08.12.2011
Police des âmes et des frontières (I)
Il faut donc suivre ce qui est commun - universel.
Or, bien que le logos soit commun à tous,
la plupart vivent comme si la pensée
leur était possession particulière.
Héraclite d'Ephèse
Communication au lecteur
A ce moment de ce recueil de textes, son auteur tient à préciser un certain nombre de choses.
A la suite de la mésaventure qu'il a racontée tout au début, et aussitôt après avoir repris pied sur la terre ferme, il n'a eu de cesse de retranscrire un à un, comme sous le coup d'une dictée tous les mots qui lui avaient alors traversé l'esprit.
Pourquoi a-t-il procédé ainsi, alors que, direz-vous, ces textes existaient déjà avant cet incident qui faillit lui coûter la vie ? N'aurait-il pas pu tout simplement les reprendre sous la forme matérielle qui était déjà la leur ?
Eh bien, tout simplement, parce qu'ils bénéficiaient d'une aura et d'une légitimité nouvelles que leur conférait ce moment d'exception entre la vie et la mort dans lequel ils étaient réapparus. Bien qu'anciens et pour certains très anciens, il retrouvait ses mots plus brillants, comme neufs au fond de son cerveau.
De plus, d'un simple point de vue pratique, la compilation de ce recueil se serait en fait révêlée plus difficile à partir de ses sources matérielles; en effet beaucoup de ces textes étaient dispersés, certains d'une relecture difficile, d'autres enfin, qui réapparaissaient sous sa dictée avaient complétement disparus, et leur auteur a eu beau cherché et cherché, il n'a jamais pu remettre la main dessus.
Si bien que grâce à cette dictée, ses textes ont acquis une unité qu'ils n'avaient jamais eu auparavent lorsqu'ils étaient éparpillés, et qu'ils n'auraient sans doute jamais eue.
L'auteur de ces lignes ose même espérer que si la dictée a mis à jour une unité, c'est bien celle d'une oeuvre. Mais là, c'est au lecteur d'en juger.
Toutefois cet auteur, içi, tient à s'adresser solennement à celui qui le lit. De tout ce qui précéde, il n'en retranche rien, aucun mot, aucune phrase qui ne soit de lui. Chaque texte, à des périodes diverses de sa vie, il se souvient parfaitement de les avoir écrit, même ceux dont il ne peut apporter la preuve puisqu'ils ont été perdus.
Par contre, et il l'affirme avec toute la netteté possible, il ne peut être tenu pour responsable des lignes qui vont suivre. Il ne peut en aucune façon assumer ces dialogues scabreux qui n'ont pu s'infiltrer dans son cerveau et se glisser entre ses mots à lui que dans ce moment où il était sans connaissance, peut-être (émettons cette hypothèse) entre le quatrième et le troisième mètre sous la surface de l'eau.
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Encore doit-il reconnaître deux choses tout en les jugeant regrettables.
Ces dialogues sont bien apparus à la pointe de son propre stylo et se sont bien inscrits sur des feuillets qu'il tenait d'une main à la place exacte qu'ils occupent désormais dans ce recueil.
Le deuxième point concerne l'identité de ce personnage qui apparaît didascaliquement dans ces dialogues sous la dénomination du "rêveur". Force lui est bien de constater que ce personnage et l'auteur de ces lignes sont bien une seule et même personne !*
Non pas que l'auteur se reconnaisse dans les propos tenus par ce personnage. Sous quelques cieux que ce soit, il ne se souvient pas de les avoir jamais tenus. Et même sous la torture il serait dans l'incapacité d'affirmer le contraire.
Mais il lui faut bien reconnaître que ce "rêveur" et lui sont faits des mêmes songes. Non pas qu'il est rêvé "réellement" les rêves qui sont mentionnés dans ces dialogues cauchemardesques**, mais, et c'est là le plus étrange, il aurait pu les faire, et surtout il est le seul sur cette Terre qui aurait pu les faire.`Pourquoi ?
Tout simplement parce que ces rêves et leur analyse mettent en scène des situations, des événements, des personnages dont il est le seul à pouvoir tenir tous les fils. Il est le seul à en occuper le centre. Et pourtant un autre, ce rêveur occupe, dans ces dialogues, cette même position centrale avec tous les signes de l'authenticité et de la bonne foi.
*Sans tenir compte du fait qu'ils partagent le même prénom, ce qui est établi par certaines pièces de ce document.
