08.12.2011
Police des âmes et des frontières (II)
(Sous/section des prématurés problématiques)
Pièces versées au dossier Christophe.
Pièce N°1
J'entre dans la chambre de mes parents. Je retrouve Noémie nous nous allongeons sur le lit, moi sur elle, nous nous embrassons. Je retrouve pour de vrai la sensation d'extrême plasticité de sa peau, le goût de ses lèvres.
Il y a la présence de Christian. Il est comme enchassé, encastré dans le mur à la tête du lit.
Un autre personnage, à l'extérieur de la chambre fait entendre sa voix. Cette voix dit à Christian qu'elle est maintenant rassuré sur son couple, alors que jusqu'à présent elle était plutôt inquiète.
Pièce N°2
Je fais une descente en montagne en compagnie de ma mère. Elle me proposait de passer les vacances avec elle puisque mon père ne voulait pas ou ne pouvait pas les passer avec elle.
Il n'y avait pas de neige mais cela ne nous empêchait pas de nous tenir sur des skis.
Je réfléchissais à ce séjour en tête-à-tête, à ce qui me gênait confusément dans ce projet et à mon impossibilité de l'exprimer.
A cet instant je pris un virage trop brusquement, je tombais et glissais sans grand effort pour me freiner.
A proximité de ce que je devinais comme un à-pic et lui tournant le dos, je parvenais pour quelques secondes à ralentir ma chute. Je me raccrochais à des touffes d'herbes et à une petite tête d'agneau qui surgissait dans le paysage, mais cette matière organique ne suffisait pas à m'immobiliser complétement.
Je demandai à ma mère, arrivée sur les lieux, sur un ton qui essayait encore de garder un semblant de sang-froid :
- Est-ce que c'est profond ?
Sur le même ton elle me répondait : "Oui."
Et je tombais sans rémission.
L'instructeur vient s'asseoir à son bureau. Un homme en face de lui l'attend. L'instructeur se saisit d'un dossier.
L'instructeur : Je vous rappelle que vous n'avez pas le droit de garder le silence. Tout ce que vous pourrez dire sera retenu contre vous. Non excusez-moi. Tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous.
Bon ( il ouvre le dossier ) vous avez déclaré à mon assistant : "J'entre dans la chambre parentale." Comment dans la chambre de vos parents ? C'est pas du boulot. Aucune précision. C'est la chambre parentale de votre enfance ou celle de maintenant ? Ils ont pu déménagé entre temps.
Le rêveur : La chambre parentale de mon enfance.
L'instructeur : La parentale de votre enfance. Fallait le noter Ca peut avoir son importance. Poursuivons : "Je retrouve Noémie". C'est qui celle là ?
Le rêveur : C'était une amie à moi.
L'instructeur : C'était ( il le regarde) . Bon poursuivons : "Nous nous allongeons sur le lit - moi sur elle - nous nous embrassons." Effectivement c'était même une bonne amie à vous on dirait. Je continue : "Je retrouve pour de vrai la sensation d'extrême plasticité de sa peau le goût de ses lèvres."
Qu'est-ce que vous voulez dire par là ?
Le rêveur : Je veux dire que parfois dans nos rêves on retrouve des sensations aussi vraies que dans la vie réelle. On sait que c'est un leurre mais c'est bon.
L'instructeur : Bien sûr même dans les rêves y a du plaisir y a de la jouissance. Tout le monde sait ça mon pauvre ami. Pourquoi il note ce genre de détail l'autre idiot. Je perds mon temps moi après.
"Il y a la présence de Christian". C'est qui celui-là ?
Le rêveur : C'était son mari.
L'instructeur : C'était son mari ( ton d'évidence ). Et qu'est-ce que vous en faites de son mari ? Je vous cite : "Il est comme enchassé dans le mur à la tête du lit." Ca se précise mon petit monsieur, ça se précise.
Ensuite : "Un autre personnage à l'extérieur de la chambre fait entendre sa voix. Cette voix dit à Christian qu'elle est maintenant rassurée sur son couple alors que jusqu'alors elle était plutôt inquiète."
