parfaite qu'elle équivaudrait à une totale identité. Cet autre n'aurait plus la place d'être un autre.

Si bien que de quelque manière que l'on raisonne, il faut bien conclure que l'auteur de ces lignes et le rêveur qui apparaît dans ces dialogues sont une seule et même entité.

 

Un mot maintenant sur les commentaires et analyses que le rêveur et son "instructeur" développent ensemble autour des rêves du premier. Pour sa partie, celle du rêveur, l'auteur réaffirme ne jamais avoir produit de telles paroles en tant qu'il est l'auteur, mais il lui faut bien reconnaître qu'elles sont vraisemblables eu égard aux rêves qu'elles commentent et analysent.

Encore est-il nécessaire d'émettre de très très sérieuses réserves sur la méthode, à la fois policière et analytique, par laquelle ce qui ressemble très souvent à des aveux sont extorqués au malheureux rêveur.

Il est clair en effet que ce malheureux répond aux questions de son instructeur (son inquisiteur) à son corps défendant, du moins dans les premiers interrogatoires, et lorsqu'il se fait plus participatif, c'est soit par provocation, soit parcequ'il entrevoit une possible libération. L'auteur de ces lignes placé dans la même situation mais en état de conscience de lui-même aurait très vraisemblablement agi de la sorte. On pourrait dire qu'il n'aurait pas su faire autrement.

On doit ajouter également, pour être complet, et concernant la méthode d'interrogatoire évoquée plus haut, que dans ce mélange détonnant, à la fois policier et analytique, ( où des psychanalystes se seraient déguisés en sbires de quelque police secrète ou bien l'inverse) celle-çi ne paraît appartenir à aucun des courants ou écoles répertoriés dans ces deux sphères d'activité sur l'ensemble de la planète. Mais il faut dire celà avec les réserves d'usage, l'auteur de ces lignes ayant dans ces deux domaines des compétences fort modestes qu'il n'a d'ailleurs pas pris la peine d'enrichir.

Il semble de plus que pour au moins une de ces sphères d'activité la méthode employée par l'instructeur aille à l'encontre de toute déontologie connue et reconnue. Et même contredise gravement toute pratique officielle à un point tel que les résultats obtenus en seraient largement invalidés  et pourquoi pas ravalés au rang d'affabulation pure et simple.

Là encore l'auteur de ces lignes avoue son manque de compétence en la matière. Ce serait affaire de spécialistes si ceux-çi voulaient bien l'étudier, encore faudrait-il qu'ils se mettent d'accord entre eux, ce qui est, comme on le sait, peu souvent le cas.

 

 

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Pour toutes ces raisons le lecteur peut à bon droit demander à cet auteur s'il n'était pas préférable de se censurer?

Mettrait-il par exemple sur la place publique le compte-rendu de ses séances de psychanalyse s'il en pratiquait une?

A cela, l'auteur répondrait qu'il a toujours eu une horreur sainte de ce genre de publications qui divulguent à qui veut l'entendre les secrets d'un cabinet d'analyse. Mais qu'il s'est trouvé dans son cas précis soumis à une sorte de transcendance intérieure qui ne lui permettait pas de rien retrancher de ce qui lui venait sous la dictée. Retirer de son recueil ces dialogues problématiques aurait mis en danger sa cohérance, son unité, la compréhension qu'on peut avoir.

Enfin et surtout il tenait à informer sur cette expérience étonnante, unique peut-être, et pour ce faire il devait la retranscrire dans sa totalité, le plus fidèlement possible.

C'est pourquoi, en considérant ces enjeux, après y avoir longtemps réfléchi et longuement consulté ses proches, il est apparu à cet auteur que l'Oedipe étant sans doute la chose la mieux partagée au monde, seules ses modalités d'apparition changeaient. Il convenait donc de relativiser car ce qui était en jeu lui semblait d'un intérêt bien supérieur au simple fait de divulguer qu'un rêveur particulier aime sa maman et veut tuer son papa.

Dans cette optique, les combinatoires infinies par lesquelles chaque particulier effectue cette opération à deux faces relèvent, somme toute, d'une intimité pas si intime que ça.

 

                                  

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Maintenant cette communication manquerait son but si elle ne tentait pas d'expliciter comment cela a-t-il été possible ? Que s'est-il passé ?

Le lecteur peut faire confiance à l'auteur de ces lignes. Celui-çi n'a pas ménagé sa peine pour essayer de comprendre ce qui lui était arrivé.

Il a donc élaboré une série d'hypothèses en utilisant une méthode qui va du déjà-connu au moins-connu, voire jusqu'à l'inconnu et ses mystères.

En premier lieu, nous sommes en présence, cela semble évident d'un état ante-mortem. Le premier texte de ce recueil (non-écrit sous la dictée) appartient à cette littérature abondante où des sujets relatent l'expérience de leur passage dans cet état. Et ces témoignages, on le sait, sont souvent concordants pour décrire ce moment comme une remémoration: "Toute ma vie a défilé en un instant" disent très souvent les sujets de cette expérience-limite.

Dans ce contexte, il faut déjà noter que l'auteur de ces lignes a, lui, vécu une expérience singulière puisqu'il s'est remémoré non pas sa vie quotidienne mais sa "vie scripturaire.

Il a interrogé de nombreux spécialistes de cet état, aucun n'a été en mesure de lui affirmer qu'ils soient deux à avoir jamais partagé cette singularité. Mais que la chose ne leur paraissait pas impossible pour autant.

Aussi gardons sous le coude cette singularité et poursuivons.

Une question est rarement posé, tout du moins arrive-t-elle rarement jusqu'aux oreilles du grand public, alors qu'elle semble pourtant aller de soi.

Pourquoi cette remémoration ante-mortem ?

Les adeptes des religions à Jugement des âmes ne pourraient-ils pas y voir comme une confirmation de leur thèse? L'âme avant de passer devant le Juge Suprême se chargerait de tout le "matériau" nécessaire à la bonne marche de son jugement. En effet comment juger un individu s'il est amnésique ou même s'il a des "trous de mémoire"? Les conditions du jugement risquerait de ne pas être équitable. Et pourtant les adeptes de ces religions font officiellement peu de cas de cette remémoration.

Dans leurs textes sacrés, il y est donc question d'un Jugement. L'existence de cette institution est fermement établi. Sans en apporter la preuve, bien sûr.

 

Et c'est la nouveauté stupéfiante des dialogues qui suivent de nous faire voir in-vivo  le fonctionnement de cette institution.

Mais que voyons-nous exactement ?

Pour faire image, c'est comme si on observait au microscope une cellule dans un organisme dont on n'a par ailleurs aucune idée de la dimension qu'il peut avoir. Mais cette simple cellule va nous donner des indications énormes sur le fonctionnement de l'ensemble. Un peu comme des archéologues qui avec la découverte d'un simple ustensile ménager peuvent décrire le mode de vie d'un village caucasien vieux de cinq mille ans.

Alors qu'observons-nous ?


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Si l'on s'arrête à l'entête des documents qui nous sont parvenus, ils sont déjà riches d'enseignements*.

On y lit " Police des âmes et des frontières / sous-section des prématurés problematiques".

Si "Police des âmes" nous place d'emblée là où nous pensions déjà nous situer, le terme suivant : "des frontières" est plus énigmatique.

 

Il nous appartient donc d'avancer des hypothèses que le lecteur sera bien évidemment libre d'infirmer ou de confirmer par sa lecture.

Or en étudiant ce document il nous est apparu nettement que cette institution policière et judiciaire avait une tache bien précise à effectuer. Il lui revient d'une part de soupeser l'intensité régressive des âmes qui lui sont soumises, et d'autre part la capacité de cette même âme à dépasser le conflit paternel et à se projeter en avant. D'un côté une frontière sur laquelle il ne faut plus revenir, de l'autre une frontière à dépasser.

Si bien que par delà des considérations morales de bien et de mal, la raison, le but ultime de cette institution céleste paraît être la sauvegarde des conditions psychiques de la perpétuation de l'espèce. Elle agirait comme une fonction déléguée, conscientisée et transcendante alors que pour toute autre espèce animale, cette fonction demeure instinctive et immanente.

Comme un gigantesque service de maintenance qui déconditionne et reconditionne les âmes en vue de cet objectif.

Encore sommes-nous avec ce document, et comme le lecteur pourra le constater, uniquement au niveau de l'instruction, il doit bien exister des tribunaux auquels nous n'avons pas accès içi, sinon indirectement lorsqu'il y est fait allusion.

 

La "sous-section des prématurés problématiques" nous fait pénétrer de plain-pied dans les méandres de cette administration et de ses catégories.

 

 * Il conviendra d'essayer de comprendre comment l'ensemble de ces documents a pu sortir de cette institution via le "rêveur.

 

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                 Le terme "prématurés" renverrait à la naissance si nous ne savions déjà qu'il s'agit des morts. Nous sommes donc avec les "morts  prématurés", ce qui est bien le cas du rêveur qui nous sert içi de guide. On pourrait s'arrêter sur l'absence de ce mot mais nous préférons poursuivre*.

  On peut donc présumer d'autres sections à partir de celle-çi, la "section des morts à         terme", celle des "suicidés"... avec tous les problèmes de délimitation que posent ces catégories et les empiétements de compétence qu'elles générent. (Arrive-t-on jamais au terme       de sa vie ? N'est-on pas toujours un mort prématuré ?)

Nous en avons d'ailleurs un petit exemple avec notre rêveur : "était-il un suicidé ?", mais la question semble avoir été tranchée en amont . (Les suicidés paraissent faire l'objet, il faut le noter, d'une attention toute particulière.)

Nous pouvons ainsi imaginer dans cette structure hiérarchisée un premier niveau qui pré-sélectionne et "dispatch" les âmes qui lui sont soumises dans les différentes sections et sous-sections. Ainsi "un prématuré problématique" comme notre rêveur serait un mort non-volontaire, non arrivé au terme de sa vie, et dont les fonctions vitales non irrémédiablement compromises permettraient d'envisager un retour chez les vivants en fonction de l'instruction qu'il aura à subir.

Il s'opposerait directement à ce que nous appelerons un "prématuré définitif".

 

Mais le document ne s'arrête pas là en regard de ce qu'il peut nous apprendre. Le point suivant, et ce n'est pas le moindre, concerne, excusez du peu, les fins dernières de l'homme.

Oh bien sûr les informations rapportées à ce sujet sont extrêmement lacunaires, quelques mots jetés sur un fomulaire de compte-rendu d'entretien, mais par rapport à l'inconnue dans laquelle a été plongée l'humanité durant toutes ces années, c'est considérable.

D'ores et déjà les religions constituées mais aussi tous les hommes qui ont des convictions dans ce domaine peuvent venir, à tout instant, confronter leurs thèses à ce qui est dit içi.

 

·    

·   Ainsi le rêveur ne semble pas avoir une claire conscience de son état. De son côté, l'instructeur ne lui en parle jamais et paraît même le détourner de cette idée de mort alors qu'il aborde la question très librement, hors entretien, avec ses assistants.


 

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Qu'apprendront-ils ?

Il y a d'abord à la fin du premier interrogatoire, ce commentaire laconique de l'instructeur : "Envisager possibilité d'un retrait définitif."`

Que doit-on entendre par ce "retrait définitif" ? L'hypothèse que nous ferons est qu'il s'agit de (re)plonger l'âme dans le néant. Dans ce cas, beaucoup en prendraient pour leur grade.

Par exemple, nous pensons au christianisme; contrairement au dogme en vigueur, l'âme ne serait pas immortelle, elle pourrait être dirigée vers le néant, et ironie de l'affaire par une institution supra-humaine que cette religion pressant bien dans ses Ecritures, mais qui se révélerait à l'usage bien peu chrétienne.

Le matérialisme ne s'en sort pas mieux, car pour cette école, si nous retournons tous au néant, celui-çi est neutre. Or voiçi qu'il apparaît comme une sanction !

Le bouddhisme, aussi, ne serait pas à la fête, puisque pour lui la plongée dans le néant est l'accomplissement suprême de toute une vie, et même de tout un cycle de vie. Içi, on le répète, il s'agit d'une sanction.

A la fin du deuxième entretien, l'inspecteur envisage un "retour dans le circuit" !

Que doit-on comprendre par un "retour dans le circuit", sinon ce qui est arrivé à notre rêveur - il est retourné à sa vie là où il l'avait laissé !

Mais d'autres types de retour dans le circuit sont-ils envisageables ? Nous pensons à un "retour dans le circuit avec réinitialisation" - une nouvelle naissance. Rien dans ce document ne nous permet de l'affirmer. Donc nous nous en garderons bien.

 

Il y a un autre enseignement dans ce document. Et cette fois c'est peu dire qu'il est considérable, il est essentiel. Nous savons désormais à quelle sauce nous sommes mangés lorsque nous passons devant nos juges.

C'est par l'entremise des rêves, et sur ce point nous sommes dans l'ordre de la révélation.

Qui jusqu'ici a pu imaginer une telle modalité ? Et immédiatement une question - Pourquoi nos rêves ?

Là il faut bien reconnaître que c'est notre rêveur qui, avec une certaine perspicacité, met le doigt sur cette question importante  et y apporte une réponse pertinente, (et l'auteur de ces lignes peut en concevoir une légitime fierté).

Mais nous ne développerons pas plus avant cette question, nous préférons laisser au lecteur le soin par sa lecture de lever le voile sur ces raisons.


 

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La question suivante - Comment ces rêves? - mérite au contraire d'être détaillée.

Les rêves sont produits "nuit après nuit" dans les locaux de l'institution céleste, c'est un fait qui ne souffre pas d'ambiguïté dans le document. Or à partir de quoi rêve-t-on si ce n'est à partir de sa vie quotidienne dans laquelle on va chercher des éléments datant aussi bien du soir-même que d'autres qui peuvent remonter très loin en arrière.

Il nous faut donc mettre en place une nouvelle pièce, une pièce centrale, dans l'échafaudage théorique que nous avons construit jusqu'à présent.

Cette vie que l'on s'est repassé, que l'on a chargée en mémoire avant de franchir le pas, va servir à la production des rêves à partir desquels nous sommes jugés.

"Mais pourquoi les rêves ne sont-ils pas importés directement ?" demandera le lecteur avide de toujours tout comprendre.

Nous répondrons d'abord que la mémoire de la vie quotidienne reste nécessaire pour l'analyse des rêves. A quoi serviraient-ils s'ils ne renvoyaient à rien ? Ils ne pourraient pas être utilisés. Mais nous risquerons une autre hypothèse. Le rêve est infini. Pour le dire autrement, il ne saurait être stocké sur aucun support. Par contre la vie quotidienne dans sa finitude - oui !

C'est donc celle-là qui va entrer dans les locaux  de l'institution céleste pour combiner de nouveaux  rêves.

"Très bien," continuera le lecteur attentif "mais n'y-a-t-il pas un petit problème ? Dans le cas qui nous occupe, dans le cas de ce rêveur particulier, le seul que nous ayons à disposition, celui-çi par le biais de l'auteur ne reconnait-il pas que seule sa vie scripturaire a été introduite dans ces locaux sans mentionner un quelconque chargement en mémoire de sa vie quotidienne."

Certes, et il faut bien avouer que nous sommes peu chanceux de n'avoir sous la main que ce rêveur-là; ce rêveur dont la spécificité pourrait bien être de nature à fausser l'observation, et l'auteur est bien placé pour s'en excuser particulièrement.

Mais nous sommes tout de même tenté de répondre au lecteur : "Et alors..."

Il y a dans cette mémoire scripturaire, pourtant moins complète qu'une mémoire de la vie quotidienne, suffisamment de quoi activer la fonction onirique. Essentiellement par le jeu des analogies, un personnage simplement évoqué dans ces écrits se chargeant de tout ce qu'il a vécu avec le rêveur, de tout ce qu'il représente pour lui.

D'ailleurs sommes-nous sûr que ce soit la vie quotidienne dans sa totalité qui revienne dans la mémoire de celui qui s'apprête à franchir le pas ? Peut-être ne lui revient-il que les personnages, les événements les plus importants, les plus symboliques de sa vie ?

 

 

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Pour le cas qui nous occupe, l'auteur de ces lignes a vérifié méthodiquement, et avec les compétences qui sont les siennes, que tous les éléments des rêves évoqués dans ce document peuvent parfaitement trouver leur source dans cette mémoire scripturaire que le rêveur a apporté avec lui. La chose est loin d'être invraisemblable et il met le lecteur au défi de lui prouver le contraire.

"Très bien," dira le lecteur qui décidément ne s'en laisse pas compter "mais sommes-nous sûr que cette mémoire scripturaire est bien parvenue dans les locaux  de cette institution en même temps que le rêveur ?"

Ce à quoi il faut répondre sans hésitation - oui. Nous en avons la preuve lorsque l'instructeur agite, pour le confondre, sous le nez du rêveur un de ses textes qu'il va chercher dans un épais dossier qu'on peut supposer être l'ensemble des écrits importés.

Mais cette réponse ouvre aussitôt sur une nouvelle question; comment ces textes ont-ils trouvés un support papier à l'insu de leur propriétaire ?

Il nous faut pour répondre à cette question évoquer un autre texte d'une nature tout à fait mystérieuse, que l'instructeur mentionne comme le "relevé des derniers états de conscience" et qui nous est également revenu puisqu'il est apparu sous la dictée. A sa grande surprise, l'auteur de ces lignes a vu surgir sous sa plume, non seulement ses propres pensées, à la virgule près, qui avaient précédé le regrettable incident dont il fut victime, mais également celle de sa compagne.

Inutile de dire que celà le plongea dans un abîme de perplexité.

Cela voudrait-il dire que la moindre de nos pensées émettrait des ondes à travers l'espace infini qui pourraient finalement venir se déverser sur de certaines imprimantes célestes ?

Poser la question, serait-ce déjà en partie trouver la réponse ?

 

Il reste un dernier point à tenter d'expliciter, et là nous ne prétendons pas entraîner l'adhésion du lecteur, tant les connaissances nous manquent pour rendre compte de ce phénomène. En effet ce dernier point concerne les conditions de la sortie du rêveur.