** Encore serait-il possible que l'auteur ait déjà rêvé ces rêves avant que le "rêveur" ne les fassent dans le temps de ce qui semble bien avoir été une détention. Mais qu'il ne s'en souvienne plus, (se souvient-on de tous ses rêves ?) Dans ce cas, à leur lecture sous sa dictée, ceux-çi auraient pu éveiller un écho en lui, une vague réminiscence. Tel n'a pas été le cas. Aussi n'y a-t-il aucun moyen d'infirmer cette proposition.
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On peut bien sûr imaginer un usurpateur qui aurait acquis sur la personne de cet auteur des connaissances proprement stupéfiantes, mais dans ce cas la substitution serait tellement parfaite qu'elle équivaudrait à une totale identité. Cet autre n'aurait plus la place d'être un autre.
Si bien que de quelque manière que l'on raisonne, il faut bien conclure que l'auteur de ces lignes et le rêveur qui apparaît dans ces dialogues sont une seule et même entité.
Un mot maintenant sur les commentaires et analyses que le rêveur et son "instructeur" développent ensemble autour des rêves du premier. Pour sa partie, celle du rêveur, l'auteur réaffirme ne jamais avoir produit de telles paroles en tant qu'il est l'auteur, mais il lui faut bien reconnaître qu'elles sont vraisemblables eu égard aux rêves qu'elles commentent et analysent.
Encore est-il nécessaire d'émettre de très très sérieuses réserves sur la méthode, à la fois policière et analytique, par laquelle ce qui ressemble très souvent à des aveux sont extorqués au malheureux rêveur.
Il est clair en effet que ce malheureux répond aux questions de son instructeur (son inquisiteur) à son corps défendant, du moins dans les premiers interrogatoires, et lorsqu'il se fait plus participatif, c'est soit par provocation, soit parcequ'il entrevoit une possible libération. L'auteur de ces lignes placé dans la même situation mais en état de conscience de lui-même aurait très vraisemblablement agi de la sorte. On pourrait dire qu'il n'aurait pas su faire autrement.
On doit ajouter également, pour être complet, et concernant la méthode d'interrogatoire évoquée plus haut, que dans ce mélange détonnant, à la fois policier et analytique, ( où des psychanalystes se seraient déguisés en sbires de quelque police secrète ou bien l'inverse) celle-çi ne paraît appartenir à aucun des courants ou écoles répertoriés dans ces deux sphères d'activité sur l'ensemble de la planète. Mais il faut dire celà avec les réserves d'usage, l'auteur de ces lignes ayant dans ces deux domaines des compétences fort modestes qu'il n'a d'ailleurs pas pris la peine d'enrichir.
Il semble de plus que pour au moins une de ces sphères d'activité la méthode employée par l'instructeur aille à l'encontre de toute déontologie connue et reconnue. Et même contredise gravement toute pratique officielle à un point tel que les résultats obtenus en seraient largement invalidés et pourquoi pas ravalés au rang d'affabulation pure et simple.
Là encore l'auteur de ces lignes avoue son manque de compétence en la matière. Ce serait affaire de spécialistes si ceux-çi voulaient bien l'étudier, encore faudrait-il qu'ils se mettent d'accord entre eux, ce qui est, comme on le sait, peu souvent le cas.
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Pour toutes ces raisons le lecteur peut à bon droit demander à cet auteur s'il n'était pas préférable de se censurer?
Mettrait-il par exemple sur la place publique le compte-rendu de ses séances de psychanalyse s'il en pratiquait une?
A cela, l'auteur répondrait qu'il a toujours eu une horreur sainte de ce genre de publications qui divulguent à qui veut l'entendre les secrets d'un cabinet d'analyse. Mais qu'il s'est trouvé dans son cas précis soumis à une sorte de transcendance intérieure qui ne lui permettait pas de rien retrancher de ce qui lui venait sous la dictée. Retirer de son recueil ces dialogues problématiques aurait mis en danger sa cohérance, son unité, la compréhension qu'on peut avoir.
Enfin et surtout il tenait à informer sur cette expérience étonnante, unique peut-être, et pour ce faire il devait la retranscrire dans sa totalité, le plus fidèlement possible.
C'est pourquoi, en considérant ces enjeux, après y avoir longtemps réfléchi et longuement consulté ses proches, il est apparu à cet auteur que l'Oedipe étant sans doute la chose la mieux partagée au monde, seules ses modalités d'apparition changeaient. Il convenait donc de relativiser car ce qui était en jeu lui semblait d'un intérêt bien supérieur au simple fait de divulguer qu'un rêveur particulier aime sa maman et veut tuer son papa.