Ouaah ! ( il fait l'interloqué ). Vous manquez pas d'air ! (il tourne la feuille ). Et c'est tout ce que vous avez déclaré ?
Le rêveur : Oui.
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L'instructeur : Alors on va reprendre. ( Ses mains planent au-dessus du dossier il agite les doigts ). Au débotté qu'est-ce qu'on a ? Le mari la femme l'amant. Si je vous colle pas le délit d'adultère sur le dos je vais à la faute grave. Donc je note un petit "délit d'adultère". Tranquille le chat. "Avec flagrant délit". Hé ! (il lève les yeux) Le mari voit tout quand même !
Après il va falloir prendre la ficelle par le bon bout et la pelotte va venir toute seule. Ah ! Je la sens bien ct' affaire.
On va commencer si vous le voulez bien par les prénoms de vos victimes.
Le rêveur : Mes victimes !
L'instructeur : Parfaitement les victimes de votre libido insatiable. Alors "Noémie". Pourquoi Noémie ?
Le rêveur : Noémie... (il n'est pas certain d'avoir compris la question). parce que c'est son nom de Noémie!
L'instructeur : Et Christian ?
Le rêveur : Christian... ( il sèche )
L'instructeur : Je vous en prie faites un effort. Vous entendez quoi dans CHRIST-IAN ?(il décompose les deux syllabes)
Le rêveur : (timidement) CHRIST.
L'instructeur : Je vous l'envoie pas dire. Et dans les maisons chrétiennes qu'est-ce qu'il y avait dans le temps (maintenant que tout a changé j'sais pas si ça se fait toujours) au-dessus du lit ?
Hein ! du temps de votre enfance !
Le rêveur : Un crucifix.
L'instructeur : Exactement. Donc qu'est-ce qu'on a ? Un mari crucifié sur les bras. Je note : "homicide inconscient de premier degré sur la personne du mari".
Bon maintenant on va décanter tout ça. Alors je vous préviens à ce moment de mon enquète j'ai besoin de votre coopération pleine et entière. Si je sens la moindre réticence de votre part j'hésiterai pas à vous gnougnafer la boulette sur le troufignon. Et vous le sentirez passer c'est moi qui vous le dit.
Le rêveur : Vous me faites frémir monsieur l'instructeur.
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L'instructeur : C'est la raison précise de cette mise en garde. Alors cette scène où vous êtes allongé sur la dame et son monsieur qui vous observe elle pourrait venir d'où à votre avis?
Elle vous rappellerait pas quelque chose ?
Le rêveur : Puisqu'on en parle c'est vrai que ça me revient. Il y a quelques années on était parti en ballade tous les trois un dimanche. On était au bord d'un lac. Pour faire la sieste je m'étais allongé sur un banc. Et Noémie s'était allongée entre le lac et moi sur le sol dans une position parrallèle à la mienne . Et Christian nous avait pris en photo. Une belle photo en noir et blanc.
L'instructeur : Et il vous avait pris en photo. Aah ! Et vous étiez déjà devenus amants à cette époque ?
Le rêveur : Non pas encore.
L'instructeur : Ah! L'histoire est cruelle ! Je vais vous dire. Il y a une chose qui m'étonne toujours - l'innocence des maris - et leur sens prémonitoire aussi. Tout le monde rigole des maris trompés pas vrai. Moi jamais. Je ne sais pas pourquoi ! (il reste un moment songeur).
Toujours est-il que d'abord dans la réalité et ensuite dans le rêve qui nous intéresse vous avez réajusté les parrallèles. Ah! Excusez-moi mais dans notre métier des fois on est obligé d'être trivial.
Donc vous superposez les parrallèles et sous le regard "autorisant" du mari comme s'il vous prenait simplement en photo en somme. Vous confirmez ?
Le rêveur : Hum.
L'instructeur : J'ai pas bien entendu.
Le rêveur (difficilement) Oui je confirme.
L'instructeur : Eh ! Je vais peut-être bien vous mettre une tentative de déculpabilisation sur le dos.
Le rêveur : Une tentative de ... Ce serait un délit ?
L'instructeur : C'est possible. Si on décide que ça le soit ça le sera.