Lorsque des individus reviennent de cet état entre la vie et la mort, ils se souviennent et nous racontent avoir vu leur vie défiler en un instant. Ils n'ont donc pas perdu la mémoire de cette mémoire.

La même chose pour notre rêveur qui aurait dû normalement revenir avec le souvenir de sa seule mémoire scripturaire. Tel n'a pas été son cas puisqu'il avait également en mémoire l'ensemble des "minutes" de son jugement. Or on peut supposer qu'il est d'un intérêt hautement sensible que ce genre de document ne soit jamais, au grand jamais, divulgué parmi les gens d'içi-bas. Donc quelque chose qui n'aurait jamais dû avoir eu lieu a eu lieu !


 

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On peut chercher une explication du côté de la théorie des grands nombres, de la physque quantique qui nous apprend qu'un événement dont la probabilité qu'il a de se produire est infinitésimale, proche du zéro absolu, eh bien pourtant se produit.

Dans le cas qui nous occupe, s'agit-il d'une erreur, d'une maivaise manipulation de cet instructeur vieillisant et désordonné ? Il nous faut bien le supposer. A partir d'une physique qui nous est  inconnue, ce dossier dont il nous dit, à un moment donné, qu'il le destine aux archives aurait été dirigé (pour notre plus grand profit) vers le rêveur*.

 

 

 

D'autres enseignements dans ce document mériteraient d'être développés. Nous nous contenterons de les énoncer pêle-mêle et sans souci d'exhaustivité.

Le lecteur découvrira les à-côtés de la vie des résidents de cet autre monde; il rencontrera un greffier-dramaturge, un instructeur-philatéliste. Il apprendra également qu'au dessus des services opérationnels, il existe des départements où l'on théorise... La vérité ne serait-elle donc pas absolue et eternelle et aurait-elle besoin d'être discutée et négociée ?

Quid du freudisme qui semble régner en maître dans cette institution ? En a-t-il toujours été ainsi ?

Pour finir il pourra s'interroger sur l'ambiguïté du jugement rendu. Est-il établi à partir d'une comptabilité serrée des crimes et délits de ce pauvre rêveur, ou bien l'arbitraire n'y prend-il pas une part déterminante ?

Et  si l'arbitraire entre dans notre Jugement Dernier, n'est-ce pas inquiétant pour l'avenir de chacun d’entre nous ?

 

Ceci dit, l'auteur de ces lignes aurait mauvaise grâce à critiquer la nature de ce jugement dans la mesure où il a permis au rêveur, émanation de sa propre personne de la réintégrer pour lui redonner son âme et le souffle de la vie.

 

 

* Mais on a déjà vu que dans cet univers la pensée était capable d'une fluidité hors du commun. Elle pouvait se matérialiser directement en passant des neurones d'un individu à du papier. Pourquoi  ne ferait-elle pas le chemin inverse, en se dématérialisant, de l'écrit vers le cerveau humain ?


 

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Police des âmes et des frontières (II)

(Sous/section des prématurés problématiques)

 

     Pièces versées au dossier Christophe.

 

 

 Pièce N°1

 

J'entre dans la chambre de mes parents. Je retrouve Noémie nous nous allongeons sur le lit, moi sur elle, nous nous embrassons. Je retrouve pour de vrai la sensation d'extrême plasticité de sa peau, le goût de ses lèvres.

 

Il y a la présence de Christian. Il est comme enchassé, encastré dans le mur à la tête du lit.

 

Un autre personnage, à l'extérieur de la chambre fait entendre sa voix. Cette voix dit à Christian qu'elle est maintenant rassuré sur son couple, alors que jusqu'à présent elle était plutôt inquiète.

 

 

 

Pièce N°2

 

Je fais une descente en montagne en compagnie de ma mère. Elle me proposait de passer les vacances avec elle puisque mon père ne voulait pas ou ne pouvait pas les passer avec elle.

 

Il n'y avait pas de neige mais cela ne nous empêchait pas de nous tenir sur des skis.

 

Je réfléchissais à ce séjour en tête-à-tête, à ce qui me gênait confusément dans ce projet et à mon impossibilité de l'exprimer.

 

A cet instant je pris un virage trop brusquement, je tombais et glissais sans grand effort pour me freiner.

 

A proximité de ce que je devinais comme un à-pic et lui tournant le dos, je parvenais pour quelques secondes à ralentir ma chute. Je me raccrochais à des touffes d'herbes et à une petite tête d'agneau qui surgissait dans le paysage, mais cette matière organique ne suffisait pas à m'immobiliser complétement.

 

Je demandai à ma mère, arrivée sur les lieux, sur un ton qui essayait encore de garder un semblant de sang-froid :

 

- Est-ce que c'est profond ?

 

Sur le même ton elle me répondait : "Oui."

 

Et je tombais sans rémission.

 


 


 


 

L'instructeur vient s'asseoir à son bureau. Un homme en face de lui l'attend. L'instructeur se saisit d'un dossier.

 

L'instructeur :  Je vous rappelle que vous n'avez pas le droit de garder le silence. Tout ce que vous pourrez dire sera retenu contre vous. Non excusez-moi. Tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous.

Bon ( il ouvre le dossier )  vous avez déclaré à mon assistant : "J'entre dans la chambre parentale." Comment dans la chambre de vos parents ? C'est pas du boulot. Aucune précision. C'est la chambre parentale de votre enfance ou celle de maintenant ? Ils ont pu déménagé entre temps.

 

Le rêveur :  La chambre parentale de mon enfance.

 

L'instructeur :  La parentale de votre enfance. Fallait le noter Ca peut avoir son importance. Poursuivons : "Je retrouve Noémie". C'est qui celle là ?

 

Le rêveur :  C'était une amie à moi.

 

L'instructeur :  C'était ( il le regarde) .  Bon poursuivons : "Nous nous allongeons sur le lit - moi sur elle - nous nous embrassons." Effectivement c'était même une bonne amie à vous on dirait. Je continue : "Je retrouve pour de vrai la sensation d'extrême plasticité de sa peau le goût de ses lèvres."

Qu'est-ce que vous voulez dire par là ?

 

Le rêveur :  Je veux dire que parfois dans nos rêves on retrouve des sensations aussi vraies que dans la vie réelle. On sait que c'est un leurre mais c'est bon.

 

L'instructeur :  Bien sûr même dans les rêves y a du plaisir y a de la jouissance. Tout le monde sait ça mon pauvre ami. Pourquoi il note ce genre de détail l'autre idiot. Je perds mon temps moi après.

"Il y a la présence de Christian". C'est qui celui-là ?

 

Le rêveur :   C'était son mari.

 

L'instructeur :  C'était son mari ( ton d'évidence ). Et qu'est-ce que vous en faites de son mari ? Je vous cite : "Il est comme enchassé dans le mur à la tête du lit." Ca se précise mon petit monsieur, ça se précise.

Ensuite : "Un autre personnage à l'extérieur de la chambre fait entendre sa voix. Cette voix dit à Christian qu'elle est maintenant rassurée sur son couple alors que jusqu'alors elle était plutôt inquiète."

Ouaah ! ( il fait l'interloqué ).  Vous manquez pas d'air ! (il tourne la feuille ).  Et c'est tout ce que vous avez déclaré ?

 

Le rêveur :  Oui.

 

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L'instructeur :  Alors on va reprendre. ( Ses mains planent  au-dessus du dossier il agite les doigts ).  Au débotté qu'est-ce qu'on a ?  Le mari la femme l'amant. Si je vous colle pas le délit d'adultère sur le dos je vais à la faute grave. Donc je note un petit "délit d'adultère". Tranquille le chat. "Avec flagrant délit". Hé ! (il lève les yeux)  Le mari voit tout quand même !

Après il va falloir prendre la ficelle par le bon bout et la pelotte va venir toute seule. Ah ! Je la sens bien ct' affaire.

On va commencer si vous le voulez bien par les prénoms de vos victimes.

 

Le rêveur :  Mes victimes !

 

L'instructeur  :  Parfaitement les victimes de votre libido insatiable. Alors "Noémie". Pourquoi Noémie ?

 

Le rêveur :  Noémie... (il n'est pas certain d'avoir compris la question). parce que c'est son nom de Noémie!

 

L'instructeur :  Et Christian ?

 

Le rêveur :  Christian... ( il sèche )

 

L'instructeur :   Je vous en prie faites un effort. Vous entendez quoi dans CHRIST-IAN ?(il décompose les deux syllabes)

 

Le rêveur :  (timidement)  CHRIST.

 

L'instructeur :  Je vous l'envoie pas dire. Et dans les maisons chrétiennes qu'est-ce qu'il y avait dans le temps (maintenant que tout a changé j'sais pas si ça se fait toujours) au-dessus du lit ?

Hein ! du temps de votre enfance !

 

Le rêveur :   Un crucifix.

 

L'instructeur :  Exactement. Donc qu'est-ce qu'on a ? Un mari crucifié sur les bras. Je note : "homicide inconscient de premier degré sur la personne du mari".

Bon maintenant on va décanter tout ça. Alors je vous préviens à ce moment de mon enquète j'ai besoin de votre coopération pleine et entière. Si je sens la moindre réticence de votre part j'hésiterai pas à vous gnougnafer la boulette sur le troufignon. Et vous le sentirez passer c'est moi qui vous le dit.

 

Le rêveur :  Vous me faites frémir monsieur l'instructeur.

 

 

 

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L'instructeur :  C'est la raison précise de cette mise en garde. Alors cette scène où vous êtes allongé sur la dame et son monsieur qui vous observe elle pourrait venir d'où à votre avis?

Elle vous rappellerait pas quelque chose ?

 

Le rêveur :  Puisqu'on en parle c'est vrai que ça me revient. Il y a quelques années on était parti en ballade tous les trois un dimanche. On était au bord d'un lac. Pour faire la sieste je m'étais allongé sur un banc. Et Noémie s'était allongée entre le lac et moi sur le sol dans une position parrallèle à la mienne . Et Christian nous avait pris en photo. Une belle photo en noir et blanc.

 

L'instructeur :  Et il vous avait pris en photo. Aah ! Et vous étiez déjà devenus amants à cette époque ?

 

Le rêveur :  Non pas encore.

 

L'instructeur :  Ah! L'histoire est cruelle ! Je vais vous dire. Il y a une chose qui m'étonne toujours -  l'innocence des maris - et leur sens prémonitoire aussi. Tout le monde rigole  des maris trompés pas vrai. Moi jamais. Je ne sais pas pourquoi ! (il reste un moment songeur).

Toujours est-il que d'abord dans la réalité et ensuite dans le rêve qui nous intéresse vous avez réajusté les parrallèles. Ah! Excusez-moi mais dans notre métier des fois on est obligé d'être trivial.

Donc vous superposez les parrallèles et sous le regard "autorisant" du mari comme s'il vous prenait simplement en photo en somme. Vous confirmez ?

 

Le rêveur :   Hum.

 

L'instructeur :  J'ai pas bien entendu.

 

Le rêveur  (difficilement)  Oui je confirme.

 

L'instructeur :  Eh ! Je vais peut-être bien vous mettre une tentative de déculpabilisation sur le dos.

 

Le rêveur :  Une tentative de ... Ce serait un délit ?

 

L'instructeur :  C'est possible. Si on décide que ça le soit ça le sera.

Parlez-moi encore un peu de ce couple. Quelle a été la nature de vos relations avec eux ?

 

 

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Le rêveur :  C'était un couple avec des hauts et des bas. Des fois ils se séparaient des fois ils se remettaient. Moi j'intervenais dans les intervalles. Quand ça n'allait pas en fait.

 

L'instructeur :  Vous interveniez !

 

Le rêveur :  Oui... Il ne faudrait pas dire comme ça ?

 

L'instructeur :  Si c'est comme ça que vous le dites...  Et ensuite?

 

Le rêveur :  Ensuite quand ils se sont séparés pour de bon. Eh bien on s'est aussi perdu de vue elle et moi. C'est curieux... non?

 

L'instructeur :  C'est curieux...  Si vous croyez que je suis là pour répondre à vos interrogations...

Bon... Une dernière chose qui me turlupine. C'est cette voix-là qu'on entend derrière la porte ?

 

Le rêveur :  Oh! cette voix je la reconnais. Elle revient du fond de ma mémoire. C'est la voix de ma grand-mère. Quand j'étais très jeune un soir ils étaient tous les trois mes parents et elle dans le salon (le salon justement en face de leur chambre). Moi, j'étais couché à l'autre bout de l'appartement. Et je les ai entendus se disputer. Le ton montait. Elle les sermonnait. Ma mère pleurait. C'était le drame. Elle disait à mes parents qu'ils devaient faire attention et qu'elle était très inquiète pour "l'avenir de leur couple".

 

L'instructeur :  La grand-mère - la paternelle ou la maternelle ?

 

Le rêveur :  La paternelle.

 

L'instructeur :  Mais c'est excellent vraiment excellent ! Ca se décante sérieusement. J'ai tous les éléments en main maintenant. Je crois que je vais pouvoir commencer à faire mon boulot d'interpréteur.

Ah ! Je ne vous cache pas que c'est la partie la plus gratifiante de mon activité.

Donc vous avez deux couples sur les bras. Deux couples à problème. Le premier c'est votre couple "d'amis" et le second ? Lequel est-ce le second ?

 

Le rêveur :  (silence).

 

L'instructeur :  Allons ne soyez pas stupide. Plutôt que votre couple d'amis quel est le couple qui a le plus de chance de se trouver dans la chambre parentale de votre enfance ? (Il attend la réponse agacé.)

 

Le rêveur  (une toute petite voix)  :  Mes parents.

 

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L'instructeur :  Affirmatif. Vos parents. Et si on considère que vos relations avec le deuxième couple réactualise votre relation avec le premier. Que l'un vient se substituer à l'autre. Votre mère se retrouve là où vous savez. Et votre père ? Où y se retrouve votre père ?

 

Le rêveur :  Là-haut au dessus du lit.

 

L'instructeur :  En plein dans le mille. Donc nous voilà avec un père crucifié. Parricide de second degré sur la personne du père. Et la mère ? Eh bien, délit d'inceste de second degré sur la personne de la mère. (A chaque fois il note puis il regarde le rêveur.)

Dites-moi on commence à les accumuler les délits.

 

Le rêveur :  Homicide parricide inceste... C'est pas moi qui veux tout ça ! C'est trop horrible ! Je n'y crois pas.

 

L'instructeur :  Vous trouvez que j'exagère. Mais je ne fais rien qu'interpréter. J'interprète au plus près je vous assure. La suite va me donner raison vous allez voir.

Donc par ce mécanisme classique de l'inconscient - ils parlent comme ça en haut-lieu (du doigt, il désigne le plafond)  ils le placent toujours à un moment ou à un autre - le mécanisme de l'inconscient.

Donc dans votre cas particulier le mécanisme vous permet d'avoir deux couples en un. Deux en un.  Ou bien un couple peut en cacher un autre comme les trains...

 On n'est pas obligé de rire de mes plaisanteries mais sourire au moins ! Tout de suite je serais dans de meilleures dispositions à votre égard. J'aime sentir de l'affectif passé entre mon prévenu et moi. Enfin.

Donc deux couples à problèmes. Mais dans votre petite tête, l'idée fait son chemin que c'est peut-être vous leur problème à eux. A tort ou à raison vous vous imaginez être la cause de leur problème.

 

Le rêveur :   Vous allez me mettre un délit de culpabilité en plus ?

 

L'instructeur :  Est-ce que j'ai dit quelque chose ? Alors ne m'interrompez pas.

Donc comme vous êtes un p'tit futé un sacré p'tit futé vous faites intervenir une figure d'autorité. La grand-mère. Oh! bien sûr elle n'est pas clairement identifiée. Le mari ne la connaît pas. Alors simplement une voix. Une voix d'autorité qui vient le rassurer. Vous êtes en train de couvrir sa femme. De la couvrir de baisers j'entends. Mais c'est justement pour ça que tout va s'arranger.

D'une faute vous faites un salut. Et idem pour le père.

Pour le couple parental je vous tire mon chapeau. Vous êtes très fort. Du fond de votre mémoire comme vous l'avez dit joliment vous faites revenir la grand-mère. Et lui le sait que c'est sa propre mère qui lui parle par-dessus les années. Et pour lui dire quoi ?


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Le salut de ton couple c'est ton propre fils qui te l'apporte et regarde comment il s'y prend.

Ah! ça je suis désolé mais le délit de déculpabilisation vous allez pas pouvoir y couper. Il est trop évident. Mais aussi à force de vouloir jouer les bons sauveurs y a toujours un moment où on se fait repérer... Sauveur de couples c'est un fantasme qui ne dure qu'un temps.

 

Le rêveur :  Vous savez je crois que j'ai été sincère dans mon désir de les sauver. Regardez pour le couple de mes amis.

 

L'instructeur :   Vos amis ! Un peu de décence.

 

Le rêveur :  Enfin je veux dire que je n'intervenais c'est le mot que j'ai employé tout à l'heure.

 

L'instructeur :  C'est  celui-là que j'ai entendu.

 

Le rêveur :  Je n'intervenais que dans les intervalles. En fait comme un réparateur  qui intervient au moment des pannes. Et puis quand ils se sont séparés définitivement c'est comme si j'avais compris l'échec de ma mission. Alors on a cessé de se voir.

 

L'instructeur :  Vous aurez du mal à me convaincre de votre bonne foi.

Sinon qu'est-ce qui me reste à voir dans votre affaire ? Votre prénom ? (Il reprend le dossier à la première page)  C'est pas Dieu possible. Ah ! Y a du génie dans les rêves, j'vous assure et bien au-delà des minables individus qui les fabriquent. Et le génie on le trouve dans la concentration des idées. Là-haut ils parlent de condensation.

Mais c'est du pareil au même. Le principe - comment dire le maximun de choses avec le minimum d'éléments.

Et vous votre prénom - Christophe...  (il se frotte les yeux avec les mains jointes) .