Dans cette optique, les combinatoires infinies par lesquelles chaque particulier effectue cette opération à deux faces relèvent, somme toute, d'une intimité pas si intime que ça.
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Maintenant cette communication manquerait son but si elle ne tentait pas d'expliciter comment cela a-t-il été possible ? Que s'est-il passé ?
Le lecteur peut faire confiance à l'auteur de ces lignes. Celui-çi n'a pas ménagé sa peine pour essayer de comprendre ce qui lui était arrivé.
Il a donc élaboré une série d'hypothèses en utilisant une méthode qui va du déjà-connu au moins-connu, voire jusqu'à l'inconnu et ses mystères.
En premier lieu, nous sommes en présence, cela semble évident d'un état ante-mortem. Le premier texte de ce recueil (non-écrit sous la dictée) appartient à cette littérature abondante où des sujets relatent l'expérience de leur passage dans cet état. Et ces témoignages, on le sait, sont souvent concordants pour décrire ce moment comme une remémoration: "Toute ma vie a défilé en un instant" disent très souvent les sujets de cette expérience-limite.
Dans ce contexte, il faut déjà noter que l'auteur de ces lignes a, lui, vécu une expérience singulière puisqu'il s'est remémoré non pas sa vie quotidienne mais sa "vie scripturaire.
Il a interrogé de nombreux spécialistes de cet état, aucun n'a été en mesure de lui affirmer qu'ils soient deux à avoir jamais partagé cette singularité. Mais que la chose ne leur paraissait pas impossible pour autant.
Aussi gardons sous le coude cette singularité et poursuivons.
Une question est rarement posé, tout du moins arrive-t-elle rarement jusqu'aux oreilles du grand public, alors qu'elle semble pourtant aller de soi.
Pourquoi cette remémoration ante-mortem ?
Les adeptes des religions à Jugement des âmes ne pourraient-ils pas y voir comme une confirmation de leur thèse? L'âme avant de passer devant le Juge Suprême se chargerait de tout le "matériau" nécessaire à la bonne marche de son jugement. En effet comment juger un individu s'il est amnésique ou même s'il a des "trous de mémoire"? Les conditions du jugement risquerait de ne pas être équitable. Et pourtant les adeptes de ces religions font officiellement peu de cas de cette remémoration.
Dans leurs textes sacrés, il y est donc question d'un Jugement. L'existence de cette institution est fermement établi. Sans en apporter la preuve, bien sûr.
Et c'est la nouveauté stupéfiante des dialogues qui suivent de nous faire voir in-vivo le fonctionnement de cette institution.
Mais que voyons-nous exactement ?
Pour faire image, c'est comme si on observait au microscope une cellule dans un organisme dont on n'a par ailleurs aucune idée de la dimension qu'il peut avoir. Mais cette simple cellule va nous donner des indications énormes sur le fonctionnement de l'ensemble. Un peu comme des archéologues qui avec la découverte d'un simple ustensile ménager peuvent décrire le mode de vie d'un village caucasien vieux de cinq mille ans.
Alors qu'observons-nous ?
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Si l'on s'arrête à l'entête des documents qui nous sont parvenus, ils sont déjà riches d'enseignements*.
On y lit " Police des âmes et des frontières / sous-section des prématurés problematiques".
Si "Police des âmes" nous place d'emblée là où nous pensions déjà nous situer, le terme suivant : "des frontières" est plus énigmatique.
Il nous appartient donc d'avancer des hypothèses que le lecteur sera bien évidemment libre d'infirmer ou de confirmer par sa lecture.
Or en étudiant ce document il nous est apparu nettement que cette institution policière et judiciaire avait une tache bien précise à effectuer. Il lui revient d'une part de soupeser l'intensité régressive des âmes qui lui sont soumises, et d'autre part la capacité de cette même âme à dépasser le conflit paternel et à se projeter en avant. D'un côté une frontière sur laquelle il ne faut plus revenir, de l'autre une frontière à dépasser.
Si bien que par delà des considérations morales de bien et de mal, la raison, le but ultime de cette institution céleste paraît être la sauvegarde des conditions psychiques de la perpétuation de l'espèce. Elle agirait comme une fonction déléguée, conscientisée et transcendante alors que pour toute autre espèce animale, cette fonction demeure instinctive et immanente.