Parlez-moi encore un peu de ce couple. Quelle a été la nature de vos relations avec eux ?
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Le rêveur : C'était un couple avec des hauts et des bas. Des fois ils se séparaient des fois ils se remettaient. Moi j'intervenais dans les intervalles. Quand ça n'allait pas en fait.
L'instructeur : Vous interveniez !
Le rêveur : Oui... Il ne faudrait pas dire comme ça ?
L'instructeur : Si c'est comme ça que vous le dites... Et ensuite?
Le rêveur : Ensuite quand ils se sont séparés pour de bon. Eh bien on s'est aussi perdu de vue elle et moi. C'est curieux... non?
L'instructeur : C'est curieux... Si vous croyez que je suis là pour répondre à vos interrogations...
Bon... Une dernière chose qui me turlupine. C'est cette voix-là qu'on entend derrière la porte ?
Le rêveur : Oh! cette voix je la reconnais. Elle revient du fond de ma mémoire. C'est la voix de ma grand-mère. Quand j'étais très jeune un soir ils étaient tous les trois mes parents et elle dans le salon (le salon justement en face de leur chambre). Moi, j'étais couché à l'autre bout de l'appartement. Et je les ai entendus se disputer. Le ton montait. Elle les sermonnait. Ma mère pleurait. C'était le drame. Elle disait à mes parents qu'ils devaient faire attention et qu'elle était très inquiète pour "l'avenir de leur couple".
L'instructeur : La grand-mère - la paternelle ou la maternelle ?
Le rêveur : La paternelle.
L'instructeur : Mais c'est excellent vraiment excellent ! Ca se décante sérieusement. J'ai tous les éléments en main maintenant. Je crois que je vais pouvoir commencer à faire mon boulot d'interpréteur.
Ah ! Je ne vous cache pas que c'est la partie la plus gratifiante de mon activité.
Donc vous avez deux couples sur les bras. Deux couples à problème. Le premier c'est votre couple "d'amis" et le second ? Lequel est-ce le second ?
Le rêveur : (silence).
L'instructeur : Allons ne soyez pas stupide. Plutôt que votre couple d'amis quel est le couple qui a le plus de chance de se trouver dans la chambre parentale de votre enfance ? (Il attend la réponse agacé.)
Le rêveur (une toute petite voix) : Mes parents.
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L'instructeur : Affirmatif. Vos parents. Et si on considère que vos relations avec le deuxième couple réactualise votre relation avec le premier. Que l'un vient se substituer à l'autre. Votre mère se retrouve là où vous savez. Et votre père ? Où y se retrouve votre père ?
Le rêveur : Là-haut au dessus du lit.
L'instructeur : En plein dans le mille. Donc nous voilà avec un père crucifié. Parricide de second degré sur la personne du père. Et la mère ? Eh bien, délit d'inceste de second degré sur la personne de la mère. (A chaque fois il note puis il regarde le rêveur.)
Dites-moi on commence à les accumuler les délits.
Le rêveur : Homicide parricide inceste... C'est pas moi qui veux tout ça ! C'est trop horrible ! Je n'y crois pas.
L'instructeur : Vous trouvez que j'exagère. Mais je ne fais rien qu'interpréter. J'interprète au plus près je vous assure. La suite va me donner raison vous allez voir.
Donc par ce mécanisme classique de l'inconscient - ils parlent comme ça en haut-lieu (du doigt, il désigne le plafond) ils le placent toujours à un moment ou à un autre - le mécanisme de l'inconscient.
Donc dans votre cas particulier le mécanisme vous permet d'avoir deux couples en un. Deux en un. Ou bien un couple peut en cacher un autre comme les trains...
On n'est pas obligé de rire de mes plaisanteries mais sourire au moins ! Tout de suite je serais dans de meilleures dispositions à votre égard. J'aime sentir de l'affectif passé entre mon prévenu et moi. Enfin.
Donc deux couples à problèmes. Mais dans votre petite tête, l'idée fait son chemin que c'est peut-être vous leur problème à eux. A tort ou à raison vous vous imaginez être la cause de leur problème.
Le rêveur : Vous allez me mettre un délit de culpabilité en plus ?