Et quoi qui n'y a dans CHRIST-OPHE ? Je vous le fais pas dire. (Il se cale dans son fauteuil ) .

Vous êtes du genre à vouloir occuper toutes les positions. D'abord vous faites le sauveur en acte. (Il fait un mouvement d'avant en arrière avec les avant-bras)  Ensuite  Christian - Christophe comme une déclinaison de Christ pas vrai ! Du coup, vous vous croyez autorisé à grimper là-haut pour jouer à l'écarté (il met les bras en croix) . Et vous renforcez votre statut de sauveur. Vous devenez l'image symbolisé du sauveur.

 

Le rêveur  :  Vous allez peut-être me coller une tentative de suicide de troisième degré sur la personne de ma personne ?

 

 

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L'instructeur :  Ooh ! Faites pas le malin avec moi. En plus vous manquez de discernement pour qualifier les faits. Aucune poursuite n'est jamais engagée sauf exception très rare contre une personne qui est à soi-même son propre bourreau.

 

Le rêveur  :  C'est bien dommage j'aurais souvent besoin que la société me protège contre moi.

 

L'instructeur  :  N'insistez pas ça ne se fait pas.

Seulement maintenant que vous avez pris de la hauteur qu'est-ce que vous avez devant vous ? Eh bien ! une bonne petite scène primitive. Tranquille le chat. Pourquoi se priver ? quand y en a pour deux y en a pour trois. Et comme vous êtes à la fois l'observateur et l'un des observés. Je vous colle "voyeurisme" et "exhibitionnisme". Les deux font la paire.

Vu ce que vous leur faites subir y en a qui vont avoir matière à se retourner contre vous c'est moi qui vous le dit.

 

Le rêveur  :  Vous voulez dire que mes propres parents vont pouvoir m'intenter un procès ?

 

L'instructeur : Concernant les ascendants, descendants et collatéraux directs seule la force publique est habilitée à poursuivre.

 

Le rêveur  :  La force publique ! Mon Dieu me v'là rassuré. *

 

L'instructeur :  Y a pas de quoi. Vous êtes un sauveur tellement coupable et vous avez tellement peur qu'ils vous punissent (ils sont tellement présents) que vous vous substituez à tous ces témoins génants. Vous les faites disparaître. Et maintenant vous pouvez prendre vos aises puisque vous occupez tous les rôles masculins. Vous êtes le fils l'amant le mari et le père.

Et vous espérez que le pardon viendra de toutes ces femmes. Que la mère la femme l'amante vous accorderont le pardon en vous ouvrant leurs bras. Mais plus vous cherchez à vous innocenter plus de tous les côtés vous creusez davantage votre culpabilité.

(Silence. iI se lève. iI serre le poing) .  J'crois que j'ai été bon là! Et puis vous l'avez noté. Pas une once de vulgarité. Tout dans l'élégance du propos - "ces femmes qui vous ouvrent leurs bras". Un jour un prévenu a pris un air pincé pour me dire : "Vous êtes vulgaire parce que vous dites la Vulgate." J'ai pas bien compris ce qu'il voulait dire mais ça m'est resté. Depuis j'essaie d'être le plus sourcilleux possible sur la correction du propos. Moi aussi j'ai mes raffinements faut pas croire. J'suis comme tout le monde.

 

 

 

N.d.A. Ce dialogue est riche d'informations puisqu'il laisse entendre qu'une fois réuni par delà la mort, nous autres les humains, nous avons la possibilité de régler nos petits comptes entre amis.


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 Le rêveur :  Et alors cette culpabilité qui ne me lâche pas d'une semelle. Comment est-ce qu'on pourrait la qualifier ?

 

L'instructeur  (il retourne s'asseoir) :  Faut voir... Ca peut être beaucoup de choses.

Mais écoutez comme je vous sens impatient anxieux on va s'en faire un p'tit deuxième (il regarde sa montre) . J'ai encore un peu de temps. Oh! et puis avec vous c'est pas du gnognotage. Ca part pas dans tous les sens avec des analogies en veux-tu en voilà. Vous allez à l'essentiel. Vous simplifiez le schéma. C'est du vite ficelé. Alors qu'est-ce qu'on a ? (il prend un deuxième feuillet)  

"J'ai rêvé d'une descente en montagne en compagnie de ma mère. Elle me proposait de passer les vacances avec elle puisque mon père ne pouvait pas ou ne voulait pas les passer avec elle."

Parfait vous supprimez les intermédiaires. On va gagner du temps.

 

Le rêveur :  C'est curieux parce que mon père ne passe jamais un jour de vacances sans ma mère. Ce serait plutôt moi qui aurait du mal à partir en vacances avec qui que ce soit.

 

L'instructeur  :  Vous voulez dire que vous n'êtes jamais parti en vacances seul avec votre mère ?

 

Le rêveur :  Quand j'étais enfant peut-être! Notamment une fois à la montagne je m'en souviens maintenant. Mon père travaillait. Il n'avait pas pu être avec nous la première semaine.

 

L'instructeur :  Donc pour les vacances c'est le père qui ne pouvait pas et le fils qui ne veut pas. D'un côté le non-pouvoir et de l'autre le non-vouloir. Or en prêtant à votre père un de vos comportements "il ne voulait pas" vous le poussez hors des cordes.

Ce n'est pas étonnant de la part d'un multirécidiviste de votre acabit que vous organisiez avec maestria la vacance du pouvoir la vacance paternel.

 

Le rêveur :  Un multirécidiviste !

 

L'instructeur :  Bien sûr ne croyez pas pouvoir y échapper. Ce sera délit d'inceste sur la personne de la mère avec multirécidive. Vous faites disparaître le père en le remplaçant, (technique déjà éprouvée dans le rêve précédent). Vous restez avec la mère. Soyez heureux vous échappez au parricide avec multirécidive. Cette fois il disparaît mais en douceur. Il s'évapore.

 

Le rêveur :  Mais comment parler de "délit d'inceste avec multirécidive" alors que dans ce rêve il ne s'est encore rien passé.

 

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L'instructeur :   Ecoutez mon p'tit monsieur dans notre métier, ya deux sortes d'instructeurs. Ceux qu'ont de la bouteille et ceux qui débutent. Moi la dernière fois qu'on a dû déqualifier un élément d'une de mes enquètes vous n'aviez même pas encore commencé à traîner votre misère sur ce triste monde.

D'expérience je sais que si dans un rêve une mère et un fils apparaissent dans un paysage de montagne c'est pas pour y cueillir des paquerettes.

 

Le rêveur :  Mais dans ce rêve c'est ma mère qui me propose de passer des vacances avec elle. Moi je n'y suis pour rien.

 

L'instructeur :  Là c'est très bas vous essayez de refiler à votre pauvre mère vos pt'is délits.  C'est pas chic du tout.

Et surtout ça ne se passe pas du tout comme ça sinon faudrait imaginer que son inconscient à elle transite par le vôtre pour venir y déverser ses propres désirs. Or malgré les progrès de la science on ne sait pas faire.

 

Le rêveur :  C'est pas impossible.

 

L'instructeur :  Ca reste à prouver. Mais le plus vraisemblable c'est que chacun dans son coin on organise et on met en scène ses petites affaires. Et dans le cas qui nous occupe ça vous arrange bien qu'elle vous propose  de passer les vacances avec vous. On commence à connaître vos petites ruses.

 

Le rêveur :  N'empêche. Souvent je me sens coloniser. Très peu individualisé. Avec des désirs qui ne m'appartiennent pas

 

L'instructeur :  Et bien justement pour une fois vous allez endosser vos propres turpitudes. Ca vous grandira.

Qu'est-ce qu'on a ensuite ? "Il n'y avait pas de neige mais c'était comme si nous faisions du ski."

Très intéressant. Qu'est-ce que vous voulez vous dire à vous même ? A votre avis ! (Il l'interroge du regard.)

Mais tout simplement qu'elle n'est pas blanc-blanc votre maman. Triste constatation que vous vous faites à vous-même. Y a un père qu'est déjà passé par là et même y rôde encore dans les parages. Vous l'auriez bien repeinte en blanc genre Immaculée Conception seulement voilà le papa que vous aviez pris soin de mettre à la porte revient par la fenêtre et même il recolorise le paysage. Et du coup il signale sa présence. Il est partout et il est invisible comme la rosée du matin. C'est pas de chance.

En tout cas le combat est de qualité. J'apprécie. Une jolie passe d'arme. Mais on ne va pas en rester là ?

(Il le regarde).  En fait vous êtes un sauveur au petit pied. Vous vous arrêtez juste avant la technique radicale. C'est que j'en ai vu passer moides badigeonneurs de l'Immaculée. Ah ! Ceux-là y hésitent pas j'vous assure. A commencer par le premier de la liste... L'écarté majeur.


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Comme technique  y a pas mieux pour se croire le sauveur de l'humanité. On s'imagine qu'y a pas eu de père pour présider à votre conception. Belle disparition vacance totale pas vrai. Et alors youpila c'est libre accès. Tranquille le chat. Pour sauver le monde y a pas mieux. Sauver le monde ça se fait toujours contre la loi du père. Si y a plus le père vous avez le champ libre. Vous pouvez y aller.

Seulement voilà il a quand même fini par y monter sur sa croix. Il a eu du remords. Il s'est senti coupable de quelque chose... comme vous. On fait pas disparaître le père impunément j'vous l'dis. Et puis là-haut sur sa croix : "Père pourquoi m'as-tu abandonné ?" Non mais quand même un peu de décence. Dans la vie faut savoir ce qu'on veut c'est tout.

Franchement faut être balèze pour échapper à cette loi d'airain.  J'dis pas que c'est impossible mais doit falloir être vachement balèze pour échapper à la loi du père.

Enfin ce sont des discussions pour ceux d'en haut. Ah ! J'peux vous assurer qui discutent et à l'infini en plus. Moi c'que j'en dis c'est par rapport à c'que je vois passer. C'est l'expérience qui parle... Rien de plus.

Mais si je revenais à vos p'tits soucis. Qu'est-ce que vous nous dites ensuite : "Je réfléchissais à ce séjour en tête-à-tête. A ce qui me gênait confusément dans ce projet et à mon impossibilité de l'exprimer."

Voilà vous devenez pétochard. Il est nulle part. Il est partout. Il est tout puissant. Vous vous sentez coincé. Le piège se referme sur vous. Quoique vous dites : "Je veux - je veux pas" vous exprimez votre désir. De toute manière vous savez que votre désir vous pousse à la faute. On appelle ça une aporie. Parfaitement une aporie...

C'est une chose qui me surprendra toujours : cette démesure entre la crainte qu'inspirent les pères  et ce qu'ils sont dans la vie réelle. De bons pères de famille pleins d'attentions touchantes pour leur progéniture et qui ne font jamais de mal à une mouche.

Enfin c'est du connu. Ca se passe dans la toute p'tite enfance. Ca s'imprime dans la cervelle avec une encre tellement indélébile qu'aucun imprimeur n'en a jamais vu de pareille. Ca reste en l'état je suis bien placé pour vous le dire : Je veux ma mère. On m'en sépare. On me punit en me coupant d'elle - en m'la coupant. Ah ! la peur de la castration une bien belle chose moi qui vous l'dis et qui nous facilite drôlement le boulot à nous autres. Sinon le bordel que ce serait. Retour au bercail généralisé. Ce serait sans limite. Moi dans mes pires cauchemars vous savez ce que je vois ? Une humanité entière réduite à des mollets avec des pieds au bout qui s'agitent. Et le reste du corps coincé au fond d'un trou. Alors dans ces cas-là je me réveille en vitesse. Je prends à peine le temps de me raser et je file au bureau surveiller les frontières.

Vous lisez les auteurs grecs des fois ? Non eh bien vous avez tort.

Dionysos par exemple c'est ça. Il n'y a pas de commune mesure entre la sanction la peur qu'elle inspire et la faute commise à son égard. La sanction des dieux il faut la craindre elle est terrible.


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(Il regarde de nouveau sa montre). Ah ! C'est mon heure. C'est l'heure où je généralise. Je tire des conclusions sur tout ce que j'ai vu passer dans la journée. Faut pas m'en vouloir sinon c'est la grisaille la répétition de tous vos petits rêves. Disons que c'est l'heure où je m'élève au-dessus du quotidien.

C'qui va pas nous empêcher d'aller au bout de votre affaire : "A cet instant je pris un virage trop brusquement je tombais  et glissais sans grand effort pour me freiner."

Nous y voilà. On a les genoux qui flageollent et c'est la faute de care assurée. Ah ! Je sens que vous allez la dévaler dans les grandes longueurs la pente. Vous dites : "sans grand effort pour me freiner". Tu parles ! Trop content le bougre. Ah ! Je vous vois venir.

C'est comme une chaîne à l'infini une torsade. Il y a le désir la faute reconnue la culpabilité la sanction qui tombe qui fait tomber qui éloigne de l'objet du désir et puis après qu'est-ce qu'il y a ? Je suis sûr que vous allez nous le dire.

"A proximité de ce que je devinais comme un à-pic et lui tournant le dos je parvenais pour quelques secondes à ralentir ma chute. Je me raccrochais à des touffes d'herbes  et à une petite tête d'agneau qui surgissait dans la pente mais cette matière organique ne suffisait pas à m'immobiliser complètement."

Bingo ! On est en plein dedans. Je récapitule : vous tombez en tournant le dos à la pente déneigée. Un peu comme ça (il pivote sur son fauteuil, les jambes à l'horizontale) . Ca vous rappelle rien comme position ? (Silence)  Allez !

 

Le rêveur :  Je suis fatigué monsieur le détracteur. Heu pardon excusez-moi monsieur l'instructeur.

 

L'instructeur :  La position foetale... Jamais entendu parler ? Et c'est pas tout c'est pas tout. Nous passerons pudiquement sur ces touffes d'herbes qui ne parviennent pas à vous retenir. Tout un programme. Et nous nous attarderons sur cette matière organique à laquelle vous vous raccrochez. Une petite tête d'agneau dites-vous ?

 

Le rêveur :  Oui une petite tête d'agneau.

 

L'instructeur :  Avec de grands yeux qui lui mangent la moitié de la tête. Ce serait pas plutôt le nourrison ou le foetus que vous avez été et qui vous regarde pendant que vous essayez de vous raccrocher à lui.

 

Le rêveur :  Pourquoi pas ?

 

 

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L'instructeur :  Comment ça pourquoi pas ! Vous n'allez pas me dire que j'interprète plus vite que mon ombre. C'est du cousu de fil blanc votre histoire. Les indices sont convergeants vous allez pas y couper : "Retour à la matrice primordiale" comme ils voudraient qu'on dise. Mais nous dans notre jargon, on préfère "régression caractérisée". C'est mon troisième de la journée.

(Il s'adresse à des collègues à lui derrière une cloison)  Eh les gars ! Troisième bonus de la journée. (De l'autre côté de la cloison parvient un "ouah" admiratif ) . Et celui-là trop facile. Comme qui dirait : évidence freudienne. Pas besoin de se creuser.

 

Le rêveur :  Et alors c'est bien ou c'est mal quand c'est trop facile ?

 

L'instructeur :  Eh les gars, y'm demande si c'est bien ou si c'est mal quand c'est trop facile. (Rires gras de l'autre côté de la cloison)  Mais mon pauvre ami c'est ce qu'il y a de pire bien entendu. Quand dans vot'tête tout est agencé aussi clairement on est déjà au bord du passage à l'acte. On frise le fait divers. Avec des gens comme vous on est en plein dans notre rôle de police préventive. J'peux vous dire que dans le souci de préserver l'intégrité des familles je vais vous y coller moi au trou et pour de bon. Et faites pas cette tête je vous signale que dans ce cabanon vous vous sentirez certainement plus en sécurité que là où vous tombiez vous réfugier.

Parce qu'il y a peut-être un petit détail qui vous a échappé mais je la trouve pas très caverneuse votre matrice primordiale. La matrice de vos rêves elle est même à l'air libre.  Et du coup elle est toujours sous son regard à lui. Vous étiez sous le coup de sa sanction alors comme par hasard en accord avec votre désir vous allez vous réfugiez là où vous savez. Normal une chute c'est toujours l'occasion d'y revenir. Les lois de la gravitation universelle pas vrai la pente naturelle. Mais c'est pas une position tenable d'autant plus que là où vous êtes vous réactualisez encore la faute et même vous l'amplifiez. Vous l'exposez carrément au grand jour. Donc vous ne pouvez que continuer à glisser sans trouver de répit. C'est une chaîne à l'infini je vous dis. Mais là à mon avis vous êtes mal. Je ne vois pas comment vous allez vous en tirer. Vous n'êtes pas loin de l'échec et mât. Echec au fils.

Une idée qui me vient puisqu'on parle de tout ça. On dit toujours : les pères les pères quels salauds les pères leur autorité leurs sanctions. Mais les fils sont gratinés aussi. C'est vrai que vous les avez toujours sur le dos mais eux ils vous ont toujours dans les pattes. Regardez. Vous. Pourquoi revenir se coller là où vous savez que ça ne va pas lui faire plaisir. Vous êtes au grand air. Vous pourriez aller gambader dans les verts pâturages...

 

Le rêveur :  qu'il a mis si gentiment à ma disposition. Moi je les aurais préféré en blanc les pâturages. Et puis où voulez-vous que j'aille ? Vous l'avez dit vous-même. Il est nulle part. Il est partout.

 

 

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L'instructeur :   C'est vrai c'est vrai mais si vous pouviez vous lâcher les uns les autres. Instituer une trêve entre les pères et les fils. Ne serait-ce qu'une nuit. Ca nous ferait des vacances à nous autres. (L'air épuisé) . Enfin inutile de rêver.

Bon je continue : « Je demandai à ma mère arrivée sur les lieux sur un ton qui essayait encore de garder un semblant de sang-froid.

- Est-ce que c'est profond ?

Sur le même ton elle me répondait : "Oui"»

Et voilà vous avez beau externalisé l'organe, comme on dit aujourd'hui. Mettre le dedans dehors. Au bout d'un moment vous verrez toujours la dame rappliquer pour signaler qu'elle est l'heureuse propriétaire de l'objet en question.

