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12.02.2012

Dans cette ville... (I)

 


 Dans cette ville, il y a des millions d'histoires individuelles, mais celle que je vais vous raconter - c'est  la mienne.

 

A l'époque, ils m'appelaient Timide, rapport peut-être à cette omniscience muette qui émanait de ma personne, mais aussi revêtu que j'étais d'une trop mince couche d'identité psychique. Quoi qu'il en soit, je jouais ma vie en mineur. C'était l'histoire de "Moi, je ou le double atrophié."

Je me sentais comme une épithète esclave. Je n'avais plus la force d'appartenir au genre humain. (Faire parvenir ma carte de membre à un bureau de l'ONU avec la mention "Ne fait plus partie de la catégorie que vous prétendez défendre".) J'y songeais. Oui, c'est vrai, à cette époque-là, j'y songeais !

Le vide aurait suffi.

Je me sentais comme un coucher de soleil derrière un cimetière ou un astérisque renvoyant à une note inexistante en bas de page.

 De très anciennes humiliations me remontaient comme des nausées, et j'aurais voulu vomir jusqu'à mon propre squelette.

On me disait :" Si tu veux jouir de ta valeur, il faut prêter de la valeur au monde. " Je répondais oui peut-être. On ajoutait aussi : "Tu te sens tout flappy-bluesy, n'est-ce pas ?" Et je répondais; " Flappy-bluesy, je ne suis pas sûr qu'il s'agisse de l'expression qui convienne."

J'étais obnubilé par mon évolution intérieure et souhaitais acquérir une personnalité juste plausible, sans voir que j'étais plus névrosé que negligent. Aussi loin que remontait ma conscience, elle était douloureuse.

Je n'avais plus qu'un espoir : Modifier cet objet douloureux en modifiant mon reflet dans la glace. J'allais vers les autres, j'attendais d'eux un signe qui ne venait jamais. J'étais trop fier pour vouloir inspirer confiance.

J'aurais aimé être habité par quelque lassitude idéale. Tel n'était pas mon cas, ma lassitude n'avait rien d'idéal.

 

Un jour que je racontais tous mes déboires à une fille, elle me dit :  - Arrête ! Tu me fiches la ménopause.

Je décidai de contempler mon interlocutrice avec plus d'attention. D'autant plus qu'elle ajouta :

- Essaie de me séduire.

D'abord, je me méfiai. D'instinct, je savais que si les hommes peuvent se payer le corps des femmes, les femmes aiment se payer la tête des hommes. Je décidai la provocation.

- Tu sais ce qui va t'arriver à toi, cette nuit ?

- Non !

- Rien !!

Elle ne s'épuisa pas d'un sourire, ce genre de sourire un peu lâche qu'elles ont et qui laisse le dernier mot à leur séducteur. Non, elle ne l'eut pas et, sans un mot, sans un sourire, elle me fit signe de poursuivre.

Je lui expliquai la difficulté que j'avais à me faire aimer d'une femme que je jugeais digne d'aimer.

Elle me dit : " - Si tu es privé de dialectique, alors murmure l'essentiel."

Facile à dire. Heureusement, je savais marmonner des mots, avec un débit très lent, et ils prenaient une dimension sacrée. Peu importait la manière indistincte dont les phrases sortaient de ma bouche, on comprenait seulement qu'elles devaient  être dites.

- Suis-je voluptueux ou bien jouisseur ? A vrai dire, j'hésite, j'hésite comme un indécis. Mais le problème n'est pas là. Le problème est : Pourquoi te séduire ?

Je lui expliquai très essentiellement que même la vie ne me laisserait pas le temps de me réaliser pleinement. Que pouvais-je attendre d'une femme ?

 Je poursuivais : "- J'ai toujours considéré l'amour d'une femme comme un don du ciel, quelque chose d'à peine méritée. J'en suis sûr, quand une femme m'aime, ce n'est pas vraiment moi qu'elle aime, plutôt une idée de moi, mais si un matin elle ne m'aime plus, c'est bien moi qu'elle n'aime plus. J'ai vécu une fois ce sentiment d'être enfermé à l'extérieur d'une femme, prisonnier au-dehors. Je ne le vivrai pas deux fois, non, pas deux fois. Si j'ajoute qu'il est difficile de vivre avec certaines personnes, et impossible de les quitter, alors vraiment pourquoi te séduire ?

- Non pas me séduire...  essayer.