Comme un gigantesque service de maintenance qui déconditionne et reconditionne les âmes en vue de cet objectif.
Encore sommes-nous avec ce document, et comme le lecteur pourra le constater, uniquement au niveau de l'instruction, il doit bien exister des tribunaux auquels nous n'avons pas accès içi, sinon indirectement lorsqu'il y est fait allusion.
La "sous-section des prématurés problématiques" nous fait pénétrer de plain-pied dans les méandres de cette administration et de ses catégories.
* Il conviendra d'essayer de comprendre comment l'ensemble de ces documents a pu sortir de cette institution via le "rêveur.
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Le terme "prématurés" renverrait à la naissance si nous ne savions déjà qu'il s'agit des morts. Nous sommes donc avec les "morts prématurés", ce qui est bien le cas du rêveur qui nous sert içi de guide. On pourrait s'arrêter sur l'absence de ce mot mais nous préférons poursuivre*.
On peut donc présumer d'autres sections à partir de celle-çi, la "section des morts à terme", celle des "suicidés"... avec tous les problèmes de délimitation que posent ces catégories et les empiétements de compétence qu'elles générent. (Arrive-t-on jamais au terme de sa vie ? N'est-on pas toujours un mort prématuré ?)
Nous en avons d'ailleurs un petit exemple avec notre rêveur : "était-il un suicidé ?", mais la question semble avoir été tranchée en amont . (Les suicidés paraissent faire l'objet, il faut le noter, d'une attention toute particulière.)
Nous pouvons ainsi imaginer dans cette structure hiérarchisée un premier niveau qui pré-sélectionne et "dispatch" les âmes qui lui sont soumises dans les différentes sections et sous-sections. Ainsi "un prématuré problématique" comme notre rêveur serait un mort non-volontaire, non arrivé au terme de sa vie, et dont les fonctions vitales non irrémédiablement compromises permettraient d'envisager un retour chez les vivants en fonction de l'instruction qu'il aura à subir.
Il s'opposerait directement à ce que nous appelerons un "prématuré définitif".
Mais le document ne s'arrête pas là en regard de ce qu'il peut nous apprendre. Le point suivant, et ce n'est pas le moindre, concerne, excusez du peu, les fins dernières de l'homme.
Oh bien sûr les informations rapportées à ce sujet sont extrêmement lacunaires, quelques mots jetés sur un fomulaire de compte-rendu d'entretien, mais par rapport à l'inconnue dans laquelle a été plongée l'humanité durant toutes ces années, c'est considérable.
D'ores et déjà les religions constituées mais aussi tous les hommes qui ont des convictions dans ce domaine peuvent venir, à tout instant, confronter leurs thèses à ce qui est dit içi.
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· * Ainsi le rêveur ne semble pas avoir une claire conscience de son état. De son côté, l'instructeur ne lui en parle jamais et paraît même le détourner de cette idée de mort alors qu'il aborde la question très librement, hors entretien, avec ses assistants.
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Qu'apprendront-ils ?
Il y a d'abord à la fin du premier interrogatoire, ce commentaire laconique de l'instructeur : "Envisager possibilité d'un retrait définitif."`
Que doit-on entendre par ce "retrait définitif" ? L'hypothèse que nous ferons est qu'il s'agit de (re)plonger l'âme dans le néant. Dans ce cas, beaucoup en prendraient pour leur grade.
Par exemple, nous pensons au christianisme; contrairement au dogme en vigueur, l'âme ne serait pas immortelle, elle pourrait être dirigée vers le néant, et ironie de l'affaire par une institution supra-humaine que cette religion pressant bien dans ses Ecritures, mais qui se révélerait à l'usage bien peu chrétienne.
Le matérialisme ne s'en sort pas mieux, car pour cette école, si nous retournons tous au néant, celui-çi est neutre. Or voiçi qu'il apparaît comme une sanction !
Le bouddhisme, aussi, ne serait pas à la fête, puisque pour lui la plongée dans le néant est l'accomplissement suprême de toute une vie, et même de tout un cycle de vie. Içi, on le répète, il s'agit d'une sanction.
A la fin du deuxième entretien, l'inspecteur envisage un "retour dans le circuit" !
Que doit-on comprendre par un "retour dans le circuit", sinon ce qui est arrivé à notre rêveur - il est retourné à sa vie là où il l'avait laissé !
