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11.01.2012

Dans cette ville... (X)

 

Je connaissais un endroit qui lui permettrait de prendre pleinement conscience de l’ouvrage. Juste aux pieds de celui-ci, c’est un no man’s land où règne un silence étrange. Elle le remarqua :

- Je me souviens. Avec mes parents, nous avions visité une ville fortifiée, un été. Sous les murailles, c’était le même calme. Du bruit vient se perdre ici. On dirait la rumeur du vide.

Elle se tourna vers moi :

- Tu as l’air fier de toi. On pourrait savoir pourquoi ?

- Pour rien. Vraiment pour rien.

 

Nous nous trouvions sous un pont qui enjambe un canal. Dans une des piles de ce pont, se trouvait un escalier qui débouchait sur un étroit terre-plein entre les deux bandes du périphérique.

Après avoir escaladé une grille, nos bustes se trouvèrent à hauteur de la chaussée. Elle s’arrêta net, les traits du visage soudain creusés, les yeux exorbités. Le vacarme était terrifiant, les voitures déchiraient l’espace. Elle suivait des yeux la course de chacune d’elles, et en même temps, elle inspirait intensément comme si elle voulait s’enivrer de tout cet air vicié. Je la tirai en arrière. Sa surprise était immense.

- Mais il y a deux routes, dans deux sens différents. Lorsqu’on me parlait de périphérique intérieur, je pensais qu’il se trouvait à l’intérieur de la ville, et le périphérique extérieur, au-dehors !

Je repris sur un ton pédagogique.

- Il y a la Ville à notre droite. Elle est entourée directement par celui qu’on appelle le périphérique intérieur. Sur celui-ci, les voitures tournent dans le sens des aiguilles d’une montre. Dans le sens contraire, c’est le périphérique extérieur.

- Mais pourquoi parle-t-on de périphériques intérieur et extérieur, si tous les deux sont, comme tu viens de me l’expliquer sur ce ton pédagogique qui m’irrite au plus haut point, extérieurs à la ville.

 

Je restai coi. Je n’aurais jamais pensé qu’on puisse formuler une telle objection. Mais elle me tira de l’embarras en proposant une hypothèse.

- J’ai compris. On parle d’un périphérique intérieur parce que, même s’il est à l’extérieur de la ville, il est à l’intérieur des banlieues qui entourent la ville. Et le périphérique extérieur est qualifié ainsi parce que, même si lui aussi est à l’intérieur des banlieues, on ne retient que sa qualité d’extériorité par rapport à la ville. Est-ce que tu confirmes mon interprétation ?

Non, je ne la confirmais pas. Quelque chose me chiffonnait. Quoi exactement ? Tout de même un peu tiré par les cheveux, à mon goût. Il y eut un long silence dans le vacarme des voitures. Nous cherchions la bonne formulation. Soudain, elle :

- Je crois que j’ai compris. Notre erreur vient que nous voulons toujours relier le boulevard périphérique à la géographie ; c’est à dire aux lieux qui l’entourent. Mais non, pour désigner ses parties – intérieure / extérieure – il ne faut se référer qu’à lui-même. C’est un système routier qui produit ses propres désignations. Intérieur parce qu’il est intérieur à l’anneau et extérieur parce qu’il est extérieur à l’anneau. Tu comprends ?

Devant une telle évidence, de nouveau le silence mais cette fois pour marquer mon assentiment.

 

- « A moins que… à moins que…» Et là, elle voyait poindre une pensée qui l’horrifiait : « A moins qu’à un certain endroit, il y ait un chassé-croisé et que le périphérique extérieur devienne intérieur et réciproquement. Et là, de facto, par ce jeu pervers, le système annulerait de lui-même ses propres désignations. »

Je jurai sur ce que j’avais de plus cher que jamais mais jamais, sur toute la circonférence, une telle aberration ne se produisait.

- Tu es sûr ?

J’étais même prêt à parcourir à pied avec elle tout l’anneau pour qu’elle constate de visu la véracité de mes propos. Elle ne fut qu’à moitié rassurée. Elle en avait gros sur le cœur avec les ingénieurs des Ponts et Chaussées. Elle les savait prêts à tout pour égarer son esprit.

- Excuse-moi. Mais il y en a qui n’ont jamais rien fait pour m’aider à m’orienter dans le monde. Au contraire, s’ils ont des solutions pour me faire perdre la tête, ils n’hésitent pas, tu peux me croire. J’en fais vraiment une affaire personnelle.

Je la rassurai encore et encore, et enfin je parvins à la convaincre :

- Ton idée d’un système routier, autonome, tourné sur lui-même, sans référence aux lieux qui l’entourent, est tellement judicieuse, tellement pertinente, tellement parfaite, qu’à aucun endroit, cet ouvrage pourtant monumental n’est au niveau du sol. Il est toujours hors-sol, soit en tranchées et tunnels, soit en viaducs et ponts. Il n’est jamais dans un rapport de contiguïté avec les territoires qu’il traverse. Incroyable. Non !

Même les entrées et les sorties sont de petits ouvrages d’art. L’ensemble est une pure construction, un coup de force sur le territoire. Voilà tout.

 

On s’en retourna en empruntant une de ces artères qui plongent vers le centre de la Ville. Une plénitude nous parcourait, celle d’avoir compris quelque chose ensemble et par nous-mêmes.

- Est-ce que tu crois qu’après un premier raisonnement juste et vrai, tous ceux qui viennent ensuite, par un enchaînement logique, seront eux aussi, justes et vrais ?

- J’aimerais bien, mais bon !

De nouveau, elle s’échauffait.

- Moi, je suis dans l’erreur et ça dure longtemps. Je sais confusément que je suis dans l’erreur et je suis malheureuse. Un beau jour, je fais l’effort et je comprends. Alors je suis dans le vrai. Mais le passage est soudain, il est brutal. Et c’est une souffrance, aussi, d’avoir mis tant de temps à trouver la vérité.

Les autres, j’ai l’impression qu’ils passent très progressivement de l’erreur à des demies erreurs, à des demies vérités et ainsi de suite avec de petits intervalles. C’est plus confortable, on vit mieux de cette façon. Peut-être même qu’ils n’ont pas conscience ni de leur erreur ni d’être dans le vrai. Mais moi, j’ai pas droit à ça. Pourquoi ?

 

Pour la calmer, je lui pris la main, lui caressai la paume, ensuite le bras qu’elle avait nu. Il faisait chaud. Sa peau était délicatement moelleuse, et cette journée de printemps, ensoleillée. 

 

 

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