 

Le rêveur :  C'est vrai que vous êtes vulgaire.

 

L'instructeur :  Sûr que je vous change de votre famille. Dites-moi chez vous on doit être entre gens bien élevés ?

 

Le rêveur :  Plutôt.

 

L'instructeur :  Ca se laisse entendre. Même dans vos rêves. On est du genre à garder ses distances :

- Mais enfin Mère est-elle donc si profonde que cela cette crevasse ?

- Mon enfant elle est abyssale.

- Ah ! flûte et moi qui glisse encore ! Mais bonté divine je n'en finirai donc jamais de tomber.

Vous allez penser que je me moque mais il y a dans cette scène une certaine dimension à laquelle je ne suis pas insensible. Vous êtes à terre mais vous voulez encore le défier en adoptant une impassibilité très... paternelle. Vous ne voulez pas trembler sous son regard ce qui est encore une façon de se tenir sous sa loi.

Mais votre mère et elle connaît votre faute semble vous accompagner dans votre défi. Elle vous répond sur le même ton. Elle pourrait vous tendre une main et crier son effroi mais ce serait vous ravaler à un statut antérieur.

Au fond c'est plutôt une belle scène. Il y avait jusque là un portrait classique de mère tentatrice et puis soudain ce "oui" au même diapason que vous. Un "oui" qu'on voudrait personnel hors de la loi du père ! Juste compasionnel.

Ensuite vous tombez "sans rémission". L'expression est bien trouvée. Elle semble toute droite sortie de votre rêve. Là-haut, ça les met en transe ce genre de sujet : "Comment les rêves passent dans le récit qu'on en fait".

Donc c'est une chute sans pardon sans fin. La chute finale. Elle ne vous rappelle rien ? La chute de l'ange. L'ange révolté. L'ange déchu parce qu'il a désiré.

 

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Comme lui vous tombez dans cet antre à ciel ouvert. Vous tombez pour toujours sous le regard du père. Vous tombez dans son désir auquel il a maintenant donné la dimension de l'univers. La chute finale je vous dis. La chute sans fin dans le vagin maternel.

 

Le rêveur :  Comment est-ce qu'on peut rêver des choses aussi dégoutantes ? Ca devrait pas être permis.

 

L'instructeur :  Ah! J'vous l'fais pas dire. Mais c'est pour ça qu'on est là. Pour contrôler ce genre de choses justement. Ceci dit si ça peut vous rassurer des anges déchus j'en vois passer tous les jours. Faut relativiser.

 

Le rêveur :  On est coincé de tous les côtés. Quoiqu'on dise, quoiqu'on fasse. On est coupable de désirer. On désire être coupable pour de nouveau désirer. Cette culpabilité aussi omniprésente aussi énorme! Est-ce qu'elle est vraiment nécessaire à la bonne marche de la société ?

 

L'instructeur :  Une question trop difficile pour moi. Ce que je sais simplement - si nuit après nuit on rêve de revenir là d'où l'on vient - si on rêve de s'abîmer comme vous dans le vagin maternel alors c'est qu'au minimum on doit se sentir coupable de vivre.

 

Le rêveur :  Vous voyez cet agneau qui passe dans ma chute. C’est une marque de l’innocence. Etre un petit du mouton plutôt qu’un petit de l’homme ! Après la naissance on est là tremblant sur quatre pattes encore trop frêles et puis on s’en va dans les prairies brouter l’herbe grasse sans rien devoir à personne. Au lieu de ça je me retrouve  "coupable de vivre" ce sera aussi un délit dont je vais être passible bien sûr ? Un crime peut-être ?

 

L'instructeur :  Non ce n'est pas un crime. Mais une punition un châtiment qu'on s'inflige à soi-même.

 

Le rêveur :  Et alors le moyen d'y échapper ?

 

L'instructeur :  Innombrables. Mais très difficiles à trouver.

Vous voyez on y est arrivé. Des rêves intéressants qui vous ont rendu sympathique à mes yeux finalement. Au début vous me plaisiez pas tellement comme bonhomme. Mais c'est le côté agréable de notre boulot. Si on aborde les hommes par le versant de leurs rêves ils s'humanisent.

Oui deux rêves intéressants. Le second surtout mais le premier pas mal quand même. Ce vaudeville sur fond de crucifixion. Amusant.

Et le second directement dans le mythe la grande tragédie. Ces parents qui ourdissent un sombre complot contre le fils. Ce père évaporé dans la nature pour mieux la posséder entièrement. Cette mère qui se tient à la porte de son vagin à la fois tentatrice et libératrice. Ce fils qui lutte pied à pied et dont la chute est une autre façon de continuer le combat. Une façon de ne pas s'avouer vaincu dans la défaite. Une certaine allure ce rêve vraiment.

Allez y'm reste encore un peu de temps. J'ai des envies de zèle ce soir. Un petit dernier ?


                                              °°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°

 

Le rêveur :  Oh ! M'sieu l'instructeur je suis épuisé épuisé.

 

L'instructeur :  Vous êtes fatigué. Alors je lève la séance. On reprendra demain. Greffier arrête d'enregistrer.

Vous savez quoi ? De temps en temps j'ai l'habitude hors interrogatoire de lire au prévenu un morceau choisi d'un de nos grands auteurs. Pour vous j'hésite... Mais ce sera Baudelaire (il ouvre un tiroir de son bureau) . Voyons où est-ce qu'elles sont ces fleurs vénéneuses ? (Il  sort le livre. iI l'ouvre )."La géante" vous connaissez ? Non ! Vous avez tort. (Il  lit) .

                              "Du temps que la Nature en sa verve puissante

                               Concevait chaque jour des enfants monstrueux

                               J'eusse aimé vivre auprès d'une jeune géante

                               Comme au pied d'une reine un chat voluptueux."

Et le poème se termine comme ça :

                             "Dormir nonchalamment à l'ombre de ses seins

                              Comme un hameau paisible au pied d'une montagne."

Vous le connaissiez pas ? Moi en le lisant j'ai envie de pleurer. J'vais vous dire une chose. Si le monde était moins ignorant des choses de la poésie on se sentirait moins seul.

Vous savez : cet enfant monstrUeux et voluptUeux. Il vous ressemble il nous ressemble. Je vous le laisse jusqu'à demain. Vous y trouverez peut-être le repos d'un soir. (Il lui lance le livre).

 

 

 

 

Compte-rendu de fin d'entretien.

 

Prévenu à tendance régressive forte.

Vieille âme fatiguée, voire épuisée. Atonique.

Envisager possibilité d'un retrait définitif (à suivre).

 

 

Police des âmes et des frontières (III)

(Sous/section des prématurés problématiques)

 

Pièces versées au dossier Christophe.

 

Pièce N°3

Dans ma chambre d'enfant, assis en tailleur sur mon lit , je regarde ma collection de timbres.

Une présence... celle de mon père me reproche d'avoir dilapidé ma collection de timbres français, alors qu'elle était, et de manière assez surprenante, tout à fait intéressante.

 

 

 

Le rêveur est déjà installé. L'instructeur entre dans la pièce et vient s'asseoir à son bureau.

 

L'instructeur :  Bonjour jeune homme qu'est-ce qu'on a aujourd'hui ? (il cherche le dossier)

Ah et n'oubliez pas que tout ce que vous pourrez dire sera retenu contre vous.

 

Le rêveur  :  Non "Tout ce que je dirai".

 

L'instructeur :  Oui c'est vrai. Tout ce que vous direz sera retenu contre vous.

 

Le rêveur  :  Non monsieur l'instructeur - POURRA pourra être retenu contre moi.

 

L'instructeur :  Oui enfin ... (il voudrait balayer cette formalité d'un geste)

 

Le rêveur  :  Excusez-moi monsieur l'instructeur chaque mot est important à sa place exacte : "Tout ce que je dirai pourra être retenu contre moi." Ce qui est important c'est le choix. Certes un choix qui ne m'appartient pas. Il appartient à l'autorité ou aux autorités qui m'examinent les tréfonds de l'âme. Mais on a le choix de retenir OU NON contre moi tout ce que je pourrai dire. J'insiste sur ce point parce que si je sais que tout ce que je dirai SERA retenu contre moi - si je sais ne pouvoir compter sur aucune mansuétude de la part de mes juges - si je sais qu'il n'y aura aucun déchet dans tout mon discours - si je sais qu'il n'y a aucun espoir dans tout ce que je dirai d'éveiller la moindre bienveillance et qu'au contraire mes paroles ne serviront qu'à me confondre et à m'enfoncer eh bien je ferme ma gueule, purement et simplement !

 

L'instructeur :  Vous avez parfaitement raison. Voilà comment  il faut voir les choses. (Il le regarde)  Vous m'avez l'air bien remonté aujourd'hui. On va faire du bon boulot. Alors qu'est-ce qu'on a ?

"Dans ma chambre d'enfant..."

 

°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°

 

Le rêveur  :  Oh non pas celui-là monsieur l'instructeur.

 

L'instructeur :  Comment pas celui-là ?

 

Le rêveur  :  Celui avec les timbres ? Non je ne sais pas pourquoi ce rêve m'énerve. J'aurais mieux fait de ne pas en parler à votre assistant. On pourrait passer au suivant ?

 

L'instructeur :  Mais il est à cette place exacte. La pièce n°3 dans votre dossier qui vient après la n°2 et qui précéde la n°4. Et je ne vois pas comment faire pour que la pièce n°4 devienne la n°3.  Il y a un ordre des choses à respecter.

 

Le rêveur  :  (gros soupir).

 

L'instructeur :  Donc - "Dans ma chambre d'enfant..." Dites-moi, vous avez vos habitudes dans cet appartement. Hier vous visitiez la chambre de vos parents maintenant votre propre chambre.

 

Le rêveur : (rêveur et abattu). Il me semble que je ne l'ai jamais quitté.

 

L'instructeur :  Donc - "Dans ma chambre d'enfant assis en tailleur sur mon lit je regarde ma collection de timbres".  Excellent les collection de timbres très formateur. On apprend la géographie l'histoire l'art les monuments...

Et dans votre chambre d'enfant vous avez quel âge ?

 

Le rêveur : (Hésitant). Quelque chose compris entre huit et quarante-deux ans...  un âge intermédiaire.

 

L'instructeur : Je vois... Alors paragraphe suivant - "Une présence (trois points de suspensions) celle de mon père qui me reproche..." (il s'arrête de lire et rit de bon coeur).

Nous y r'voilà. Y avait longtemps "le père ses reproches enième version". Avouez tout de même qu'il y a chez vous une certaine persistance dans l'être comme qui dirait Heidegger.

Vous voulez mon avis sur l'homme. Un avis définitif. Je sais il est un peu tôt pour les généralités mais que voulez-vous aujourd'hui c'est comme ça.

Eh bien l'homme est un animal agonique. Parfaitement agonique. je veux dire qu'il faut toujours qu'il y retourne - au combat. Il ne peut pas s'en empêcher. C'est sans trêve - Jamais jamais !

Comme deux béliers qui se foncent dessus toutes cornes déployées. C'est la violence du choc qui les fait se reculer comme s'ils bondissaient en arrière et de l'endroit précis où ils sont retombés sans même reprendre un pas d'élan ils repartent front contre front. Et une troisième fois et à chaque fois de plus en plus hébétés et encore et encore.

 

°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°

 

Ainsi les hommes et le plus drôle : où se déploie ce champ de bataille ? Inside the head (il frappe son front avec un doigt)  Only inside the head. C'est votre cerveau qui invente toute cette mise en scène et lui seul. Jamais il ne vous traverserait l'esprit que votre père peut très bien ne plus se préoccupez de vos affaires. Il ne sait même plus que vous existez. Il vous a oublié !

Pour vous c'est impossible. Vous vous sentiriez bien trop seul s'il n'y avait pas votre père ses jugements ses reproches. Alors chaque nuit il faut que vous l'inventiez. Vous le réinventez pour qu'il revienne jouer son rôle.

 

Le rêveur :  Permettez. Maintenant j'ai bien compris votre manège. Dans un premier temps vous isoler pour ainsi dire idéologiquement l'ego de vos prévenus et ensuite pour être dans votre rôle de policier vous les enfermez dans leurs fautes. Le coupable est toujours désigné et même par sa seule présence il se désigne  lui-même.

Mais moi ce qui m'appartient en propre ? Ce qui en moi relève des autres ? C'est une question ouverte. Vous en faites une réponse.

D'ailleurs j'ai des preuves de ce que j'avance et dans ce rêve précisément. Ah mais je sais bien pourquoi il m'énerve. Mais lisez ! lisez ! Qu'est-ce qui m'est reproché ?

 

L'instructeur :  (un peu pris de court par la virulence de son prévenu)  On vous reproche... On vous reproche précisément... "de dilapider votre collection de timbres français alors qu'elle était et de manière assez surprenante tout à fait intéressante".

C'est vrai  vous n'auriez pas été un bon collectionneur ?

 

Le rêveur :  A quoi se rapporte cette collection de timbres votre avis ?

 

L'instructeur :  J'aimerais l'apprendre.

 

Le rêveur :  Elle se rapporte à une amie à moi figurez-vous. Une bonne amie à moi comme vous dites. (Enfin une bonne amie à moi que j'avais mais que je n'ai plus). Et cette bonne amie à moi faisait collection de timbres.

 

L'instructeur :  Elle faisait collection de timbres ! Mais quel âge avait cette collectionneuse ?

 

Le rêveur :  Un âge tout à fait légal pour que je puisse la fréquenter tel que je l'ai fréquentée.

 

 

 

°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°

 

 

L'instructeur :  Ah vous me rassurez... Mais on a des a priori des fois. Pour moi une collectionneuse de timbres ne pouvait pas avoir dépassé l'âge de porter des socquettes blanches et une jupe plissée. C'est idiot alors qu'on se représente très bien un collectionneur avec moustache et barbe épaisse. D'ailleurs moi qui vous parle j'ai la passion philatéliste et comme vous le voyez j'ai un âge respectable.

 

Le rêveur :  Vous n'avez peut-être pas quitté vos culottes courtes.

 Que voulez-vous c'est comme ça elle était collectionneuse de timbres et de plus détail qui a son importance pour bien comprendre la nature du reproche à moi adressé par mon père elle n'était pas d'origine française  mais d'origine portugaise et même portugaise tout court.

 

 L'instructeur :  Portugaise tout court !

 

Le rêveur :  Si bien qu'à travers cette superbe métaphore  cette image extrêmement délicate je peux identifier ma collection de timbres à une collection de femmes.

 

L'instructeur :  (l'air un peu docte).  Il s'agirait plutôt d'un déplacement métonymique mais je n'en suis pas sûr je vérifierai.

 

Le rêveur :  Pour lui je n'ai pas des histoires d'amour. Je collectionne simplement des femmes.

Quand même une collection ! L'idée est péjorative pour désigner ma vie affective.

C'est ma faute à moi si on est passé en deux générations pour les hommes d'un régime monogamique et quasi monogynique à un autre polygynique et quasi polygamique ?

Moi aussi dans mon jeune temps j'aurai bien aimé me fixer sur une seule. Seulement voilà ça ne s'est pas trouvé ce n'était plus de saison.

Encore aurait-il pu accepter voire comprendre si j'avais "couché français" et uniquement français. Enfin je veux dire "collectionné" français. Il aurait pu être fier de ce fils aux talents de séducteur avérés. Il aurait pu et là je m'avance peut-être il aurait pu s'approprier "ma collection" parce qu'enfin ce que vit un fils le père le vit également par procuration (il le vit n'est-ce pas à travers la chair de sa chair comme on dit).

Seulement voilà cette amie portugaise n'ayant pas été la seule dont l'origine se situait hors de nos frontières j'ai donc constitué également une "collection" exogyne" et là j'ai tout "dilapidé"...

Reconnaissez la bizarerie du raisonnement. Une "collection" qui vient annuler l'autre!  Vous j'imagine que nous seulement vous avez des timbres français mais aussi des timbres étrangers dans votre collection.

 

 

 

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L'instructeur :  Ah tout à fait tout à fait. J'ai même fait très récemment l'acquisition de timbres indiens d'avant l'Indépendance positivement magnifiques.

 

Le rêveur :  Et ces timbres loin de dévaloriser votre collection...

 

L'instructeur :  L'enrichissent considérablement vraiment !

 

Le rêveur :  Donc avec ce reproche vous serez d'accord avec moi on est loin très loin des timbres-poste.

 

L'instructeur :  Je n'en ai jamais douté.

 

Le rêveur :  Vous aurez beau dire je ne suis pas tout seul là-dedans (il désigne sa tête).  Je n'y suis pas tout seul à agiter simplement les fils de quelques marionettes. Il y a surtout l'ensemble d'une société qui remue en moi ses catégories anthropologiques - celles du pur et de l'impur par exemple.

Et c'est mon père digne représentant de celle-çi qui me désigne ce qui est pur et ce qui est impur. Pas seulement là où je ne dois pas désirer ce qui se comprend c'est sa fonction à ce qui paraît mais bien plus difficile à supporter : le périmètre exact où je peux et dois désirer.

Il pourrait se contenter de me dire : " Par içi no way mon garçon on n'y entre pas mais pour le reste pour tout le reste mon fils ça t'appartient c'est ton domaine." Au lieu de ça non, des limites des limites et encore des limites. Eh bien moi dans ce qu'il m'assigne je m'y sens à l'étroit.

Et le comble... lui il ne s'est pas gêné. Vous ne devinerez jamais vers qui s'est porté sa libido ?

 

L'instructeur :  Une Brésilienne.

 

Le rêveur :  (étonné)  Ah bon ! Vous savez ça !

 

L'instructeur :  Parfaitement votre mère est née au Brésil. C'est dans votre dossier. Qu'est-ce que vous croyez ? Mes assistants font bien leur boulot.

 

Le rêveur :  Mais lui bien sûr il  avait mis les formes. Il ne l'avait pas connue tel quel. Il avait pris le temps de domestiquer cette mystérieuse étrangeté. Ils se connaissaient de longue date. Les familles se fréquentaient depuis longtemps. C'avait été une "intégration réussie" comme on ne disait pas encore à l'époque. En clair elle avait été dédouanée.