Mais d'autres types de retour dans le circuit sont-ils envisageables ? Nous pensons à un "retour dans le circuit avec réinitialisation" - une nouvelle naissance. Rien dans ce document ne nous permet de l'affirmer. Donc nous nous en garderons bien.
Il y a un autre enseignement dans ce document. Et cette fois c'est peu dire qu'il est considérable, il est essentiel. Nous savons désormais à quelle sauce nous sommes mangés lorsque nous passons devant nos juges.
C'est par l'entremise des rêves, et sur ce point nous sommes dans l'ordre de la révélation.
Qui jusqu'ici a pu imaginer une telle modalité ? Et immédiatement une question - Pourquoi nos rêves ?
Là il faut bien reconnaître que c'est notre rêveur qui, avec une certaine perspicacité, met le doigt sur cette question importante et y apporte une réponse pertinente, (et l'auteur de ces lignes peut en concevoir une légitime fierté).
Mais nous ne développerons pas plus avant cette question, nous préférons laisser au lecteur le soin par sa lecture de lever le voile sur ces raisons.
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La question suivante - Comment ces rêves? - mérite au contraire d'être détaillée.
Les rêves sont produits "nuit après nuit" dans les locaux de l'institution céleste, c'est un fait qui ne souffre pas d'ambiguïté dans le document. Or à partir de quoi rêve-t-on si ce n'est à partir de sa vie quotidienne dans laquelle on va chercher des éléments datant aussi bien du soir-même que d'autres qui peuvent remonter très loin en arrière.
Il nous faut donc mettre en place une nouvelle pièce, une pièce centrale, dans l'échafaudage théorique que nous avons construit jusqu'à présent.
Cette vie que l'on s'est repassé, que l'on a chargée en mémoire avant de franchir le pas, va servir à la production des rêves à partir desquels nous sommes jugés.
"Mais pourquoi les rêves ne sont-ils pas importés directement ?" demandera le lecteur avide de toujours tout comprendre.
Nous répondrons d'abord que la mémoire de la vie quotidienne reste nécessaire pour l'analyse des rêves. A quoi serviraient-ils s'ils ne renvoyaient à rien ? Ils ne pourraient pas être utilisés. Mais nous risquerons une autre hypothèse. Le rêve est infini. Pour le dire autrement, il ne saurait être stocké sur aucun support. Par contre la vie quotidienne dans sa finitude - oui !
C'est donc celle-là qui va entrer dans les locaux de l'institution céleste pour combiner de nouveaux rêves.
"Très bien," continuera le lecteur attentif "mais n'y-a-t-il pas un petit problème ? Dans le cas qui nous occupe, dans le cas de ce rêveur particulier, le seul que nous ayons à disposition, celui-çi par le biais de l'auteur ne reconnait-il pas que seule sa vie scripturaire a été introduite dans ces locaux sans mentionner un quelconque chargement en mémoire de sa vie quotidienne."
Certes, et il faut bien avouer que nous sommes peu chanceux de n'avoir sous la main que ce rêveur-là; ce rêveur dont la spécificité pourrait bien être de nature à fausser l'observation, et l'auteur est bien placé pour s'en excuser particulièrement.
Mais nous sommes tout de même tenté de répondre au lecteur : "Et alors..."
Il y a dans cette mémoire scripturaire, pourtant moins complète qu'une mémoire de la vie quotidienne, suffisamment de quoi activer la fonction onirique. Essentiellement par le jeu des analogies, un personnage simplement évoqué dans ces écrits se chargeant de tout ce qu'il a vécu avec le rêveur, de tout ce qu'il représente pour lui.
D'ailleurs sommes-nous sûr que ce soit la vie quotidienne dans sa totalité qui revienne dans la mémoire de celui qui s'apprête à franchir le pas ? Peut-être ne lui revient-il que les personnages, les événements les plus importants, les plus symboliques de sa vie ?
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Pour le cas qui nous occupe, l'auteur de ces lignes a vérifié méthodiquement, et avec les compétences qui sont les siennes, que tous les éléments des rêves évoqués dans ce document peuvent parfaitement trouver leur source dans cette mémoire scripturaire que le rêveur a apporté avec lui. La chose est loin d'être invraisemblable et il met le lecteur au défi de lui prouver le contraire.
"Très bien," dira le lecteur qui décidément ne s'en laisse pas compter "mais sommes-nous sûr que cette mémoire scripturaire est bien parvenue dans les locaux de cette institution en même temps que le rêveur ?"
