11.01.2012
Dans cette ville... (IX)
- « Regarde, à la périphérie de la Ville, et aux carrefours, surtout, on voit de jeunes garçons agglutinés les uns contre les autres, qui paraissent former des nœuds de résistance à la dilatation généralisée du monde. Oui, à leur manière, ils résistent aux grands vents de la dispersion qui commencent à souffler pas très loin d’ici
L’énergie se relâche, la matière se détend, de l’espace se crée.
Tu dois comprendre que la géographie de la Ville-Monde relève de la physique nucléaire la plus élémentaire.
Il y a un noyau central qui est parcouru en tous sens par un réseau serré de circulation.
La densité de la matière est maximale. Chaque mètre carré, sur des niveaux multiples, est exploité. Cette matière, sous l’effet de sa propre énergie subit un gonflement ininterrompu.
Au milieu de ce noyau urbain, on est traversé par tous ces flux. On subit une attraction dont il est de plus en plus difficile de s’échapper. La matière attire la matière. La fusion est toujours possible. »
Peu de temps auparavant, elle m’avait dit : « Si je veux aller à droite, je vais à gauche, alors que le mieux était de retourner sur mes pas. Je flotte, en apesanteur, toujours avec un vertige. Même mes vêtements se gonflent de toutes mes incertitudes. Oh guéris-moi, guéris-moi de cette maladie. »
Alors, je l’avais emmenée en banlieue, et à partir de mes réflexions, j’espérais lui donner une orientation à partir de laquelle elle pourrait enfin se repérer. Mais mon ton était docte, quasi-professoral, en porte-à-faux avec nos échanges habituels. Et son comportement trahissait une anxiété, la même que celle de notre première rencontre.
- Mais je t’ennuie avec mes théories.
- Ne te préoccupe pas de mes états d’âme, poursuis ta démonstration.
- « Tout autour, comme les anneaux d’une planète, il y a des périphériques dont la fonction serait de contrecarrer, en les déviant, les linéarités. Cette circularité donne sa pleine cohérence au noyau en renforçant son unité et aussi parce qu’elle augmente la répulsion en favorisant le contournement. Un objet en orbite, Newton nous l’apprend, tombe sans fin vers son centre d’attraction.
On a donc deux territoires urbains qui ne s’interpénètrent pas directement.
Dans la Ville même, où la concentration est maximale, la dispersion minimale, chacun essaie de capter pour son propre compte cette énergie qui rebondit dans tous les sens. On est sous l’emprise de la nécessité, il s’agit de combler le manque. Même le futile apparaît nécessaire.
De l’autre côté du périf , comme on dit, juste de l’autre côté, la nécessité ne fait plus loi, ce n’est plus le manque qu’il faut combler, mais déjà il s’agit de remplir le vide qui s’instaure.
Peut-être commences-tu à voir que deux principes différents régissent ces deux territoires.
Là où le tissu urbain se tend, c’est le plaisir qui vient combler le manque, comme il ne peut être différé, il impose sa nécessité.
Note qu’on retrouve là l’idée traditionnelle de la grande Ville comme lieu de perdition. »
A ce moment de mon argumentation, elle m’interrompt.
- Excuse-moi de t’interrompre, mais cette ville de Plaisir, où je suis allée une fois, elle occupe forcément le centre de la grande Ville ?
- Non, c’est une lointaine banlieue.
- Ah ! Une lointaine banlieue. C’est pas gagné. Mais continue, continue, tu m’intéresses.
- « Il y a toujours plus de gens qui renoncent à la Ville pour s’installer en banlieue. Considère qu’il s’agit d’un renoncement à cette forte probabilité d’être touché par la haute concentration d’ondes de plaisir en circulation dans le centre, et l’acceptation, en évoluant dans un univers plus distendu d’être touché de manière plus aléatoire par ces mêmes ondes. On accepte alors de différer son plaisir. Mais cette acceptation, en apparence simple, vécu comme un simple glissement, fait entrer de plain-pied dans une autre sphère. Une sphère régie par un autre principe, celui de la morale dans lequel il faut choisir entre le bien et le mal.
Et maintenant, je te pose cette question : es-tu en mesure de me dire de quel côté du monde tu habites ? »
- Oh, depuis quelque temps, c’est une cité, les gens disent, la cité avec un nom de fleur après, c’est comme un passage, une impasse peut-être, oh, c’est très compliqué, beaucoup d’agitation, de sollicitation, du plaisir aussi, oui beaucoup de plaisir. Mais c’est trop pour moi, je songe à déménager.
Ce n’était toujours pas gagné. Je décidai de lui montrer un des concepts-clés de ma théorie : les boulevards périphériques.
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