 

L'instructeur :  Donc le reproche de votre père dans ce rêve constitue pour vous à la fois un interdit arbitraire et également une injustice.

 

 

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Le rêveur :  Exactement une injustice flagrante.

 

L'instructeur :  Mais dites-moi juste un petit détail. Est-ce que vous prenez la peine de présenter à votre père ou même de lui parler de toutes vos conquêtes? (Vous m'excuserez pour ce mot). Est-ce que par exemple il connaissaît l'existence de cette jeune femme portugaise ?

 

Le rêveur :  (Il se raidit)   Non. A toutes vos questions je réponds non non et non.

 

L'instructeur :  Dans ce cas je vous accorderai volontiers qu'il n'y a pas besoin que votre père connaisse cette jeune femme  pour que par son intermédiaire il y ait toute une société qui vous reproche cette "relation impure". Mais il me semble aussi que dans ce rêve vous avez un intérêt à faire se rencontrer même indirectement et pourquoi pas... surtout indirectement ces deux personnages.

Il y a un lien que vous ne faites pas et pourtant...

On a maintenant deux forces en présence. Vous et votre amie portugaise en face de votre père et sa Brésilienne d'épouse.

 

Le rêveur :   Je vous vois venir.

 

L'instructeur :  Or entre le Brésil et le Portugal n'y a-t-il pas une langue une histoire commune un lien hiérarchique de puissance colonisatrice à colonisé ? On parle bien de la mère-patrie n'est-ce pas ?

C'est comme si avec cette jeune femme vous remontiez vers un en-deça du désir de votre père pour mieux lui retirer le tapis sous les pieds. Pour mieux l'annihiler. D'où son courroux et ses reproches à votre provocation.

Donc un nouvel  escarmouche  dans ce combat sans fin que vous lui livrez.

 

Le rêveur :   Ah vous y êtes. Vous revoilà en terrain connu. Vous allez pouvoir me coller un petit parricide de second degré. Surtout ne vous gênez pas.

 

L'instructeur :  C'est pas impossible. Je vais réfléchir.

 

Le rêveur :   Comment ça : réfléchir ! Monsieur l'instructeur, vous mollisez ! Faites attention ! Pas de quartier. Après vous n'en finirez plus d'absoudre. Instruisez à charge c'est votre métier.

 

L'instructeur :  Calmez-vous.

 

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Le rêveur :   De toute manière je vais vous dire. Les reproches de mon père à ce sujet ne figurent pas que dans mes rêves. J'entends encore des mots réels qui lui sont sortis de la bouche. Auparavant j'avais rencontré une autre jeune femme également d'une autre origine et elle il la connaissaît.

Eh bien un jour il est venu me voir pour me dire. Oh pas grand chose : "D'accord, elle a de jolis yeux, mais enfin..."

Et alors ! De jolis yeux c'est pas rien. Je trouve même ça essentiel. Pour moi ils peuvent même venir supplanter tout le reste parce que si une femme me désire je préfère qu'elle me le dise avec de jolis yeux. Pour moi c'est plus signifiant. Ca me fait vivre plus intensément.

Donc vous voyez ce jour-là il ne m'a pas dit vraiment grand chose. C'était très feutré comme reproche mais j'ai compris le fond de sa pensée.

Remarquez. De son côté à elle ce n'était pas plus glorieux. Son père ne lui avait jamais pardonné de fréquenter des garçons en dehors de sa communauté. Je crois même qu'il est mort sans l'avoir jamais revue. (Il semble ému par ce qu'il vient de dire. Des larmes lui montent peut-être aux yeux) .

On vit dans une société qui proclame l'égalité mais le chemin risque d'être long pour y parvenir. La caste est encore dans tous les esprits.

Mais au fond tout cela ne serait rien s'il n'y avait dans ce rêve, quelque chose qui me fait enrager encore plus.

S'il vient me trouver dans la vie réelle il est dans son rôle. Il voudrait changer le cours de ma vie c'est son droit. Mais dans ce rêve je suis pris dès l'enfance. Dès l'enfance mon destin est scellé et il sera dans la faute dans l'irrémédiable. Dès l'enfance j'ai gâché ce que je n'ai pas encore commencé à vivre.

 

L'instructeur :  C'est vrai il y a ça aussi. Mais c'est magnifique, les rêves. Ca déploie des signifiants à l'infini - avec une complexité une inventivité. A chaque fois malgré mon expérience j'en suis encore et toujours estomaqué.

 

Le rêveur :   Magnifique ! Ce serait magnifique si les rêves concentraient et déployaient les mille et une manières que l'homme a d'être heureux. Mais ils ne font que dire et redire toujours les mêmes frustrations les mêmes turpitudes les mêmes rancoeurs. Parfois il y a bien un brin de plaisir qui brille mais il est comme enchassé dans un mur de culpabilité.

 

L'instructeur (rêveur) :  Ah ! si la société était constituée d'individus heureux qui vivent dans l'innocence de leur désir !

 

Le rêveur :   On en est loin.

 

L'instructeur :  Très loin... Ce qui ne va pas m'empêcher de revenir à la charge. On dit souvent que la plus belle femme du monde ne peut donner que ce qu'elle a. Alors que n'importe quel rêve donne tout et d'un seul coup. Le nécessaire et bien plus que le nécessaire. Mais il  a sa logique et qui le conditionne. Par exemple ce lien entre votre amie portugaise et votre père qui ne se connaissent pas il le fait par l'intermédiaire des timbres-poste. Les timbres vous ramènent logiquement à votre propre enfance quand vous-même les collectionniez.


 

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Après vous ajoutez cette lecture que  votre destin est scellé   dès l'enfance et c'est indéniable votre interprétation fait aussi partie du rêve mais n'oubliez pas qu'il vous a entraîné dans cette chambre parce qu'il ne pouvait pas faire autrement. Il y était forcé par sa logique interne.

Bien sûr vous êtes libre de voir tout ce que vous voulez et vous n'aurez jamais tort mais en même temps et il faut le savoir le rêve est une construction de votre propre inconscient et de lui-seul. Ce que pense réellement votre père vous ne le saurez jamais. Il y a un hiatus de lui à vous qui ne sera jamais comblé.

 

Le rêveur :   Vous savez quoi ? Vous m'épuisez. Je ne discuterai pas pour d'autres rêves. Mais dans celui-çi je vous le dis et répète : je n'y suis pas seul. Je le sens je le sais. Et c'est pour cette raison qu'il m'énerve. Il fonctionne comme un témoignage un avertissement à rebours que quelqu'un dont je tairai pudiquement et momentanément le nom m'a très tôt instillé dans l'âme un combustible qui ne cesse pas depuis de se consumer et de me brûler et qui me ronge au plus profond de moi.

Mais très certainement IL n'est pas tout seul. Son propre père est là aussi et le père de son père et toute une lignée de pères à la suite. Et c'est ça qui me rend fou vous comprenez (il parle très fort)  qui me rend fou.

 

Un assistant  de l'instructeur :  (Sa tête surgit par-dessus la cloison) . Oh mais y va se calmer celui-çi. Dis donc Roger tu vas nous le calmer ce p'tit monsieur. On peut plus bosser nous. Ca fait déjà un moment qu'on l'a dans les oreilles et nos dossiers qui n'avancent plus. Hein Roger tu le fais baisser d'un ton sinon on s'en occupe personnellement d'accord ?

 

Le rêveur :  C'est vrai vous vous appelez Roger ? (Un silence. iI reprend fataliste).  Parce que mon père aussi s'appelle Roger.

 

L'assistant  :  (Toujours par-dessus la cloison) .  Ouais ben le p'tit bonhomme y va vraiment se calmer sinon papa Roger y va se fâcher tout rouge et y peut être assuré que c'est pas beau à voir quand papa Roger y se fâche tout rouge pas vrai Roger.

(On l'entend se rasseoir et s'adresser au deuxième assistant)  Non mais des fois. Ah mais si tu piques pas ta gueulante des fois ça peut être sans fin j'te jure.

 

L'instructeur :  (Sur un ton calme, les mains jointes).  Pour reprendre ce que vous disiez il me semble que vous donnez à votre rêve une valeur rétrospective. Or il n'y a pas une volonté externe qui agirait sur et dans votre rêve pour vous indiquer ce qui s'est passé ou ce qui se passera dans le futur. Je vous l'affirme de la façon la plus nette il n'y a pas plus de rêve à valeur rétrospective qu'il n'y en a de prémonitoire.


 

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Le rêve produit de quelque chose comme le désir - le vôtre - ne parle que de l'instant. On peut bien aller chercher des élements dans le passé et pourquoi pas dans le futur (rêver sa propre mort ou celle des autres par exemple)  mais c'est toujours pour parler du présent.

Le rêve c'est une énonciation. Vous lisez les linguistes ? (Il ne prend pas la peine d'attendre une réponse).  Bien sûr que non. Vous lisez pas les poètes vous lisez pas les linguistes. Mais bordel qu'est-ce que vous faites de vos temps libres ? Après forcément on se retrouve face à des gens qui n'ont pas de quant-à-soi qui font des confusions qui mélangent tout. Comment voulez-vous discuter après ça ? Les poètes les linguistes c'est formateur j'vous assure. Par contre je suis sûr que vous lisez la psychanalyse (idem pour l'attente) . Eh bien mon petit monsieur inutile de la lire elle est partout. Tout le monde en fait de la psychanalyse.

Le rêve donc c'est une énonciation mais très particulière. Une énonciation qui n'institue pas un  "tu". Il faut être au minimum deux pour avoir une conversation. Par contre on peut bien être deux dans un lit mais on rêve toujours en circuit fermé. On rêve toujours seul je vous dis.

 

Le rêveur :  La répétition c'est votre force vraiment. Pourtant j'ai connu cette sensation au réveil d'avoir partagé un même rêve avec une autre personne.

Mais O.K. je suis seul. Vous croyez m'apprendre quelque chose. Je suis seul c'est pas un problème.

Vous avez peur de quoi en me rabâchant toujours la même histoire. Qu'au nom de mon rêve je cours au parricide. Mais cette fois pas du virtuel de pacotille comme tous ceux-là. Non du bon gros parricide comme ceux qu'on lit dans les journaux.

Alors écoutez moi bien. Je vais vous dire. Mais je l'aime mon père. C'est le meilleur de tous les papas vous m'entendez - le meilleur.

C'est vous aussi qui m'obligez à remuer toute cette merde - à mettre mon nez dans tout ce caca - à explorer toutes ces ignominies. Dans ma vie normale je suis désolé mais j'ai ma vie j'ai mon boulot. Le matin je me réveille. D'accord j'ai fait des rêves mais ce n'est même pas que j'y pense et puis j'oublie. Tout simplement je n'y pense pas et puis j'oublie. Je n'ai pas de temps à consacrer à ça. C'est ici que je dois m'y plonger et pendant des heures et des heures et toute la journée.

Et j'ajouterai. Mes relations avec mon père sont empreintes d'une très grande affection d'une tendresse énorme même et qui ne manquerait pas de vous émouvoir si vous pouviez la contempler et pour peu que vous ayiez l'âme sensible.

Oh bien sûr je ne me fais pas d'illusion. Je ne suis peut-être pas le fils idéal. Celui dont il aurait rêvé... Et alors ça ne l'empêche pas  de me respecter et même si ça se trouve d'être un peu fier de moi.

 

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Alors vous voyez pas de quoi fouetter un chat.

D'accord il m'a fait un ou deux réflexions pas très sympas mais une ou deux sur toute une vie qu'est-ce que c'est ? Et puis il faut se mettre à la place des pères aussi. S'ils ne disent rien on les accuse d'être inexistants. S'ils parlent on leur reproche d'abuser de leur autorité. Non franchement c'est pas facile d'être un père.

(Comme le rêveur a continué à parler haut et fort l'assistant de l'instructeur refait surface).

 

L'assistant  :  Dis-moi Roger t'es pas dans ton assiette aujourd'hui. Tu tiens pas ton entretien. C'est quoi cette logorhée? Y bat la campagne ton gars. On en peut plus nous. Enfin c'est pas grave on va s'en occuper. (Les  deux assistants font le tour de la cloison. Ils saisissent le rêveur chacun par un bras et l'emmènent). On va le placer en chambre de décompensation d'accord !

(Mais le rêveur a encore des choses à dire. Retenu pas les deux acolytes  il penche le torse vers l'instructeur).

 

Le rêveur :  Et je vous dirai une dernière chose.

 

L'instructeur : (A ses assistants). Attendez deux minutes les gars! Laissez-le finir!

 

Le rêveur :  Mon père je lui dois tout. Vous entendez - tout. Il m'a fait comprendre une chose. Je ne dis pas qu'il me l'a enseignée - non. Il me l'a fait comprendre. Et c'est plus fort.

Il m'a fait comprendre que pour s'exonérer vis à vis de ses contemporains il ne suffisait pas d'une réussite sociale ou d'une vie exemplaire mais c'était les mots et eux seuls qui pouvaient vous légitimer à leurs yeux.

Comparé à cela ce qu'un père peut transmettre à son fils (tout le reste)  me paraît superfétatoire anecdotique local.

Manier les mots c'est l'arme absolu. Difficile bien sûr. C'est l'apprentissage de toute une vie. En plus à n'utiliser qu'en cas d'extrême nécessité. Faut pas la dilapider. Juste pour les grandes occasions.

Et devant votre tribunal de l'Inconscient- ce machin avec ses procédures ses lois ses délits je sens bien que c'est l'occasion ou jamais. Alors vous pouvez me faire confiance vous allez les entendre mes mots. Ils vont résonner à vos oreilles. Vous pouvez me croire et du fond de ma cellule dans vos couloirs. (Une pause)

Voilà ce que je lui dois à mon père. Les mots les mots et encore les mots. C'est pas rien !

 

L'instructeur :  Bien bien bien bien. Ecoutez si l'occasion se présente on lui dira. Ca ne pourra que lui faire plaisir.

 

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Maintenant les gars lâchez-le! Il va revenir s'asseoir très gentiment. Ca va aller vous inquiétez pas. Tout va très bien se passer maintenant. Asseyez-vous je vous en prie.

(Il s'installe au fond de son fauteuil. Les mains en triangle à hauteur du menton iI observe son rêveur).

Je voudrais vous poser une question. (Il prend son temps).  Oh une question toute simple. N'y voyez pas malice de ma part. Une question toute bête.

 

Le rêveur :  Je vous écoute.

 

L'instructeur :  Est-ce que vous n'avez jamais eu l'envie d'avoir un enfant ?

 

Le rêveur :  Je m'y attendais.

 

L'instructeur :  Oui avoir un enfant. Plusieurs. Fonder une famille comme on dit.

 

Le rêveur :  (Un ton qui se voudrait sans appel) .  Non.

 

L'instructeur :  Parce que vous serez sans doute d'accord avec moi mais ce tête-à-tête sans fin avec le père il est tout de même épuisant. Un peu sclérosant non !

Vous avez pu constater comme moi que lorsqu'on pénètre sur la scène de votre inconscient ça aurait tendance à sentir un peu le renfermé. Ca tourne en rond alors on pourrait imaginer quelque chose qui aére un peu tout ça.

Et depuis toujours, le meilleur moyen qu'on aie trouvé pour que le fils abandonne un peu son statut de fils c'est qu'il devienne père à son tour... C'est un  peu binaire je vous l'accorde mais à ma connaissance on n'a rien trouvé de mieux - jusqu'à présent, bien entendu.

 

Le rêveur :  Il s'agirait d'ouvrir un nouveau front ?

 

L'instructeur:  Oh oh oh! Un nouveau front. Comme vous y allez !

 

Le rêveur :  Je suis désolé. Je ne fais que filer la métaphore guerrière que vous avez vous-même introduite.

 

L'instructeur :   Eh bien d'accord pour le nouveau front mais là ça devient de la haute-stratégie. On allège le front nord pour renforcer le front sud. Si vous voyez ce que je veux dire.

 

Le rêveur :  Ce que je vois c'est que l'effort de guerre reste toujours le même. Il conserve la même intensité.

Et puis à vrai dire dans le désir d'être père j'y ai toujours trouvé une sorte de prétention.

 

 

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L'instructeur :  Une prétention ! Pourquoi une prétention ?

 

Le rêveur :  Oui comme une dilatation de l'ego mais c'est une idée vague. Peut-être parce que je n'ai jamais vraiment compris pour quelle motivation on voulait devenir père. Si je veux le devenir pour échapper à mes propres démons je m'inquiète déjà pour ma progéniture.

 

L'instructeur :  Fuir ses propres démons c'est déjà s'oublier soi-même - accessoirement.

Ca ne vous dirait pas d'être un peu oublieux de vous-même. Ce qui veut dire aussi - faire le don de vous-même.

 

Le rêveur :  Accessoirement.

 

L'instructeur :  Alors.

 

Le rêveur :  Oui oui. M'oubliez un peu. Vous devez avoir raison. C'est une chose à laquelle je devrais penser plus souvent. Vous devez certainement avoir raison. (Il  se lève).  Si vous le permettez je vais réfléchir à tout ça dans ma cellule.

 

L'instructeur :  Voilà réfléchissez-y.

 

(L'autre sort.  Après quelques instants on entend de l'autre côté de la cloison des commentaires des deux assistants).

 

Premier assistant :    Ouah le Roger !

 

Second assistant ;  Comment il l'a lessivé le gamin !

 

Premier assistant :  Tu crois qu'il est à l'agonie mais y maîtrise tout le Roger. Y tient tout dans sa main.

 

Second assistant ;  Ah t'es un modèle pour nous Roger.

 

Premier assistant :   Comment il lui a claqué le beignet.

 

Second assistant ;  Et t'as entendu ce "N'y voyez pas malice de ma part." Comment tout ça est amené !

 

Premier assistant :   Oh il a la manière.

 

Second assistant ;  C'est la classe à l'état pur.

 

Premier assistant :  Oh t'es un maître pour nous Roger.

