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11.01.2012

Dans cette ville... (VI)

 

Comme elle avait permis, le temps d'un soir, de voir disparaître ma tristesse, j'avais effectivement décidé de la recréer. A partir des bribes de notre conversation de ce soir-là, je réinventais son humeur, ses mots, son esprit, ses gestes, comme à partir d'un fragment d'A.D.N. on recompose un organisme entier.

Les résultats dépassèrent très vite mes espérances. Chaque jour elle progressait. La créature échappait toujours plus à son créateur, c'est ce que je constatais à chacune de nos discussions.

Dans le bar où nous nous rencontrions, il y avait bien des clients pour s'étonner de mon manège. Il y en avait d'autres pour leur répondre :

- Ne vous inquiétez pas ! C'est Timide qui parle à sa Blanche-Neige.

Suivaient de petits rires vite réprimés par le regard sévère de madame Claudette qui leur intimait le silence. 

Pourtant je ne trouvais pas mes entretiens avec une absente ridicules, à une époque où des centaines de millions de gens, dans tous les lieux publics de la planète, déambulent en susurrant des flots de parole dans un petit boitier rectangulaire.

 Alors, que chacun remédie à sa solitude comme il peut .

Je préparais chacune de nos rencontres avec beaucoup de soin. J'essayais d'aborder les sujets les plus divers pour ne pas la lasser. Dans les premiers temps, je lui fis la lecture de ce que j'appelais - mes Mythologies. Sans reprendre mon souffle, je lui lisais trois ou quatre textes de mon crû. Je trouvais toujours une auditrice attentive, à la fin, une critique souvent inspirée.

C'étaient des écrits qui provenaient des zones les plus obscures de ma conscience.

 

Comme en majesté.

Et je vole maintenant avec un couple vassal accroché à mes basques. Je convoite la femme et les installe l'un et l'autre sur mes genoux, comme en majesté, moi, assis sur un trône de lumière.

Je suis au regret d'annoncer au mari que je vais me débarrasser de lui. Il doit disparaître pour que mes projets s'accomplissent, et pendant cette négociation, j'entreprends de caresser l'entre-jambe de la voluptueuse épouse. Ses soupirs embaument l'espace entier.

Puis comme pris d'un remords, j'accorde au mari une ultime relation avec sa femme. Je m'allonge et je leur offre mon corps en guise de couche conjugal. Il la pénètre sans délai. Mais les événements ne sont pas fait pour durer, ils deviennent vite inconsistants.

Me voilà, maintenant, étendu comme un mendiant sur un coin de terre. J'attends ... quoi exactement ? Je l'ignore. Peut-être que des hommes d'importance aient terminé de traiter des affaires importantes. Je ne dois pas me montrer à eux. La futilité de nos distractions et de nos existences seraient une insulte à leurs activités inquiètes. Mais l'ennui qu'ils dispensent est trop fort. Je me souviens soudain que j'ai le pouvoir de me rendre invisible à leurs yeux. Et je m'envole, hors de leurs regards, seul ou accompagné, je ne sais plus. Peu importe.

 

            La petite boniche

Il se tient le sexe, ce sexe trentenaire, et les couilles lourdes comme des mamelles. - Tripotage - Onanisme - Aveu - Bref - Il est dans la baignoire; quatre heures de l'après-midi, l'émail commence à lui manger le genou. La petite boniche est entrée, il l'attend depuis, au moins le début de la matinée. Elle s'est assise en face de lui, accoudée au rebord, elle a l'air très amoureuse, avec son  col blanc en dentelles. Ils vont se fiancer, mais il ne peut plus lui cacher son identité.

On les a retrouvés, étendus sur le linoléum, tous les deux éventrés, l'arme du crime, on ne la connait pas, ils ont emporté ce secret dans la tombe. Des enfants sont nés de cet accouplement, au moins deux. L'un a été retrouvé en Amérique du Sud, il connaissait sa filiation, il était propre; l'autre a été rapatrié d'Extrème-Orient, il était innocent.