L'instructeur : Est-ce que j'ai dit quelque chose ? Alors ne m'interrompez pas.
Donc comme vous êtes un p'tit futé un sacré p'tit futé vous faites intervenir une figure d'autorité. La grand-mère. Oh! bien sûr elle n'est pas clairement identifiée. Le mari ne la connaît pas. Alors simplement une voix. Une voix d'autorité qui vient le rassurer. Vous êtes en train de couvrir sa femme. De la couvrir de baisers j'entends. Mais c'est justement pour ça que tout va s'arranger.
D'une faute vous faites un salut. Et idem pour le père.
Pour le couple parental je vous tire mon chapeau. Vous êtes très fort. Du fond de votre mémoire comme vous l'avez dit joliment vous faites revenir la grand-mère. Et lui le sait que c'est sa propre mère qui lui parle par-dessus les années. Et pour lui dire quoi ?
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Le salut de ton couple c'est ton propre fils qui te l'apporte et regarde comment il s'y prend.
Ah! ça je suis désolé mais le délit de déculpabilisation vous allez pas pouvoir y couper. Il est trop évident. Mais aussi à force de vouloir jouer les bons sauveurs y a toujours un moment où on se fait repérer... Sauveur de couples c'est un fantasme qui ne dure qu'un temps.
Le rêveur : Vous savez je crois que j'ai été sincère dans mon désir de les sauver. Regardez pour le couple de mes amis.
L'instructeur : Vos amis ! Un peu de décence.
Le rêveur : Enfin je veux dire que je n'intervenais c'est le mot que j'ai employé tout à l'heure.
L'instructeur : C'est celui-là que j'ai entendu.
Le rêveur : Je n'intervenais que dans les intervalles. En fait comme un réparateur qui intervient au moment des pannes. Et puis quand ils se sont séparés définitivement c'est comme si j'avais compris l'échec de ma mission. Alors on a cessé de se voir.
L'instructeur : Vous aurez du mal à me convaincre de votre bonne foi.
Sinon qu'est-ce qui me reste à voir dans votre affaire ? Votre prénom ? (Il reprend le dossier à la première page) C'est pas Dieu possible. Ah ! Y a du génie dans les rêves, j'vous assure et bien au-delà des minables individus qui les fabriquent. Et le génie on le trouve dans la concentration des idées. Là-haut ils parlent de condensation.
Mais c'est du pareil au même. Le principe - comment dire le maximun de choses avec le minimum d'éléments.
Et vous votre prénom - Christophe... (il se frotte les yeux avec les mains jointes) .
Et quoi qui n'y a dans CHRIST-OPHE ? Je vous le fais pas dire. (Il se cale dans son fauteuil ) .
Vous êtes du genre à vouloir occuper toutes les positions. D'abord vous faites le sauveur en acte. (Il fait un mouvement d'avant en arrière avec les avant-bras) . Ensuite Christian - Christophe comme une déclinaison de Christ pas vrai ! Du coup, vous vous croyez autorisé à grimper là-haut pour jouer à l'écarté (il met les bras en croix) . Et vous renforcez votre statut de sauveur. Vous devenez l'image symbolisé du sauveur.
Le rêveur : Vous allez peut-être me coller une tentative de suicide de troisième degré sur la personne de ma personne ?
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L'instructeur : Ooh ! Faites pas le malin avec moi. En plus vous manquez de discernement pour qualifier les faits. Aucune poursuite n'est jamais engagée sauf exception très rare contre une personne qui est à soi-même son propre bourreau.
Le rêveur : C'est bien dommage j'aurais souvent besoin que la société me protège contre moi.
L'instructeur : N'insistez pas ça ne se fait pas.
Seulement maintenant que vous avez pris de la hauteur qu'est-ce que vous avez devant vous ? Eh bien ! une bonne petite scène primitive. Tranquille le chat. Pourquoi se priver ? quand y en a pour deux y en a pour trois. Et comme vous êtes à la fois l'observateur et l'un des observés. Je vous colle "voyeurisme" et "exhibitionnisme". Les deux font la paire.
Vu ce que vous leur faites subir y en a qui vont avoir matière à se retourner contre vous c'est moi qui vous le dit.