 

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Second assistant ;  Ah chapeau !

 

Premier assistant :  Chapeau bas !

 

(Et la scène se termine sur ce concert de louanges qui va decrescendo.)

 

Premier assistant :  Ah moi j'y crois pas quand j'entends ça.

 

Second assistant ;  Mais c'est des années et des années.

 

Premier assistant :  Ah on se sent petit petit.

 

Second assistant ;  C'est sûr on est des petits comparé à ça.

 

Premier assistant :  Ah ça fait peur.

 

Second assistant ;  Lui arriver un jour à la cheville c'est tout ce qu'on peut espérer nous-autres.

 

(L'instructeur se tient les deux mains posés sur son bureau - hiératique. Il semble se gonfler de ces louanges).

 

L'instructeur :  (Plein d'autorité).  Greffier tu m'apportes les minutes de cet interrogatoire. Je vais y jeter un oeil. (Après quelques instants).  Tu veux pas bouger ton cul. Très bien c'est moi qui vais me déplacer alors. (Il se dirige vers le bureau du greffier et passe derrière lui).  Mais arrête d'écrire Bon Dieu. Mais combien de fois il faudra vous répéter à vous-autres les greffiers qu'un entretien se termine lorsque le prévenu a quitté la pièce où on l'interrogeait. C'est un monde ça. Et vous êtes tous pareil dans votre corporation. Je sais pas d'où vous vient cette manie mais les propos qui sont tenus hors-entretien relèvent du domaine privé - point. Ils n'ont rien à faire dans les minutes de l'interrogatoire.

Zélateurs excessifs sachez-le vous m'excéder. Vous croyez que vous serez mieux notés par vos chefs ? Vous livrez-vous à une forme d'espionnage ? Mais je me suis renseigné. Il n'y a jamais eu de directives officielles écrites en faveur de ce genre de pratique. Ca arrive dans les grandes organisations comme la nôtre. On voit des gens se mettre en quatre uniquement à partir de rumeurs infondées. Alors je t'en prie ne te fatigue plus pour rien. Arrête-toi d'écrire.(Silence).

Mais c'est qui continue le bougre. T'es comme les autres y aura rien à faire pour te convaincre. (Il se penche plus en avant sur l'épaule du greffier en pointant du doigt un passage).  Et ce genre de petites indications y avait pas ça avant. C'est nouveau. Tous les dossiers en sont truffés : "Et la scène se termine par un concert de louanges".

 

 

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Une scène !  Où est-ce que tu as vu une scène ? On n'est pas au théâtre. Içi c'est la vraie vie avec des gens qui jouent leur destin à chaque instant. C'est quoi ce cirque ?

 

Tu appelles ça des didascalies. Ravi de l'apprendre. Et on vous enseigne ça dans des formations à la dramaturgie... Et c'est utile à quoi ?

 

Utile pour rendre le contexte des interrogatoires plus compréhensibles et plus lisibles ! Donc toi tu es maintenant greffier-dramaturge. C'est formidable ! Ils savent plus quoi inventer j'te jure.

Et en haut-lieu tu es sûr qu'ils auront un contexte plus lisible lorsqu'ils verront que je me tiens à mon bureau hiératique et que je semble me gonfler de ces louanges !

C'est comme ça que tu me vois ? Eh bien dis-moi on va pas faire copain-copain tous les deux.

 

Ah tu n'es pas pour le copinage dans le cadre du travail... C'est aussi à partir d'une directive non-officielle cette ligne de conduite ?

 

Non c'est un choix personnel. Tu sais que toi c'est plutôt ta connerie qui va bientôt me gonfler.

Bon les gars (il s'adresse à ses assistants)  on se tire d'içi. On va boire un coup. Ah au fait (il se retourne) bidule-dramaturge file-moi le compte-rendu de fin d'entretien et fais fiça s'il te plaît. 

Pas la peine de me regarder avec ces yeux d'étonné. Parfaitement je vais le remplir au bar ce formulaire. C'est rapport à l'air de ce bureau. Y'm gonfle mais y'm gonfle. (Il fait le geste d'augmenter de volume).  Si ça se trouve je cours le risque de t'exploser à la gueule. Alors tu vois y faut mieux que je m'éclipse.

(Ils sortent du bureau. La tête de l'instructeur réapparaît à la porte).  Fin de l'entretien.

(Les trois acolytes s'éloignent dans le couloir en se gondolant de rire).

 

 

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Compte-rendu de fin d'entretien.

 

Lors de ce second entretien, le prévenu a semblé reprendre du poil de la bête. Il s'est montré plus réactif dans l'échange.

A plusieurs reprises, il a contesté l'axiome de base de notre système inquisitorial, à savoir qu'il n'y a que dans le rêve que l'on peut trouver l'individu à l'état pur, idéalement seul.

  Au contraire, il a défendu l'idée d'un rêve habité, possédé même, par une présence d'ailleurs récurrente dans l'ensemble de ses rêves, celle du père.

Il n'a fini par admettre qu'à contrecoeur mes arguments, sans paraître convaincu le moins de monde, préférant garder par devers lui son fantasme de possession.

 

Une autre critique de sa part a porté sur le pourquoi de notre utilisation des rêves. On pourrait résumer son argumentation ainsi : d'abord isoler l'individu dans le rêve pour mieux santionner et punir.

Si cette thèse n'est pas nouvelle, je me garderai bien de la juger négativement lui ayant, au contraire, toujours accordée beaucoup de crédit. En effet, il est bien certain qu'avec l'individu, dès que le jour arrive et qu'il se glisse dans la vie sociale, sa responsabité de dilue, ses contours deviennent moins nets, et il est vrai que notre travail ne s'en trouverait pas simplifié si nous devions le juger d'après ses actes et non pas à partir de ses rêves.

 

J'interrogeais sur ces questions mes deux assistants René et Robert et ils reconnaissaient n'avoir jamais réfléchi à ce genre de questions depuis les débuts de leurs déjà longues et prometteuses carrières jusqu'à aujourd'hui.

J'évoque ce fait uniquement dans le but de rappeler pour la énième fois les manques criants de formation de nos personnels des services opérationnels, alors que les services fournisseurs et ... périphériques semblent, eux, bénéficier de formations fantaisistes dont la profitabilité pour l'ensemble  de notre organisation reste à démontrer.

 

Pour en revenir à notre prévenu, une remise dans le circuit pourrait être envisageable. De nouveaux entretiens sont à prévoir pour confirmer cette hypothèse.


 

Police des âmes et des frontières (V)

(Sous/section des prématurés problématiques)

 

Pièces versées au dossier Christophe.

 

Pièce N°4

 

Je me réveille au pied d'un arbre. Des oiseaux tropicaux vont boire à une mare juste à côté. Ils ont une dimension presque humaine. Ils se tiennent debout. J'observe l'un d'eux. Il a de longs cheveux noirs, une mise en pli impeccable. Cet oiseau me fait penser à Leïla.

Puis je vais prendre un petit déjeuner dans un café. Je retrouve Dominique, un ami à lui et ... Jeanne Moreau.

Ensuite nous marchons dans la rue, la discussion porte sur un livre qui va sortir. Il aura comme sujet les stars de cinéma, il détaillera leur filmographie et elles seront interrogées à propos de la volonté qui les a animées pour faire leurs films.

Je dis tout de go que je trouve ça ridicule. Qu'est ce qu'une star peut bien avoir à dire sur la volonté qu'elle a eu de faire des films ?

J'ai parlé d'une façon définitive et je crois avoir été convaincant. En tout cas je suis content de moi. Avec des conversations de ce calibre Jeanne Moreau ne doit pas avoir le sentiment de perdre son temps en compagnie de gens comme nous. Elle est pourtant étrangement passive. Excessivement absente.

 

 

 

Peu importe les détails de l'installation de cette audition. Simplement elle commence.

 

L'instructeur :  Pourquoi Leïla ?

 

Le rêveur :  Pourquoi ? Je ne sais pas... parce qu'elle est un drôle d'oiseau.

 

L'instructeur :  On retrouve vos thèmes. Un besoin d'ailleurs. Une soif d'exotisme. Pourquoi tel un Rousseau vous réveillez-vous au pied d'un arbre ?

 

Le rêveur :  Je crois... lorsque j'ai rencontré Leïla je me suis réveillé d'une longue léthargie. Elle m'a fait entrer dans le réel.

 

L'instructeur :  Oui c'est ça. On se réveille sous un arbre. On va écrire un discours sur l'inégalité ou bien on rencontre une femme-oiseau. Bref une nouvelle vie commence.

D'ailleurs au passage je vous colle une atteinte à l'intégrité de la personne. Un être mi-femme mi-bête quand même. Enfin bon. Passons...

Pas de protestation aujourd'hui ?

 

 

 

 

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Le rêveur :  C'est si vous étiez passé outre que je me serais inquiété monsieur l'instructeur.

 

L'instructeur : Ensuite vous allez prendre un petit déjeuner. Vous y retrouvez trois personnes. La plus connue étant Jeanne Moreau. Il y a un lien entre ces deux femmes.

 

Le rêveur :  Toutes les deux comédiennes. Autant que je me souvienne l'une avait beaucoup d'admiration pour l'autre. Et puis elles ont en commun des voix. Des voix avec des intonations qui leur sont particulières. Des voix qui résonnent en vous. Avec un registre qui sort du naturel. Qui les font exister comme des ... stars.

 

L'instructeur :  Qui est ce Dominique ?

 

Le rêveur :  C'est un cousin.

 

L'instructeur :  Parlez-moi de votre cousin.

 

Le rêveur :  On était très proches.

 

L'instructeur :  Oui.

 

Le rêveur :  On s'est un peu élévés ensemble.

 

L'instructeur :  Oui.

 

Le rêveur :  Pendant des années on se voyait tous les jours.

 

L'instructeur :  Et après ?

 

Le rêveur :  Plus du tout.

 

L'instructeur :  Pourquoi ?

 

Le rêveur :  Je crois... à cause d'une femme.

 

L'instructeur :  L'histoire des deux pigeons ?

 

Le rêveur :  Non ce n'est pas ça. Je ne voulais pas lui présenter. Je ne voulais pas qu'il la juge.

 

L'instructeur :  Ce jugement était très important pour vous ?

 

 

 

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Le rêveur :  Oui à l'époque il devait l'être. En y repensant maintenant je suis sûr que le jugement qu'il aurait pu porter aurait été plein de sympathie et de bienveillance. D'ailleurs elle le méritait. C'était une jeune femme charmante et ravissante. Mais l'idée même qu'il ait une opinion sur elle m'était insupportable. Quelle bêtise ! On a de ces peurs quand on est jeune.

 

L'instructeur :  Et cette femme était le drôle d'oiseau de votre rêve ?

 

Le rêveur :   Non une autre qui l'avait précédée.

 

L'instructeur :  Encore une autre ! Mon Dieu...

 

Le rêveur :  Epargnez-moi vos commentaires.

 

L'instructeur :  Donc pour échapper au jugement de votre cousin concernant cette jeune femme vous ne l'avez plus revu.

 

Le rêveur :  Oui ça a bien pu se passer comme ça. Mais c'est : il y a tellement longtemps. Il pourrait y avoir prescription. Pourquoi les rêves viennent réactiver toutes ces choses ?

 

L'instructeur :  Et cette Leïla de votre rêve il l'a connue ?

 

Le rêveur :  Pas plus.

 

L'instructeur :  La discussion que vous avez au petit déjeuner qu'est-ce qu'elle vous inspire ?

 

Le rêveur :   Elle me fait penser à des diners en ville où nous étions invités Leïla et moi au début de notre relation. Immanquablement les gens l'interrogeaient sur son métier. Ce métier si excitant n'est-ce pas ? Je me souviens qu'elle ponctuait chacune de ses réponses par un voilà  qui se voulait conclusif. Mais il y avait d'autres questions qui venaient encore et encore.

Ce n'est pas que ça lui déplaisait de parler de son métier. Elle le faisait volontiers avec des gens du sérail. Mais là je crois qu'elle ne supportait pas d'être traitée comme...

 

L'instructeur :  Un oiseau rare !

 

Le rêveur :   Bravo monsieur l'instructeur. C'est exactement ça... un oiseau rare. Alors vous pensez bien si les diners en ville on a fini par ne plus y aller.

 

 

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L'instructeur :  Et quel comportement adoptiez-vous pendant ces diners en ville ?

 

Le rêveur :  Je me taisais.

 

L'instructeur : Vous la laissiez s'enferrer dans ces conversations ?

 

Le rêveur :  Oui j'étais désolé par la tournure des événements. L'agacement qu'elle manifestait. L'entêtement des questionneurs. Mais je ne savais pas comment y porter rémède.

 

L'instructeur :  Alors que dans votre rêve - vous l'aurez noté - vous rattrapez le coup. Vous prenez la parole pour dire : pourquoi ennuyez les stars  en les interrogeant sur leur motivation leur travail alors qu'elles n'ont strictement rien à en dire.

 

Le rêveur :  C'est vrai. J'ai toujours eu l'esprit de l'escalier.

 

L'instructeur :  Et puis vous préparez le terrain pour une présentation à votre cousin. Une présentation qui ne s'est jamais faite. Mais dans votre rêve vous vous y connaissez en star. Grâce à une fréquentation quotidienne j'imagine. Désormais vous pouvez parler en leur nom.

Alors votre prise de parole a deux effets. D'abord vous êtes content de vous. Et ça dans un rêve c'est suffisamment rare pour être remarqué.

 

Le rêveur :  Ah oui ! C'est bien quand on est content de soi ?

 

L'instructeur :  Ca dépend du contexte bien sûr. Mais là c'est plutôt positif. Vous montrez une capacité d'action. Une capacité à renouer les fils. Et sur la scène de l'inconscient peu importe que les événements qui les ont cassés se soient passés bien des années auparavant. L'essentiel est que le travail soit fait. Et vous utilisez comme vous l'avez bien dit l'autre jour - l'arme absolue - les mots.

 

Le rêveur :   Vous m'en voyez ravi.

 

L'instructeur :  Et puis deuxième effet de votre prise de parole. La star que vous avez déléguée auprès de votre cousin - comme une émanation de la vôtre qui attend dans la première séquence de votre rêve à côté de son marigot - cette Jeanne Moreau qu'il ne peut que connaître est renvoyée par l'effet de votre prise de parole à son statut de star : inatteignable mystérieuse d'une autre nature. Et voilà que vous redonnez à la star le statut que votre mutisme des temps anciens lui avait fait perdre.

 

Le rêveur :   C'est chouette.

 

 

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L'instructeur :  Vous êtes un peu déçu quand même. Vous aimeriez bien qu'elle s'enthousiasme un peu plus à vos exploits. Qu'elle manifeste du contentement à être si bien comprise. Mais au fond il est plus logique qu'elle demeure dans cette passivité qui l'instaure autre puisque vous avez fait en sorte qu'il en soit ainsi.

 

Le rêveur :   C'est bien vrai.

 

L'instructeur :  Dans votre rêve vous façonnez une créature indiscutée et indiscutable qui échappe aux jugements des autres. Des autres hommes. Vos rivaux.

 

Le rêveur :  Moi vous savez ce que je vois passer dans ce rêve. Quelque chose qui ne me quitte jamais. Qui est là tapi au fond de moi. Qui aimerait bien surgir à chaque instant mais qui le fait si rarement. C'est si difficile. Ca échoue si souvent... ce serait mon désir d'unanimité.

Puisqu'en se frottant les uns contre les autres ils se frictionnent. Ils s'exaspèrent. Ils s'électrisent. Ils se divisent. Ils ne se comprennent pas. Ils ne peuvent pas se mettre d'accord entre eux. Du moins. Je dis bien du moins pourraient-ils s'accorder autour de ma personne. Qu'autour de moi par moi pour moi se crée un consensus et pourquoi pas une unanimité. Ca ne pourrait pas être pire et qui sait ils y trouveraient du mieux. Parfois je sens même comme une attente chez mes contemporains. Que je me décide enfin à être ce plus petit dénominateur commun. Que je m'érige en sujet souverain réconciliateur de toutes choses. Un être générique qui rassemblerait toutes les différences.

C'est mon fantasme. Mais les moyens me manquent pour mettre en oeuvre un tel projet.

 

L'instructeur :  Et les ruptures comme celle avec votre cousin vous en avez connu beaucoup ?

 

Le rêveur :  Les ruptures c'est l'histoire de ma vie. Ma vie est un empilement de vies. Comme un millefeuille. Que j'adore d'ailleurs. J'adore les millefeuilles. Je me sens tellement proche d'eux.

Des vies j'en ai traversés comme on traverse des univers. Il y a une sympathie naturelle qui nous pousse les uns contre les autres. Et puis on s'habitue. On commence à se jauger. Oh ! au début ce n'est pas bien méchant. C'est ironique. De légères égratignures. Ensuite les jugements se font plus lourds plus insistants. On se retrouve enfermés à l'intérieur de ces jugements. Généralement c'est le moment que je choisis pour m'enfuir... quand on ne me pousse pas délicatement vers la sortie.

Finalement on continue toujours à aller de l'avant en cherchant une unité qui se défait au fur et à mesure que l'on avance.

(Après ce jugement  porté sur la vie il se repose comme épuisé.)

 

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Mais tous ces êtres chers cotoyés pendant quelques mois ou pendant des années ils s'invitent. Ils reviennent me hanter dans mes rêves.

 

L'instructeur :  Vous voulez dire que vous les convoquez.

 

Le rêveur :  Au réveil durant quelques instants une nécessité s'impose - les revoir - mais c'est le quotidien qui revient. Qui impose sa ligne droite. Pas de retour en arrière possible. Quelque chose a été brisé à jamais. A quoi bon !

Mais au moins j'ai une certitude.

 

L'instructeur :  Ah oui ! Laquelle ?

 

Le rêveur :  Cette rupture... celle avec mon cousin. La rupture des ruptures. Qui m'aurait paru totalement improbable si on me l'avait annoncée avant qu'elle ne se produise. D'ailleurs à cette époque je ne théorisais pas sur les ruptures. Je n'en avais pas fait un mode de vie.

