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11.01.2012

Dans cette ville... (III)

 

Un jour passa, puis deux, puis trois; au matin du troisième jour, j'avais réintégré le café habituel. Un homme, tout en os et  longueur, entra à son tour dans l'estaminet.

- Monsieur Filochard !

- Madame Claudette !

- Qu'est-ce qui prendra ?

- Plus tard, un peu.

- Comment ça va Filochard ?

- Ca va, ça va.

- Mais c'est la Filoche, comment va-t-elle ?

- Elle va.

- Cette bonne vieille Filoche, comment ça va ?

-  ............................. !    

    .

Entrée de client emblématique d'un bistrot citadin où l'observateur attentif peut faire son miel de chaque mot prononcé. D'abord il repérera la complicité entre madame Claudette, conjointe tenancière de monsieur Jasper, et monsieur Filochard. Il y avait de la compréhension et de l'estime entre ces deux-là. Certains allaient même jusqu'à dire que ... enfin bon, inutile de colporter des ragots qui de toute façon n'intéressent plus personne.

Ensuite ce même observateur ne sera pas insensible à la familiarité, sans doute excessive, avec laquelle les autres clients du bar interpellent ce bon monsieur Filochard. Familiarité qui leur vaut de vagues réponses de la part de l'interpellé et le dialogue se termine par ce laconisme suprême qu'on appelle le silence.


Le grand homme m'aperçut, il m'interpelle :

- Ah, vous êtes là, jeune homme. Après les salutations d'usage, il m'entreprend, sa main droite tient le comptoir, le bras gauche se prépare à accomplir des gestes amples qui viendront souligner ses dires.

- Que devient cette délicieuse créature qui vous accompagnait, l'autre soir ? Ah ! J'ai encore son rire charmant à l'oreille. Un cristallin qui me tombe en cascade légère au fond du tympan. J'ai encore cette musique du paradis, là, vous voyez ! Et d'un geste large, il me désigne l'organe encore charmé. Une princesse, vraiment, que vous saviez faire rire. Dieu merçi, vous pouvez ne pas toujours vous complaire dans ce rôle de triste sire que vous nous offrez jour après jour. Et comme l'on dit :"Femme qui rit..."

S'il est vrai que dans notre société,  le beau n'est souvent qu'un simulacre du bien, j'ose dire que ce soir-là, cette belle jeune fille nous a fait du bien.. J'affirme que nous lui devons pour une large part, cette soirée peu commune. La clientèle opinait du chef. Sinon comment l'expliquer ? A partir d'une certaine heure, ce lieu se colore d'une teinte que j'appellerais sinistre, peuplé de créatures moroses qui viennent oublier ici leur infâmante solitude. Il fallait bien l'apparition de cette enfant venue on ne sait d'où pour stimuler en nous un appétit de vivre qu'on croyait disparu depuis longtemps  La clientèle opinait toujours mais en se sentant vaguement coupable. Le regard de monsieur Filochard tomba sur madame Claudette, un voile de tristesse habillait son visage.

J'excepte, bien entendu, de ce pauvre tableau notre aimable hôtesse car sans sa gentillesse coutumière nous ne serions pas ce que nous sommes encore, je veux dire : des-hommes-toujours-debout. Néanmoins, vous le reconnaîtrez volontiers,  chère madame  Claudette, un certain âge, les vicissitudes de la vie, ont intériorisé la bonne humeur de vos vingt ans. et il vous est plus difficile désormais de nous entraîner vers de riantes soirées comme vous le fîtes jadis. Madame Claudette ne le reconnaîssait que trop. D'ailleurs on voyait bien qu'elle était en accord parfait avec chaque mot qui sortait de la bouche de son Filochard, pardon, de son monsieur Filochard. Rien à voir avec son Jasper de mari, un  brave homme, certes, plein d'actions et de décisions, mais qui ne s'exprimait généralement que par monosyllabes  courtes. Il était bien incapable, le pauvre, d'enchaîner tous ces mots les uns à la suite des autres et de leur donner cette profondeur de sens qui faisait qu'en écoutant monsieur Filochard on se disait que la vie valait quand même la peine d'être vécue.


- Elle doit m'appeler chez moi, aujourd'hui, même.

- Aujourd'hui même ! Eh bien courez, jeune homme, courez l'attendre. Ce sont des minutes d'exception que cette attente. Et que le firmament s'entrouvre pour votre bonheur. Vous le méritez. Tous nos voeux vous accompagnent.


Muni d'un tel viatique, je m'éclipsai, même si mon intention première était plutôt de rester une bonne partie de la matinée dans le bistrot. Parfois il faut savoir faire de la vie une pièce de théâtre et faire de nos mouvements un prolongement direct des paroles qui ont été prononcées.


 

 

 

 

 

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