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11.02.2012

Dans cette ville... (II)

 

 

Des mammas africaines, magnifiquement volumineuses, très enturbannées, très colorées hurlaient leur joie de vivre, de jeunes chinois faisaient claquer au flipper, des parties gratuites qu'ils commentaient bruyamment, la machine à café soupirait longuement; on attendait qu'elle s'arrête enfin, mais non elle repartait encore pour de longues secondes. Un haut-parleur juste au-dessus de nous laissait entendre une musique syncopée. A côté, un couple se taisait obstinément, et dans la rue, sur le trottoir en face, un marteau-piqueur, venait parfaire cette symphonie.

J'interrogeai Plaisir du regard, elle me fit comprendre que ce cadre dépassait toutes ses espérances.

- Donne-moi encore un peu de plaisir, s'il te plaît.

Comment lui refuser, c'était demandé  tellement gentiment.

Pour subvertir la cacophonie, je lui criais à l'oreille.

- Évidemment, on peut condamner le plaisir, mais il y aussi une morale du plaisir. Une philosophie du plaisir, des écoles (tantriques) du plaisir. Une religion du plaisir. On peut renoncer au plaisir, et pourquoi pas, se convertir au plaisir. Il y a les Sutras du plaisir, le célebrisssime Kama Sutra.

.On peut être enchaîné au et par le plaisir. On peut se damner par et pour le plaisir et éprouver le plaisir de la damnation ( Don Juan). Et puis j'y pense à l'instant, on pourrait avoir à connaître le plaisir du tragique.

- "Oui, mais là, ce serait un plaisir qui nous ressemblerait". Elle avait dit cela dans un sourire, une sourire simple et profondément naïf. Le genre de ceux qui retiennent mon attention.  Elle continua.

- Et rosir de plaisir, on le peut ?

- Bien sûr qu'on le peut.

- Parce que c'est ton cas, mon garçon, fini le jeune citadin au teint blême, à cet instant précis, tes joues ont rosi, tes yeux brillent, et ton tempérament sanguin apparaît enfin. Ma thérapie produit déjà ses effets.

"Mon garçon", cette fille que je connaissait à peine m'avait appelé "mon garçon" ! comme aurait pu le faire une  tante attentionnée ou une mère aimante.

Mais elle avait raison. Et c'était tout moi. Je fais une chose et je dis le contraire ou bien je dis une chose et je fais le contraire, et je glisse d'un état à son état opposé.  Où est donc le garant de mon unicité ?


Depuis quelques instants le voisin mutique s'agitait, il voulait parler, nous parler.

- Si vous le permettez, jeunes gens, pour ma part je crois que le plaisir se doit, avant tout, d'être chanté.

- "C'est vrai". C'est ce que nous lui répondîmes, en tant que jeunes gens.

Il arrondit la bouche et aussitôt en sortit le tube éternel - POUR LE PLAISIR - sa poitrine se gonfla, ses yeux roulèrent, ses bras s'ouvrirent, et tout l'Orient qui était déjà massivement représenté dans ce bistrot s'installa définitivement. C'était Plaisir d'Orient

La femme qui, l'instant d'avant, était sur le point de planter ce compagnon trop taciturne, lui retrouvait,  d'un coup, tout le charme de leur début. Elle le couvait du regard.

Il eut fini. On applaudit avec enthousiasme. Elle déclara, heureuse comme trop rarement :

- "Moi, ce que j'aime, c'est être parcouru par des ondes de plaisir, des frissons de plaisir, là sur les bras. Etre inondée de plaisir, baignée dans le plaisir, être submergée par une ou des vagues de plaisir". Elle croisait les bras autour de ses épaules, la tête penchée, les lèvres humides, les yeux pétillants, et  faisait palpiter ses mains au long de son  corps.

Cette fois, c'était au tour de l'homme de la regarder, surpris d'abord, et ensuite ravi. Se souvenant soudain tout ce qu'il avait oublié d'elle. La sensualité des femmes, c'est vraiment quelque chose ! pensa-t-il.


- "Et les plaisirs coquins, ça a son importance aussi". C'était Monsieur Jasper, le patron du bar, qui passait à côté et qui tenait à apporter sa petite brique à l'édifice en train de se construire.

- Et toi Maurice, t'en connais en rayon sur le plaisir.

- Tu parles, à part le mendier, parfois le voler. Non, j'n'ai connu que les plaisirs faciles, moi. Tout c'que j'ai fait de ma vie. Non, c'est René qu'est balaize en plaisir.