- Et dire que l'amour est la première chose à laquelle une femme et un homme pensent lorsqu'ils se rencontrent. Mais la toile de fond de l'amour, c'est la guerre. Il est plus facile entre les vivants et les morts qu'entre les vivants.

- Que regardes-tu en premier chez une femme ?

- Son décolleté. Il y a des décolletés qu'on dit profond comme des tombeaux.

- Eh bien !

- Eh bien, ce ne sont pas ceux que je préfère.

- Qu'elles sont ceux que tu préfères ?

- Je ne sais pas s'il y a un nom pour désigner ceux que je préfère.

- Comment me vois-tu ?

- Tes membres sont graciles, tes seins sont menus, ton petit ventre rond semble fécond. Ce qui te confère une distinction maniérée comme si tu étais droit sortie d'une cour gothique dans laquelle les rituels de courtoisie imposent au corps féminin les sinuosités de l'arabesque.

J'ajoute que tu laisses entrevoir une certaine féminité extrême avec ce que cela suppose d'intuition et de sympathie pour l'autre.

- Si tu devais me faire l'amour, comment t'y prendrais-tu ?

- D'abord j'éteindrais la lumière.

- Mmm ! Exécrable commencement.

- Ensuite par tâtons successifs, je tenterais de parvenir à mes fins, parce que tout au bout de ces très longues jambes (qui sont, je tiens à le souligner, d'une régularité sans défaut pareilles à des colonnes toscanes) il doit bien y avoir quelque chose.

- Sans aucun doute. Bon, la suite est meilleure. Mais enlève ta main de là où elle est.

- Plus tard, dans la série désir, ce serait sous haute tension, ce serait haute passion. A fond la cuisse, à l'attaque, à l'attaque, à fond la cuisse, à l'attaque et dans une fièvre d'avoine, nous ferions monter la poussière de la danse.

Elle me fit comprendre qu'elle avait une envie de café, sans doute dans le but de faire retomber mes ardeurs. Ce dont je lui sus gré, j'ai horreur de m'échauffer en pure perte.

 

Sans que la disposition des lieux ait fondamentalement changé, nous étions maintenant autour de sa tasse de café. Elle reprit.

- Comment m'as-tu dis que tu t'appelais ?

- On m'appelle Timide.

- Timide. Est-ce le nom que tu voudrais transmettre à tes enfants s'ils venaient à voir le jour ?

- Non, pour eux je m'appellerai Tragique.

- Pourquoi Tragique ?

- Parce que je leur apprendrai à prendre la vie au tragique, mais pas au sérieux.

- Et moi de quel nom pourrais-tu m'affubler ?

- Pour toi, ce pourrait être Plaisir.

Cette nouvelle identité lui plut immédiatement.

- Plaisir, c'est gentil Plaisir. Et pourquoi donc ?

- C'est que j'ai beaucoup réfléchi sur les différentes sortes de plaisir. Veux-tu que je t'en énonce quelques uns.

Elle ne se fit pas prier.

- D'abord considère  les plaisirs éthérés, un plaisir d'ange, des plaisirs enfantins, mais aussi de vils plaisirs. On peut rugir de plaisir, ou ronronner de plaisir. Miauler de plaisir. Pousser des cris de plaisir. Un plaisir de bête, minauder de plaisir (Note qu'ils ne me viennent pas dans un ordre ascendant). S'exclamer, s'esclaffer de plaisir, soupirer, hoqueter de plaisir. Bondir, sauter de plaisir. Hurler de plaisir. Crier son/ de plaisir, un feulement de plaisir. Plaisir d'offrir, de recevoir. Le plaisir d'une rencontre et le plaisir de te revoir. Un plaisir sauvage, brutal, les plaisirs guerriers et le plaisir des habitudes. Le plaisir du beau, un plaisir infini. Un plaisir vache, animal ou bestial.


Sur ce, elle manifesta le désir de descendre dans la rue. L'atmosphère de ma chambrette devait lui paraître étouffante.  J'obtempérai de bonne grâce tout en lui faisant remarquer que les trottoirs de nos citées sont trop souvent défoncés pour qu'on puisse espérer marcher côte à côte,  serrés l'un contre l'autre,  tout en ayant une conversation agréable.

Nous irions au café. Elle le voulait populaire, pas refait à neuf, pas ripoliné, pas chiquifié comme trop souvent désormais. On s'installa dans un où j'avais mes habitudes.

 

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