Eh bien cette rupture précisément. Au moins celle-là sera rachetée. J'ai la certitude que nous nous retrouverons. Nous serons vieux très vieux enfin plutôt vieux. On sera assis sur un banc de pierre au bord du chemin. On aura une canne coincée sous le menton et on se racontera notre vie. Celle qu'on a vécue ensemble et celle où on a été séparée.

De temps en temps avec une voix rocailleuse je lui dirai : "Oh Dominique tu te souviens ?" Et il se souviendra en abondance car il a cette capacité de faire revenir les souvenirs au présent avec un luxe de détails qui me stupéfie toujours. Il aime les souvenirs pour eux-mêmes. Comme s'il vivait avec eux en permanence. Une sorte de collection qu'il peut contempler quand il le veut.

Ah ! On passera de bons moments j'vous jure.

 

L'instructeur :  Il y en a un qu'on a tendance à oublier un peu. Votre père !

Le rêveur :  Ecoutez. Puisqu'il ne s'est pas manifesté dans ce rêve. Laissons-le tranquille un peu.

 

L'instructeur :  Quelque chose me dit qu'il aurait à voir avec cette unité perdue.

 

Le rêveur :  Sans blague.

 

L'instructeur :  Votre père et votre cousin se connaissent eux ? Eh bien ils ont des points en commun. Vous l'aurez noté j'espère ?

Principalement vous avez la curieuse habitude de les placer entre vous et les femmes sur lesquelles se portent votre désir. Si bien que dans un cas elles se métamorphosent en collection de timbres. Mais comme un enfant vous vous faites prendre. Le subterfuge est vite éventé. Et dans l'autre vous les transformer en créatures iconiques starifiées - au delà de toutes opinions de tous jugements bons ou mauvais.

Il y a une certaine identité entre votre père et votre cousin. Non ?

 

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 Le rêveur :  C'est possible.

 

L'instructeur :  Dites-moi quelle relation votre père et votre cousin entretenaient-ils ?

 

Le rêveur :  L'un pensait que l'autre avait une mauvaise influence sur moi.

 

L'instructeur :  D'où cette hypothèse que je ferais. Vous lui avez sacrifié votre cousin.

 

Le rêveur :  Un sacrifice ! J'avoue n'avoir jamais envisagé les choses sous cet angle. Mais un sacrifice qui ne pouvait pas lui complaire. Je crois qu'il a été étonné par cette rupture. Il ne l'a jamais comprise.

 

L'instructeur :  Un sacrifice trop radical - qui manquait de mesure.

 

Le rêveur :  Oui en amitié mon père c'est la fidélité fait homme. Cette rupture ne pouvait aller que contre ses principes.

 

L'instructeur :  Encore une de vos façons d'accepter son joug tout en le contestant.

 

Le rêveur :  Il est sûr que ce sacrifice  n'était pas du genre qui flatte le nez du Séraphin .

 

L'instructeur :  Baudelaire - Abel et Caïn ! Très bien. Vous l'avez lu l'autre jour.

 

Le rêveur :  Oh je le connais depuis longtemps. C'est même le premier poème que je fais étudier à mes élèves en début d'année. Histoire d'imposer ma marque.

 

L'instructeur :  C'est vrai que vous êtes professeur. J'avais oublié mais je l'ai lu dans votre dossier. C'est un très bon choix. Très bonne introduction. Ca donne à vos élèves d'entrée de jeu l'idée de ce que c'est que l'humanité. Excusez du peu.

 

Le rêveur :  Eh bien imaginez-vous que je serais fautif. Ce ne serait pas au programme des collégiens. C’est ce qu'on m'a dit...

 

L'instructeur :  Oh le programme on s'en fout. C'est même à ça qu'on reconnaît les bons professeurs. A la liberté qu'ils prennent avec les programmes.Le rêveur :  Vous croyez ?

 

 

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L'instructeur :  J'en suis sûr.

 

Le rêveur :  Vous savez quoi ? Puisqu'on est revenu à Baudelaire. Je n'en ai pas eu encore l'occasion mais je voulais vous féliciter pour l'autre jour. AssocierLa géante  à mon rêve j'y ai trouvé beaucoup de pertinence.

 

L'instructeur :  Oh je vous en prie. C'est tout naturel.

 

Le rêveur :  Si si. Une telle association c'est la marque d'un esprit fin. A l'écoute des choses de la pensée.

 

L'instructeur :  Mon boulot rien de plus.

 

Le rêveur :  Un boulot dont vous maîtrisez à la perfection les tenants et les aboutissants.

 

L'instructeur :  Je vais vous demander de vous arrêter. A ce qu'il paraît. Suivez mon regard. Les louanges ne me réussiraient pas du tout. A les entendre j'aurais tendance à doubler de volume.

 

Deux paires d'yeux se fixent dans ma direction. Bien malgré moi je souris.

Il y a un long silence. Puis l'un des deux reprend.

 

Le rêveur :  Un jour mon père m'a dit. C'est bizarre tu n'as gardé aucun de tes amis d'enfance alors que moi pas un ne manque à l'appel (sauf ceux décédés bien entendu - qu'ils reposent en paix - chaque jour je pense à eux) mais à mon âge j'ai encore des amis que j'ai connus dès mes cinq ans.

Alors je lui ai dit comme ça. Papa si on parlait d'autres choses.

 

L'instructeur :  D'accord on va s'arrêter là.

 

Le rêveur sort. L'autre reprend.  Dis-moi machin-greffier. J'ai cru comprendre que pour jeter un oeil sur les minutes de l'interrogatoire je devais me déplacer. Alors je t'en prie ne bouge pas j'arrive.

Quelques instants plus tard il les regarde.  Au fait - les virgules. Je voulais t'en parler. Depuis un certain temps on n'en voit plus une seule. Qu'est-ce qui s'est encore passé ?

 

Elles vous faisaient perdre du temps !

 

A terme on a calculé que leur suppression permettrait d'économiser dix pour cent d'espace.

A terme... le mot fait sourire. Et puis c'est vrai qu'on manque tellement d'espace dans nos contrées.

 

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Je suis sûr que vous avez suivi une formation pour apprendre à rédiger sans virgule.

 

J'en étais sûr.

Et moi personne ne m'a demandé mon avis. Maintenant on se retrouve avec des phrases longues longues comme des vallées qu'il faut survoler avec une sensation de vide au-dessous de soi. Un vertige.

Ou au contraire on prend son souffle son élan et on vient bûter sur des phrases toutes courtes. On se cogne sur des majuscules placées dans tous les coins de ligne.

Oh Virgule sacrifiée sur l'autel de la rentabilité. La douce compagne de mes longues soirées de lecture. Virgule symbole d'une Vie Modérée je t'ai aimée passionnément. Oh Virgule ma défunte sois heureuse loin de ce monde misérable.

Que celui qui a pris la décision de ta dispartion soit maudit jusqu'à la fin des temps. Amen

Sur ce apprenti-exécuteur je ne vous salue pas. Il sort.

 

 

 

 

 

Compte-rendu de fin d'entretien.

 

Je ne sais plus trop ! Quoi dire de ce rêveur hybride ? Qui possède parfois un certain allant. Mais aussi du venant. Avec un malin plaisir il se fait le champion d'une transgression qui n'en est jamais une et qui pourtant le condamne. Je m'explique :

Si on considère que le sujet transgressif est celui qui franchit l’interdit pour mieux retrouver les peurs  et les châtiments de l’enfance et en éprouver la jouissance alors on est en presence d’une régression caractérisée ET agravée. Tel n’est pas le cas de ce prévénu qui se confronte en permanence à l’interdit en négociant encore et toujours avec lui mais sans jamais franchir le seuil. C’est là où il se tient. Sur la frontière en lisière. Comme un enfant sage qui se prépare à grandir ou plutôt comme un enfant sage qui se prepare à ne jamais finir de grandir. Je m’explique. Enfin non je ne m'explique pas. A vous de me comprendre chers collègues.

Je le garde encore quelques temps en observation. Je reste à l'affût. Je guette le moindre signe. Un quelconque faux-pas.

Surtout je m'entraîne à écrire sans virgule. C'est parfaitement ridicule,

 

 

           


 

 

Police des âmes et des frontières (VI)

(Sous/section des prématurés problématiques) 

 

L'instructeur :  Alors qu'est-ce qu'on a aujourd'hui ?

 

Le rêveur :   Vous allez être étonné monsieur l'instructeur par la quantité et la qualité de ce rêve. Je n'en reviens pas moi-même. Je m'en suis souvenu parfaitement. Plus je me rappelais un détail et plus par un effet d'entraînement il y en avait d'autres qui me venaient. Stupéfiant ! Je n'ai jamais fait un tel rêve. De toute ma vie. Je vous assure. Mais j'ai une explication.

 

L'instructeur :  Expliquez-moi ça.

 

Le rêveur :   Ici vous comprenez je suis un peu comme qui dirait une vache. La vache on l'utilise pour sa fonction laitière. Moi on m'utilise pour ma fonction onirique. Je suis içi pour qu'on me tire uniquement sur la mamelle bulbienne. Et comme on est aux petits soins pour moi - la paille est bonne l'herbe est grasse - je produis plus et mieux. Je me spécialise si vous voulez. Ca finit par donner des rêves de cette qualité-là.

 

L'instructeur :  (Il fait signe qu'il voudrait commencer à lire). Vous permettez ?

« J'arrive devant la porte de la classe avec monsieur l'Inspecteur. Les élèves sont rangés le long du mur dans un ordre impeccable. Ils entrent en me décrochant des sourires lumineux.

Aujourd'hui la leçon va porter sur "Un coeur simple" de Gustave Flaubert. Je leur présente l'auteur. Ma parole se déplace dans l'espace sans un bruit qui vienne enrayer ma voix. Je leur parle de son désir de réalisme. Il va peindre des types sociaux contemporains. Il faut opposer Flaubert au romantisme et aux romans idéalistes.

Pour lui on doit écrire de beaux romans sur la médiocrité quotidienne. Une mouche vole dans la salle comme pour venir souligner mon propos.

La médiocrité il la trouve dans les lieux communs. Ces phrases qu'on entend tous les jours. Cette bêtise journalière - et qui rend la vie si pesante.

Je leur donne un exemple tiré du "dictionnaire des idées reçues" composé par Flaubert lui-même.

Enterrement : - Et dire que nous avons diné ensemble il y a huit jours. Qui est-ce qui aurait dit ça ?  (derrière le corbillard).

Nous rions de concert. Monsieur l'Inspecteur ébauche un sourire. Et puis d'autres encore :

Inhumation : Trop souvent précipitée. Raconter des histoires de cadavres qui s’étaient dévorés le bras pour apaiser leur faim.

- Oh m’sieu c’est dégoutant !

Architecte : Tous imbéciles. Oublient toujours l’escalier des maisons.

Anglaises : S’étonner qu’elles ont de jolies enfants.

 

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Calvitie : Toujours précoce. Est causée par des excès de jeunesse ou la conception de grande pensée.

Budget : Jamais en équilibre.

- Ah ben ça c’est vrai m’sieu ! Aux actualités y disent tous ça. Alors si c’est vrai depuis Flaubert c’est vieux comme vérité. C’est plus un lieu commun.

Aïe l’exemple de trop. Sujet à contestation.

- Il a raison Abdel m’sieu. Si un lieu commun c’est aussi la vérité est-ce qui reste un lieu commun ou y devient la vérité ? Enfin j’m’embrouille mais vous m’comprenez ?

- C’est une bonne question Cédric mais j’aurais tendance à penser qu’un lieu commun reste un lieu commun même s’il prend l’apparence de la vérité. C’est d’ailleurs ce qui fait sa force et pourquoi il est répété à l’infini. Cette apparence de vérité.

Mais je vois bien qu’ils ne sont pas tous convaincus loin de là tant ils ont présent à l’esprit ces déficits des comptes publics de la Nation qu'ils leur appartiendra de rembourser. Alors j’ajoute d’autres exemples à ma liste et peu à peu ils comprennent à quel point nous sommes le jouet de ces idées reçues et à quel point elles nous dominent.

- Ah m'sieu dès qu’on parle on dit un lieu commun. C’est obligé. On est toujours bête alors?

Je tempère ce propos de Salim. Je lui fais comprendre que dans les conversations de tous les jours il est difficile d'y échapper. C'est souvent un passage obligé. Une facilité que l'on peut s'accorder.

Et pour dissiper l'anxiété que je sens sourdre en eux - pour qu'ils gardent l'espoir d'une vie possible - je leur annonce que Flaubert le premier nous montre la voie pour échapper aux lieux communs. Ce sera d'abord l'artiste qui inventera de nouvelles façons de dire - quelque chose de neuf - de nouvelles formes jamais vues avant lui.

L'entreprise leur paraît non pas impossible mais titanesque.

- Mais moi m’sieur (c’est Samira qui prend la parole). J’veux pas faire artiste. J’veux faire aide-soignante. Comment j’pourrais m’y prendre pour échapper aux lieux communs ?

Je laisse passer cette réflexion qui frise l’insolence quoique pertinente.

- Il y a aussi (j'ajoute là un petit commentaire de mon crû) pour tout un chacun l'étude et la connaissance dans un domaine et l'école peut être pour vous le lieu privilégié où échapper aux lieux communs.

Je sens bien qu'ils n'avaient pas envisagé l'école sous cet angle et dans le même temps j'espère que mes paroles chatouillent directement l'oreille de mon inspecteur.

- Et puis il y a aussi Félicité. Ce coeur simple  que Flaubert nous décrit comme une pauvre fille obscure de la campagne dévote mystique dévouée et tendre comme du pain frais. Elle aussi échappe certainement aux lieux communs. Elle y échappe apparemment par le bas mais nous verrons que ce n'est pas le cas. Elle ignorera superbement la médiocrité en devenant une sorte de sainte et trouvera ainsi son salut.

Et j’échange un regard intense avec Samira pour lui indiquer cette autre voie de redemption qu’elle pourra suivre dans son futur métier. Elle semble acquiescer.

 

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Les uns et les autres un peu étourdis par la fin de ma péroraison nous entamons l'étude de l'extrait.

C'est une suite de deux courtes scènes où Flaubert nous raconte les dix-huit premières années de la vie de Félicité. D'abord sa petite enfance et ensuite un soir où jeune fille elle va au bal.

- Alors les enfants écoutez-moi bien ! Une enfance malheureuse un bal. A quel personnage célèbre de conte peut nous faire penser Félicité ?

- Cendrillon m'sieu j'la connais c'est Cendrillon.

- Oh  oui c’est Cendrillon m'sieu et faut qu'elle rentre avant minuit sinon elle va se faire piéger.

- Ta remarque est intéressante Lionel. Nous allons voir  qu'effectivement Félicité aurait mieux fait de rentrer avant minuit. Mais Sébastien attention ! Félicité est comme  Cendrillon. Elle n'est pas Cendrillon. Hein ! pas de confusion.

- Ah c'est vrai m'sieu j'avais oublié.

- Ensuite dans la première scène que peut-on dire de certains pronoms personnels ?

- Oh oui m'sieu moi je sais. Y en a qui sont complément d'objet direct. "Une fermier la  recueillit et l' employa. Ses camarades la  jalousaient." s'écrit Christina - une pointure en grammaire.

- Ah j'y crois pas. C'est ce que je voulais dire maugrée sa voisine.

- Et quelle signification donner à cette position d'objet ?

- Ben on décide pour elle. C'est un objet quoi ! C'est facile comme question ça maugrée toujours la voisine.

- Et comment peut-on qualifier un texte comme celui-çi qui énumère beaucoup d'événements en peu de lignes ?

- C'est un résumé m'sieu comme dans un conte mais c'est normal parce que Flaubert y nous écrit un conte réaliste.

C'est Soraya qui vient de parler. J'ai envie de me mettre à genoux devant elle mais c'est une élève fine intelligente qui comprend tout au quart de tour. Capable d'aller au-devant de n'importe quelle question. Je suis habitué à son genre de réflexion.

Et le jeu des questions-réponses continue - aérien. La parole vole de travées en travées. Je suis heureux. Mon métier d'enseignant prend tout son sens et le jour-même de la visite de mon inspecteur de l'Académie.

- Les éléments de sa vie sont très peu individualisés. A quoi peut-on le reconnaître ?

- Oh m'sieu les indéfinis comme : "elle avait eu comme une  autre - un  maçon - un  fermier - une  autre ferme. C'est pas croyable tous les indéfinis qu'on trouve !

- Très bien. Et quel type d'indéfinis Djalal ?

- Des articles m'sieu ça va sans dire.

 

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- Et finalement quelle est l'image forte de cette première scène?

- Meskin ! La pauvre Félicité. C'est Houda qui vient d'intervenir. "Elle buvait à plat ventre l'eau des mares". C'est horrible m'sieu. On la traite même pas comme une chienne !

- Tout à fait Houda et en plus je sens qu'à travers le texte tu as pitié de cette pauvre Félicité mais pour ainsi dire à l'intérieur de toi-même.

- C'est vrai m'sieu c'est comme ça q'ça passe en moi. Exactement.

 

Ensuite nous abordons la seconde scène. Je leur fait remarquer l'arrivée d'un nouveau personnage - un jeune homme - et d'un nouveau pronom personnel sujet : "Il  lui paya du cidre".

Puis sur le ton badin de la conversation nous repérons une nouvelle série de pronoms personnels complément d'objet : "Un jeune homme vint l' 'inviter. Il lui paya. Il la renversa brutalement. Aussitôt un parrallèle est établi avec la première scène. Qu'elle soit jeune enfant ou jeune fille Félicité est toujours objet manipulé. Elle ne décide de rien.

C'est le moment où Jean-Denis intervient - peut-être une ombre au tableau.

- Mais m'sieu c'est fou comme boulot le métier d'écrivain. Le moindre petit mot de rien du tout ça compte. Y faut penser à tous ces mots pour se faire comprendre comme on veut se faire comprendre quand on est écrivain !