Ce à quoi il faut répondre sans hésitation - oui. Nous en avons la preuve lorsque l'instructeur agite, pour le confondre, sous le nez du rêveur un de ses textes qu'il va chercher dans un épais dossier qu'on peut supposer être l'ensemble des écrits importés.
Mais cette réponse ouvre aussitôt sur une nouvelle question; comment ces textes ont-ils trouvés un support papier à l'insu de leur propriétaire ?
Il nous faut pour répondre à cette question évoquer un autre texte d'une nature tout à fait mystérieuse, que l'instructeur mentionne comme le "relevé des derniers états de conscience" et qui nous est également revenu puisqu'il est apparu sous la dictée. A sa grande surprise, l'auteur de ces lignes a vu surgir sous sa plume, non seulement ses propres pensées, à la virgule près, qui avaient précédé le regrettable incident dont il fut victime, mais également celle de sa compagne.
Inutile de dire que celà le plongea dans un abîme de perplexité.
Cela voudrait-il dire que la moindre de nos pensées émettrait des ondes à travers l'espace infini qui pourraient finalement venir se déverser sur de certaines imprimantes célestes ?
Poser la question, serait-ce déjà en partie trouver la réponse ?
Il reste un dernier point à tenter d'expliciter, et là nous ne prétendons pas entraîner l'adhésion du lecteur, tant les connaissances nous manquent pour rendre compte de ce phénomène. En effet ce dernier point concerne les conditions de la sortie du rêveur.
Lorsque des individus reviennent de cet état entre la vie et la mort, ils se souviennent et nous racontent avoir vu leur vie défiler en un instant. Ils n'ont donc pas perdu la mémoire de cette mémoire.
La même chose pour notre rêveur qui aurait dû normalement revenir avec le souvenir de sa seule mémoire scripturaire. Tel n'a pas été son cas puisqu'il avait également en mémoire l'ensemble des "minutes" de son jugement. Or on peut supposer qu'il est d'un intérêt hautement sensible que ce genre de document ne soit jamais, au grand jamais, divulgué parmi les gens d'içi-bas. Donc quelque chose qui n'aurait jamais dû avoir eu lieu a eu lieu !
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On peut chercher une explication du côté de la théorie des grands nombres, de la physque quantique qui nous apprend qu'un événement dont la probabilité qu'il a de se produire est infinitésimale, proche du zéro absolu, eh bien pourtant se produit.
Dans le cas qui nous occupe, s'agit-il d'une erreur, d'une maivaise manipulation de cet instructeur vieillisant et désordonné ? Il nous faut bien le supposer. A partir d'une physique qui nous est inconnue, ce dossier dont il nous dit, à un moment donné, qu'il le destine aux archives aurait été dirigé (pour notre plus grand profit) vers le rêveur*.
D'autres enseignements dans ce document mériteraient d'être développés. Nous nous contenterons de les énoncer pêle-mêle et sans souci d'exhaustivité.
Le lecteur découvrira les à-côtés de la vie des résidents de cet autre monde; il rencontrera un greffier-dramaturge, un instructeur-philatéliste. Il apprendra également qu'au dessus des services opérationnels, il existe des départements où l'on théorise... La vérité ne serait-elle donc pas absolue et eternelle et aurait-elle besoin d'être discutée et négociée ?
Quid du freudisme qui semble régner en maître dans cette institution ? En a-t-il toujours été ainsi ?
Pour finir il pourra s'interroger sur l'ambiguïté du jugement rendu. Est-il établi à partir d'une comptabilité serrée des crimes et délits de ce pauvre rêveur, ou bien l'arbitraire n'y prend-il pas une part déterminante ?
Et si l'arbitraire entre dans notre Jugement Dernier, n'est-ce pas inquiétant pour l'avenir de chacun d’entre nous ?
Ceci dit, l'auteur de ces lignes aurait mauvaise grâce à critiquer la nature de ce jugement dans la mesure où il a permis au rêveur, émanation de sa propre personne de la réintégrer pour lui redonner son âme et le souffle de la vie.
* Mais on a déjà vu que dans cet univers la pensée était capable d'une fluidité hors du commun. Elle pouvait se matérialiser directement en passant des neurones d'un individu à du papier. Pourquoi ne ferait-elle pas le chemin inverse, en se dématérialisant, de l'écrit vers le cerveau humain ?
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