Le rêveur : Vous voulez dire que mes propres parents vont pouvoir m'intenter un procès ?
L'instructeur : Concernant les ascendants, descendants et collatéraux directs seule la force publique est habilitée à poursuivre.
Le rêveur : La force publique ! Mon Dieu me v'là rassuré. *
L'instructeur : Y a pas de quoi. Vous êtes un sauveur tellement coupable et vous avez tellement peur qu'ils vous punissent (ils sont tellement présents) que vous vous substituez à tous ces témoins génants. Vous les faites disparaître. Et maintenant vous pouvez prendre vos aises puisque vous occupez tous les rôles masculins. Vous êtes le fils l'amant le mari et le père.
Et vous espérez que le pardon viendra de toutes ces femmes. Que la mère la femme l'amante vous accorderont le pardon en vous ouvrant leurs bras. Mais plus vous cherchez à vous innocenter plus de tous les côtés vous creusez davantage votre culpabilité.
(Silence. iI se lève. iI serre le poing) . J'crois que j'ai été bon là! Et puis vous l'avez noté. Pas une once de vulgarité. Tout dans l'élégance du propos - "ces femmes qui vous ouvrent leurs bras". Un jour un prévenu a pris un air pincé pour me dire : "Vous êtes vulgaire parce que vous dites la Vulgate." J'ai pas bien compris ce qu'il voulait dire mais ça m'est resté. Depuis j'essaie d'être le plus sourcilleux possible sur la correction du propos. Moi aussi j'ai mes raffinements faut pas croire. J'suis comme tout le monde.
* N.d.A. Ce dialogue est riche d'informations puisqu'il laisse entendre qu'une fois réuni par delà la mort, nous autres les humains, nous avons la possibilité de régler nos petits comptes entre amis.
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Le rêveur : Et alors cette culpabilité qui ne me lâche pas d'une semelle. Comment est-ce qu'on pourrait la qualifier ?
L'instructeur (il retourne s'asseoir) : Faut voir... Ca peut être beaucoup de choses.
Mais écoutez comme je vous sens impatient anxieux on va s'en faire un p'tit deuxième (il regarde sa montre) . J'ai encore un peu de temps. Oh! et puis avec vous c'est pas du gnognotage. Ca part pas dans tous les sens avec des analogies en veux-tu en voilà. Vous allez à l'essentiel. Vous simplifiez le schéma. C'est du vite ficelé. Alors qu'est-ce qu'on a ? (il prend un deuxième feuillet)
"J'ai rêvé d'une descente en montagne en compagnie de ma mère. Elle me proposait de passer les vacances avec elle puisque mon père ne pouvait pas ou ne voulait pas les passer avec elle."
Parfait vous supprimez les intermédiaires. On va gagner du temps.
Le rêveur : C'est curieux parce que mon père ne passe jamais un jour de vacances sans ma mère. Ce serait plutôt moi qui aurait du mal à partir en vacances avec qui que ce soit.
L'instructeur : Vous voulez dire que vous n'êtes jamais parti en vacances seul avec votre mère ?
Le rêveur : Quand j'étais enfant peut-être! Notamment une fois à la montagne je m'en souviens maintenant. Mon père travaillait. Il n'avait pas pu être avec nous la première semaine.
L'instructeur : Donc pour les vacances c'est le père qui ne pouvait pas et le fils qui ne veut pas. D'un côté le non-pouvoir et de l'autre le non-vouloir. Or en prêtant à votre père un de vos comportements "il ne voulait pas" vous le poussez hors des cordes.
Ce n'est pas étonnant de la part d'un multirécidiviste de votre acabit que vous organisiez avec maestria la vacance du pouvoir la vacance paternel.
Le rêveur : Un multirécidiviste !
L'instructeur : Bien sûr ne croyez pas pouvoir y échapper. Ce sera délit d'inceste sur la personne de la mère avec multirécidive. Vous faites disparaître le père en le remplaçant, (technique déjà éprouvée dans le rêve précédent). Vous restez avec la mère. Soyez heureux vous échappez au parricide avec multirécidive. Cette fois il disparaît mais en douceur. Il s'évapore.