On m'avait signalé que ce genre de phénomène pouvait se produire le jour de l'inspection mais je ne l'avais pas cru. Un élève "perturbateur" d'une nullité écrasante soudain ce jour-là révélait l'ampleur de son génie. Et dans mon cas Jean-Denis dans un style bien à lui venait de comprendre ce qu'était la nature du travail de l'écriture.

Je restai de longues secondes profondément ému. Des larmes sans doute coulaient invisible sur mes joues. J'étais celui qui avait rendu cette épiphanie possible.

- Mais tu as parfaitement raison Jean-Denis. Chaque mot compte et c’est grâce à cette attention de tous les instants portée sur chaque mot que l’écrivain cet artiste et là je parle des plus grands invente des formes nouvelles qui lui permettent d’échapper et par voie de conséquence nous permettent d’échapper nous autres lecteurs aux lieux communs et à la médiocrité qu’ils instaurent.

La boucle est bouclée. C’est une nouvelle nouvelle apothéose. Une sorte de bouquet final après le bouquet final. Puis un silence se fait. Comme une apesanteur. Rarement dans mon métier oh ! trop rarement on touche au ciel. Les regards s’éclairent. Des vocations sont en train de voir le jour.

Je pose une dernière question en roue libre pour revenir au quotidien. Je leur demande si ce jeune homme ressemble de près ou de loin au prince charmant du conte.

- Oh non m'sieu. Il a pas le doigté. Il est sans savoir-faire avec les filles. C'est un blédard c'est tout !

 

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Je n'ai pas le temps de repérer qui vient de s'exprimer. La sonnerie retentit. La messe est dite. Je leur indique la sortie.

Les élèves sont-ils déjà sortis ? Mon souvenir est flou sur ce point. Mais déjà l'inspecteur est sur moi.

Tout d'un coup j'ai un remord sur le mot "blédard". J'aurais dû argumenter en disant qu'il s'agit d'un mot péjoratif. Qu'il ne faut pas être méprisant. Que les gens de la campagne sont des gens comme les autres et tout ce genre de choses...

_ Je dirais uniquement ceci : c'était très bien.

- Ah bon.

- Je n'ai rien d'autre à ajouter.

- Mais est-ce que je ne suis pas trop directif ?

- J'ai trouvé que c'était admirablement mené.

- Ah mais est-ce que je ne laisse pas des élèves dans l'ombre? J'ai peur de ne pas donner la parole à certains.

- Ce n'est pas mon sentiment. Si vous voulez juste un léger reproche...

- Ah !

- Parfois vous semblez pris de court par la parole de l'élève. Vous ne rebondissez pas suffisamment sur elle.

- Ah c'est vrai .

- Mais face à un tel dynamisme et à une telle envie chez vos élèves de bien dire (envie que vous-même avez sû créer) il faut faire face justement.

- C'est vrai !

- Et vous vous en sorter très bien.

De haut en bas je suis rempli d'un sentiment de plénitude. Toutes ces années d'efforts pour en arriver là ! »

 

( L'instructeur termine sa lecture. Il a la tête du type qui se retient. Il ne se mettra en colère que quelques secondes plus loin).  Vous vous foutez de ma gueule. C'est du foutage de gueule intégral.

 

Le rêveur :  Monsieur l'instructeur vous parlez comme mes élèves !

 

L'instructeur  :  Foutez-moi la paix avec vos élèves. Vous voulez savoir pourquoi j'ai lu jusqu'au bout ce ramassis d'inepties ?

 

Le rêveur :   Le plus beau rêve de ma vie - un ramassis d'inepties !

 

L'instructeur  :   Pour voir jusqu'où vous alliez vous foutre de ma gueule. Je ne suis pas déçu.

Et j'aimerais bien savoir qui est le crétin qui a pris cette déposition...

(Il s'adresse à la cloison).  Surtout ne répondez pas tous à la fois.

 

Le rêveur :  M. l'instructeur je ne vous comprends pas. Sous-entenderiez-vous que mon rêve est inexact ?

 

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L'instructeur  :  Sous-entendre rien du tout. J'affirme - oui. Votre rêve est bidon de bout en bout. Il n'y a pas un mot de vrai là-dedans.

 

Le rêveur :  Mais tout professeur rêve d'avoir un jour une bonne inspection. Ca c'est vrai.

 

L'instructeur  :  (ennuyé).  Foutez-moi le camp. Déguerpissez. Raouste. Retournez à l'étable. Là je ne veux plus vous voir.

 

Le rêveur :  (outré)  A l'étable... (Il se lève et disparaît).

 

 L'instructeur  :  (il reprend son calme).  De toute ma carrière j'avais jamais vu ça. Un faux rêve dis donc ! Incroyable.

Et l'autre abruti qui prend la déposition in extenso  sans se poser une seule question. Sans le moindre problème de conscience. Mais qu'est-ce que je vous apprends ?

 

L'assistant René :   Oh oui m'sieu ! Ca c'est grave aussi. Aïe ! Oh m'sieu y'm tape. Pourquoi tu m'tapes ? J'ai rien fait moi.

 

L'instructeur  :  Robert tu passes à mon bureau tout de suite.

 

L'assistant Robert :  (entre ses dents).  Espèce de salaud. Tu m'le revaudras j'te jure.

 

 

Police des âmes et des frontières (VII)

(Sous/section des prématurés problématiques)

 

L'instructeur :  Et qu'est-ce qu'on a aujourd'hui ? ( Il ouvre le dossier).  Rien !

 

Le rêveur :  (Ton doucereux).  Je vais vous expliquer. D'abord je voulais m'excuser pour l'autre jour. Je ne comprends pas ce qui m'a pris. J'avais comme un désir de vous présenter une image positive  Je suis vraiment désolé. Je m'en veux si vous saviez comme je m'en veux.

Alors pour essayer de vous montrer ma bonne foi j'ai écrit un petit texte. (iI pousse une feuille vers l'instructeur).  Ce n'est pas un rêve. Plutôt une sorte de bilan. Un bilan de ma vie. Vous verrez c'est plus... Enfin je préfère ne rien dire. Je vous laisse juger.

 

L'instructeur :  (Ton sec).  Figurez-vous que c'est un petit peu mon métier.(Il prend la feuille et commence à lire à haute-voix).

"Les succès ne lui étaient venus qu'avec la maturité. Ils ne les avaient pas recherchés.

La plupart s'était évertuée très tôt à (se) prouver leur valeur. Beaucoup y étaient parvenus. Il ne les jalousait pas. A ses yeux ils avaient surtout récolté désillusions calvitie et embonpoint précoces. Ils avaient vieilli prématurément. Ce n'était pas son cas. Il avait su préserver toute sa fraîcheur d'âme  - peut-être même sa jeunesse !

Il s'était toujours attaché à mettre en accord son être profond et sa motivation si bien que sa personnalité s'était construite lentement étape par étape. Comme un oignon.

Lorsque les succès étaient venues il n'avait eu qu'à les cueillir, sans effort excessif avec une certaine élégance - il avait su attendre son heure. C'était pour lui une grande satisfaction d'en être arrivé là avec ces moyens-là. Pour lui la fin n'avait pas justifié les moyens. C'était plutôt les moyens qui semblaient avoir appelés cette fin-là.

Au rang de ses succès il y avait aussi des succès féminins. Il y voyait comme la preuve ultime de la rectitude de son patient chemin. Car les femmes n'adorent-elles pas les hommes qui comme lui sont marqués au sceau du bonheur ?

 

Parfois l'idée lui venait qu'il s'était infatué de lui-même mais elle ne faisait que lui traverser l'esprit. Il la trouvait injuste.

 

Il n'était pas comme ces hommes qui parvenus à un certain point de leur réussite se demandent avec anxiété s'ils n'ont pas atteint leur seuil d'incompétence. Pour lui ses succès se légitimaient dans son parcours antérieur. Il était sans hiatus.

Une des conséquences de cette réussite tardive... il n'y attachait pas beaucoup d'importance. Il ne s'en sentait pas prisonnier.

S'il était content de lui c'était surtout qu'il était content de la manière qu'il avait employée pour être content de lui.

Plus jeune il se serait nourri de la sève de ses succès. Ils l'auraient constitué mais aussi ils l'auraient réduit. A son âge il en goûtait plutôt le suc. D'ailleurs n'était-il pas au dessert de sa vie ?

Sa réussite était comme un prolongement de lui-même. Elle ne lui était pas consubstantielle.

 

Dans cette opposition qu'il faisait entre lui et les autres il n'y avait pas d'esprit de revanche. Non assurément pas. Il savait que la vie consiste à tenir le plus longtemps possible jusqu'à un âge avancé. Et pour ça tous les moyens toutes les illusions étaient bonnes. Les siennes comme celles des autres.

Et au fond peu importait si les siennes avaient juste un peu plus de consistance que celles des autres."

 

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(Un peu estomaqué) Eh bien dites-moi ! (Il change de ton. Agressif) Qu’est-ce qu’elle en pense la raclure d’avorton de ce “car les femmes n’adorent-elles pas les hommes qui comme lui sont marques au sceau du bonheur.”

 

Le rêveur : Vous parlez à qui  monsieur l’instructeur ?

 

L’instructeur : A lui là. Toujours en train de noter tout ce qui bouge. Toute sa vie à noter noter. Pencher sur sa p’tite table. Vous inquiétez pas. C’est pour son bien que je lui parle comme ça. Pour le secouer un peu quoi ! N’empêche il en coulera de l’eau sous les ponts du Styx avant que tu ne puisses te voir aussi beau. (Rires gras derrière la cloison.)

 

Le rêveur : Tout de même raclure d’avorton. C’est sévère !

 

L’instructeur : Ah mais c’est qui note tout l’animal. Le nécessaire et même plus que le nécessaire. Vous avez à côté de vous un as de la didascalie.

Impressionant non ?

Mais j’y pense. Il doit en connaître un rayon en didascalie – le prof-modèle.

 

Le rêveur : Vous m’avez l’air de fort méchante humeur aujourd’hui. Monsieur l’instructeur.

 

L’instructeur : Parce que moi j’ai cette chance de contempler avec délectation un bon prof. Un des derniers qui nous reste. Au fait c’est encore opératoire comme concept “bon prof” par les temps qui courent.

 

Le rêveur : Qu’entendez-vous par opératoire ?

 

L’instructeur : Oh ! Laissez tomber.

 Mais puisqu’on a deux grands spécialistes de la didascalie dans nos modestes bureaux. Profitons-en. Organisons un colloque un symposium. Je suis sûr que mes deux assistants sont aussi des pointures dans ce domaine.

 

(Une tête surgit au-dessus de la cloison juste derrière l’instructeur.)

L’assistant (il récite) : Didascalie vient du grec “didascalia” enseignement instruction d’après le verbe “didaskein” enseigner instruire.

On distingue les didascalies initiales qui comportent la liste des personnages de celles fonctionnelles qui indiquent l’identité de celui qui parle le découpage de l’oeuvre et les déplacements.

De la même manière on distingue les didascalies actives – les actions dans l’intrigue (par exemple “il meurt”) des didascalies instrumentales qui accompagnent…

 

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L’instructeur : Eh bien merci assistant René pour votre précieuse contribution. Nous poursuivrons ult…

 

L’assistant René (imperturbable il continue) :… l’action dramaturgique. Quant à Michel Vinaver dramaturge célèbre il distingue deux catégories de fonctions. Les didascalies à fonction verbale et celles à fonction non verbale…

 

L’instructeur (il s’est levé d’un bond. Furieux il fait face à son assistant) : Mais bordel ! Sur quel ton je dois te dire merci pour que tu la fermes ?

 

(L’autre se rasseoit sans doute penaud. On l’entend derrière la cloison.)

L’assistant René : Oh ! Ca va. M’engueule pas. Moi ce que j’en disais. C’était pour faire avancer le débat.

 

L’assistant Robert  (revanchard) : Chacun son tour.

 

L’assistant René : Ouuf ! C’est vrai qui faut mieux le prendre avec des pincettes aujourd’hui !

 

(De son côté à son bureau l’instructeur attend. La tête de côté inclinée vers le bas. Les coudes sur le bureau. Les mains allongées à l’oblique. Les doigts écartés. Il adopte une figure d’autorité qui excédé n’a aucune envie d’accepter la moindre contrariété.)

 

L'instructeur : Alors pour notre affaire (il agite ses gros doigts boudinés)... Ah oui une idée qui m’est venue en vous écoutant. Je vous cite : "Il savait que la vie consiste à tenir". Ca me rappelle ... Où est-ce que c'est ? (Il cherche dans un dossier et en extrait un nouveau feuillet)  Voilà lisez-moi cette page ! (il lui tend).

 

Le rêveur :  (Il lit à son tout). "Mais comment avez-vous fait pour "tenir" jusqu'ici ? Tenir tenir simplement tenir. Comment avez-vous fait ?

Tenir face au jour. Face à la nuit. Tenir face à la plus petite minute qui passe et face aux années. De l'enfance jusqu'à l'âge avancé. Et face à l'espace et face aux autres. Comment avez-vous fait ?"

Mais c'est moi qui ai écrit ça ! Comment vous l'êtes-vous procuré ?

 

L'instructeur :  Oh ! petit secret-maison. Peu importe... continuez votre lecture.

 

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Le rêveur :  "Si nous sommes tous à la même enseigne je ne connais que ma mesure. Je ne peux en juger que par ce qu'il m'a fallu pour surmonter des échecs des joies rapides et toutes mes incompréhensions.

Seule ma chair est comptable de ce qu'il nous faut pour tenir.

A vous mes frères inconnus, si proches et si lointains c'est la question que je vous pose à chaque fois que je vous regarde.

Comment avez-vous fait pour tenir ? Et je ne le sais toujours pas. Après toutes ces années je n'en ai même pas la moindre idée.

Sur quelle fibre intime vibre votre ténacité ?"

 

L'instructeur :  Ah oui ! On l'entend vibrer vraiment cette fibre intime. J'aime beaucoup. Comme si avec les mots vous cherchiez à vous placer au plus près de ce que précisément vous ne connaissez pas. Comme si vous tentiez l'unisson avec cette matière inconnue. Ah ! Ce que peuvent les mots. C'est étonnant. Mais vous c'est l'héritage paternel pas vrai. (Regard de connivence).  Le fameux.

Et alors dites-moi. Il y a une date qui figure ?

 

Le rêveur (un peu desepéré) :  Oui une date récente.

 

L'instructeur : Une date toute récente même. Donc vous accumulez des succès considérables mais dans le même temps votre vie et celles de vos frères inconnus se résument à cette question : comment faisons-nous pour tenir ? Et la seule réponse que vous connaissiez réellement - la vôtre – ne se dit qu’à travers une suite d'échecs de joies rapides et d'incompréhensions.

Il y a là comme un petit paradoxe entre ces deux textes de tonalité et d'humeur très différentes. Je suis sûr que vous allez me l'expliquer...

Vous allez me dire que les deux sont vrais - et vous savez - je vous croirai. Mais le plus important n'est pas là. Ce qui m'intéresse c'est de savoir lequel des deux pèse le plus lourd.

(Il pose les deux feuillets dans ses mains à plat. Il place ses bras en position de balancier et les fait osciller alternativement de bas en haut.)

La vraie question est là. Lequel des deux a le plus de poids dans votre existence ?

 

(Il y a des instants de silence qui peuvent bien durer une éternité et puis soudain un bras se met à descendre tandis que l'autre  monte inexorablement).

 

L'instructeur :  Cher monsieur vous êtes libre.

 

(Le rêveur a quitté la pièce. Une voix derrière la cloison).

 

Un assistant :  Alors finalement quel texte était le plus lourd?

 

 

 

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L'instructeur :   Le second. Le premier sur ses succès était tellement léger. J'ai même cru qu'il allait s'envoler.

 

L'assistant :  Et tu le laisses déjà repartir ?

 

L'instructeur :   Oh y a pas grand chose dans ce dossier. Je préfère clore l'instruction plutôt que perdre mon temps.

 

L'assistant :   Y avait pas des rumeurs de suicide autour de ce type ?

 

L'instructeur :  Paraît-il. Ils ont hésité avant de me l'envoyer. Il est arrivé içi à la suite d'une noyade. Surpris par la marée montante. Il a longtemps lutté pour ramener sa compagne près du bord. Les sauveteurs ont pu la récupérer. Et puis il a coulé. Ils ont noté dans leur rapport qu'il avait "semblé" se laisser couler. Mais bon ! Il pouvait être épuisé aussi.

De mon côté j'ai le "Relevé de ses derniers états de conscience". Rien de net.

Un drôle de type... comme on en voit passer beaucoup. Mais pas désagréable. Il écrivait des choses aussi. Pas forcément inintéressantes. Si je trouve le temps je les regarderai avec plus d'attention. (Il réfléchit).

En fait non. Je vais envoyer tout de suite son dossier aux archives. Sinon je me connais il traînera sur mon bureau encore pendant des mois.

 

L'assistant :   Enfin c'est toi qui vois. C'est toi le boss. Je disais ça comme ça.

 

L'instructeur :   Non non tu as raison de m'interroger le bien nommé. Peut-être que je vieillis. Je deviens laxiste.

 

L'assistant :  Oh  de toute manière les vrais suicidés on les voit revenir en quatrième vitesse. Et là fais-moi confiance Roger je m'en occuperai personnellement de ton gars.

 

L'instructeur :   J'te fais confiance René.

 

 

 

 

 

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Souvenir

 

J'avance sous un immense dôme plongé dans l'obscurité. Devant moi je distingue une silhouette, la mienne, nous nous dirigeons vers un rectangle de lumière, tout au fond là-bas.

A mesure que nous avançons la lumière se fait de plus en plus avenglante. Les rayons d'une blancheur incandescante forment bientôt une croisée qui semble un obstacle impossible à franchir.

Pourtant on se rapproche toujours. On entend déjà le bruit de la mer.

Une mer démontée, tempétueuse.

 

Ma vie exige une oeuvre. L'aura-t-elle?

Au fond RIEN ne presse.

Mais en surface...

J'avance les épaules un peu lourdes, le ventre rempli d'une tendre sérénité.

 

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