11.01.2012
Dans cette ville... (VII)
Un autre jour, je lui avais préparé une batterie de questions comme on en trouve dans les magazines féminins.
- Je voulais te demander. Quand tu entres dans un wagon à deux niveaux. Est-ce que tu t'engouffres vers le bas ou est-ce que tu t'élèves vers le haut ?
Elle me fixe, un peu amusé, et puis elle avance le buste vers moi, remuant les épaules, fière, comme par défi.
- Je m'engouffre vers le bas..
- Tu t'engouffres vers le bas. J'en étais sûr. Ensuite je te demande de me répondre du fond du coeur. Est-ce que tu préfères les ris de veau ou les abats de mouton ?
- Du fond du coeur, les yeux dans les yeux, et en toute vérité, car la vérité est ce qui m'importe le plus au monde, je te répondrai, et de nombreuses personnes pourraient venir témoigner ici, que je préfère, et de loin, les ris de veau.
- Les ris de veau ! Je note donc : ris de veau. J'aimerais savoir également : est-ce que tu crois qu'une fille, qui aurait le choix entre passer sa vie avec les vingt plus beaux garçons de la planète et une seule nuit avec moi, pourrait choisir cette deuxième solution ?
Elle fit beaucoup de difficultés pour répondre, voulut savoir si les beaux garçons se présenteraient tous en même temps ou un par un. Dans le premier cas, la beauté étant soumise à cette dure loi entropique qui veut qu'elle s'efface avec les années, il faudrait songer à un renouvellement, et quelle serait sa périodicité, annuelle, décennale, etc...
Qui procéderait à la sélection de ces beaux étalons ? la fille en question aurait-elle son mot à dire et si elle avait voix au chapitre, son opinion serait-elle simplement consultative, partielle, déterminante, totale?
Est-ce que cette vie partagée avec ces beaux garçons s'insérerait dans un programme télévisuel de reality-show ?
Et quand tous ces points furent éclaircis, un à un, elle me fit une réponse qui me satisfit ... je veux dire, qui me donna entière satisfaction.
Mon test s'arrêtant là, solennel, je déclarai :
- Je suis maintenant en mesure de dessiner ton profil psychologique grâce à ce jeu des questions-réponses auquel tu as bien voulu te livrer.
Tu es donc une fille irrésistiblement attirée par les bas-fonds...
- Evidemment ! Si j'avais su que ta question était si bêtement piégeante, j'aurais répondu que je grimpais au premier étage, et je n'aurais pas menti pour autant.
- Peut-être mais ta réponse spontanée a été : je m'engouffre vers le bas. Attirée par les bas-fonds, donc, fille de mystère, tu es fermement assurée dans tes choix, à un point tel que l'on sent qu'il faut se lever de bonne heure pour te faire dévier.
- C'est ce qu'a toujours dit mon père.
- Il y a donc un papa ?
- Et une maman aussi. Non, je ne suis pas née du frottement d'une semelle de vent sur le macadam, comme tu sembles le croire.
- Une semelle, du vent, le macadam, mais c'est l'idée exacte que je me faisais de tes géniteurs. Comment l'as-tu deviné ?
- Tu n'es pas le premier.
- Unbelievable ! Toujours est-il que tu sais faire fi du strass, du toc, du glamour, de tout cet enchantement factice du monde contemporain pour te consacrer aux choses simples, authentiques, et c'est tout à ton honneur.
- Rien que je ne sache déjà. Ecoute ton test est minable, et pour demain, je te conseille de trouver beaucoup mieux si tu veux garder, plus tard, une chance de me revoir.
Malgré la menace, en se levant, elle me laissa un petit bécot sur le nez.
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