- Putain, c'est vrai. Les plaisirs vicieux, les sales plaisirs, les plaisirs sadiques, les plaisirs coupables, et roulez jeunesse, c'sont tous mes compagnons, mes frères d'arme.

- Ben mon salaud, moi, j' suis un enfant du plaisir, c'est tout c'que j'ai reçu d'ce côté là.

- Oh le bâtard, j'ignorais que tu étais issu d'un croisement entre une homme de plaisir et une fille à plaisir.

- Tu traites pas ma mère, s'il te plaît.

- Pour moi, les plaisirs de la bouche, les plaisirs de Bacchus, ça...oui! Mais rien de plus. Patron, c'est ma tournée.

Et tous les clients, accoudés au bar, les uns debout, les autres assis sur les hauts tabourets, y allaient de leur rapport autobiographique au plaisir. Bientôt la biographie fit place au simple jeu.

On évoqua les plaisirs d'alcôve et ceux des dieux, celui du roi et ceux de la Cour. A l'autre bout de l'échelle sociale, les plaisirs de la populace et ceux de la plèbe.

Pour certains seuls les premiers avaient droit de cité. Pour d'autres les seconds avaient aussi leur grandeur, leur vertu, et même leur beauté, disaient-ils avec cet air louche qui laissait entendre qu'ils y avaient goutés.

 

 

 La joute devenait générale, l'empoignade verbale totale, comme lorsque un événement vous donne l'occasion enfin de sortir de l'ornière du quotidien, on fait bloc pour en être, et là il s'agissait de bien figurer, d'asseoir sa réputation de locuteur émérite de la langue française. Pas question de faillir, et si l'un hésitait, cherchait un mot, les autres l'encourageaient, l'aidaient du geste, de la voix. On redécouvrait ce bonheur simple de jongler avec les mots

- Et le principe de plaisir, y a pas ? C'est pas un truc qui existe, ça?

- Inconnu au bataillon.

- Ah bon, j'croyais.

Les mammas africaines, lorsqu'elles eurent compris de quoi il retournait se mirent à jubiler dans leur for intérieur, ce qui se traduisait immédiatement par de larges secousses de rire qu'elles partageaient aussitôt entre copines. Et le mot revenait sans cesse dans leur bouche, s'enflait démesurément :

PLAISIR - PLAISIR - PLAISIR - PLAISIR - PLAISIR - PLAISIR.

Il y eut une ligne continu de basse, un choeur de la brousse, sur laquelle des flammèches de sens plus précis venaient s'allumer.

Certains d'entre nous montèrent sur les tables, l'un entonnait avec une voix de ténor, en faisant varier les prépositions :

- "A plaisir - au plaisir - avec grand plaisir - par pur plaisir - en plein plaisir"

Sur la table en face, un autre d'une voix de stentor racontait des histoires d'attraction : :

- "Quel plaisir de vous voir. Vous me procurez un immense plaisir.

Et de répulsion

 - Faites moi le plaisir de déguerpir d'ici, car tel est mon bon plaisir -".

Un autre un baryton, cette fois évoquait comme un art de vivre :

- "Se faire un petit plaisir - les plaisirs de la table - les plaisirs de la chair - les plaisirs du lit - les plaisirs des sens - mais aussi les plaisirs de l'esprit et de l'intelligence.

Et un haute-contre renchérissait  :

- Des promesses de plaisir (si possible innombrables) - les plaisirs et les jours - se faire plaisir - des plaisirs ambigus - des plaisirs illicites - Il chanta aussi le plaisir solitaire, à l'entendre l'alpha et l'omega de tous les plaisirs, mais sous les hués du public pour qui le plaisir était forcément collectif et à son comble..

D'autres, avec une voix d'outre-tombe, une voix de fausset, une voix de crooner, Plaisir elle-même avec une jolie voix de soprane et bien d'autres encore vinrent chanter pour nous confier tous leurs menus plaisirs. Et à chaque fois, des bravo, des applaudissements, des très-bien, des "ah ! j'y aurais pas pensé à celui-là".


Tout cela relevait maintenant de la transe verbale, et moi je m'émerveillais devant l'extraordinaire plasticité de ce mot. Il semblait occuper le centre du langage en attirant tous les autres mots qui s'accolaient à lui avec grâce, sans heurt, et avec une telle évidence. Il les illuminait de sa pleine signification et en retour il se colorait de leur nuance multiple. Les autres mots, dans ses parages, subissaient une déviation et venaient se frotter à lui.


Finalement, la soirée se prolongea tard dans la nuit.


 


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