 

            Mardi des sacrifices

Le sable virginal. Nous prions sous la tente à l’ombre des grands Sages. Ne pas craindre la mort. Des bras empanachés déversent sur nous dans un geste de molle humanité leurs durs outils guerriers. Les cris des Initiés allongés dans la fosse montent autour de moi. Les parents des victimes seront indemnisés. Une lance en suspend s’intéresse à mon oeil. Particulièrement. Ne pas craindre la mort.

 

Sous la colère d'un dieu.

Oh mère ! comme vous me revenez, avec une certaine pétulance, je le constate du haut de ce sapin où je suis réfugié pour échapper à vos furies et à celles de vos compagnes.

Cet arbre vigoureux, vous le secouez comme fétu de paille afin de me mettre bas; et voilà qu’au terme d’une chute rendue inévitable, vos chairs, déjà rougies au sang des sacrifices, l’amortissent. Est-il possible d’imaginer de ces sortes de mousses carnivores ?

Et ces bras qui se tendaient pour recevoir ce corps (le mien) dans sa chute, voilà qu’ils s’en saisissent et c’est vous oh! mère  qui la première, les yeux révulsés et l’écume à la bouche, prenez des deux mains ce bras gauche et vous arc-boutant du pied à mon flanc,  l’arrachez à l’épaule en le désarticulant.

Oh vous  mère ! vous ne  reconnaissez donc pas votre enfant,  vous qui l’avez façonné, deviez-vous ainsi le désunir !

Mais voilà ma tante, cette tante, douce lune de mon enfance, qui en fait de même avec la jambe droite.

J’assiste impuissant à mon démembrement.

Oh vous, femmes de haute lignée ! jusqu’à ce jour les plus aimantes des femmes, j’ose dire : même les plus sauvages des bêtes n’en usent pas ainsi avec leurs petits !

Mais c’est vous,  mère, qui d’entre toutes ces femmes, êtes la plus cruelle puisqu’avec vos ongles vous me lacérez la chair, et à pleines mains me déchirez le ventre pour en extirper les viscères.

Et le long ruban dévidé, voilà que vous l’offrez en pâture à ces folles, aussitôt elles s’en saisissent, le découpent à coups de dents, et se livrent sur elles-mêmes et à mes dépends à d’horribles et grotesques flagellations.

Alors, comme si une suite pouvait encore advenir, oh mère !  voilà que vous m’émasculez, oh petite mère ! j’eusse de toute évidence fermé les yeux sur ce  spectacle si une de vos congénères n’avait cru remplir son office en les énucléant de leurs orbites par simple pression des pouces.

De plus, avec vos deux mains blanches, déjà rougies au sang de votre fils, vous lui arrachez le coeur, ce coeur généreux qui ne battait que pour vous, et l’offrez en holocauste aux cieux, et tout de suite après,  vous  le dévorez avec des cris de joie.

Ne vous est-il plus loisible, oh petite mère ! de prendre conscience que cette succession d’actions dépasse véritablement l’entendement, et nous entraîne loin, bien trop loin, de toute mesure humaine ?

Oh  mère ! Jusqu’à présent la plus délicieuse des mères, que nous restera-t-il après tant d’effrois ?

Quels mots devrons-nous chercher pour trouver le pardon ?

Combien de métamorphoses devrons-nous subir et jusqu’à quel monde devrons-nous nous hisser pour que le nom d’Agavé et celui de Penthée soient de nouveau reliés par l’amour maternel et la piété filiale ?

 

- Houfa ! Le dernier, c'est du gros. Je veux dire dans le genre mythologique, c'est pas de la petite bière.

Mais dans tous, les actions, les événements viennent se choquer les uns contre les autres. Il n'y a plus d'autre ligne organisatrice que celle de la pulsion.

Cette pulsion qui fait du sujet la victime des pires grandeurs comme des plus basses soumissions.  Ca me fait froid. Quand même, tu serais un drôle de type que ça ne m'étonnerait pas. Et elle me dévisageait avec un air profond.


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