Le rêveur : Mais comment parler de "délit d'inceste avec multirécidive" alors que dans ce rêve il ne s'est encore rien passé.
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L'instructeur : Ecoutez mon p'tit monsieur dans notre métier, ya deux sortes d'instructeurs. Ceux qu'ont de la bouteille et ceux qui débutent. Moi la dernière fois qu'on a dû déqualifier un élément d'une de mes enquètes vous n'aviez même pas encore commencé à traîner votre misère sur ce triste monde.
D'expérience je sais que si dans un rêve une mère et un fils apparaissent dans un paysage de montagne c'est pas pour y cueillir des paquerettes.
Le rêveur : Mais dans ce rêve c'est ma mère qui me propose de passer des vacances avec elle. Moi je n'y suis pour rien.
L'instructeur : Là c'est très bas vous essayez de refiler à votre pauvre mère vos pt'is délits. C'est pas chic du tout.
Et surtout ça ne se passe pas du tout comme ça sinon faudrait imaginer que son inconscient à elle transite par le vôtre pour venir y déverser ses propres désirs. Or malgré les progrès de la science on ne sait pas faire.
Le rêveur : C'est pas impossible.
L'instructeur : Ca reste à prouver. Mais le plus vraisemblable c'est que chacun dans son coin on organise et on met en scène ses petites affaires. Et dans le cas qui nous occupe ça vous arrange bien qu'elle vous propose de passer les vacances avec vous. On commence à connaître vos petites ruses.
Le rêveur : N'empêche. Souvent je me sens coloniser. Très peu individualisé. Avec des désirs qui ne m'appartiennent pas
L'instructeur : Et bien justement pour une fois vous allez endosser vos propres turpitudes. Ca vous grandira.
Qu'est-ce qu'on a ensuite ? "Il n'y avait pas de neige mais c'était comme si nous faisions du ski."
Très intéressant. Qu'est-ce que vous voulez vous dire à vous même ? A votre avis ! (Il l'interroge du regard.)
Mais tout simplement qu'elle n'est pas blanc-blanc votre maman. Triste constatation que vous vous faites à vous-même. Y a un père qu'est déjà passé par là et même y rôde encore dans les parages. Vous l'auriez bien repeinte en blanc genre Immaculée Conception seulement voilà le papa que vous aviez pris soin de mettre à la porte revient par la fenêtre et même il recolorise le paysage. Et du coup il signale sa présence. Il est partout et il est invisible comme la rosée du matin. C'est pas de chance.
En tout cas le combat est de qualité. J'apprécie. Une jolie passe d'arme. Mais on ne va pas en rester là ?
(Il le regarde). En fait vous êtes un sauveur au petit pied. Vous vous arrêtez juste avant la technique radicale. C'est que j'en ai vu passer moides badigeonneurs de l'Immaculée. Ah ! Ceux-là y hésitent pas j'vous assure. A commencer par le premier de la liste... L'écarté majeur.
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Comme technique y a pas mieux pour se croire le sauveur de l'humanité. On s'imagine qu'y a pas eu de père pour présider à votre conception. Belle disparition vacance totale pas vrai. Et alors youpila c'est libre accès. Tranquille le chat. Pour sauver le monde y a pas mieux. Sauver le monde ça se fait toujours contre la loi du père. Si y a plus le père vous avez le champ libre. Vous pouvez y aller.
Seulement voilà il a quand même fini par y monter sur sa croix. Il a eu du remords. Il s'est senti coupable de quelque chose... comme vous. On fait pas disparaître le père impunément j'vous l'dis. Et puis là-haut sur sa croix : "Père pourquoi m'as-tu abandonné ?" Non mais quand même un peu de décence. Dans la vie faut savoir ce qu'on veut c'est tout.
Franchement faut être balèze pour échapper à cette loi d'airain. J'dis pas que c'est impossible mais doit falloir être vachement balèze pour échapper à la loi du père.
Enfin ce sont des discussions pour ceux d'en haut. Ah ! J'peux vous assurer qui discutent et à l'infini en plus. Moi c'que j'en dis c'est par rapport à c'que je vois passer. C'est l'expérience qui parle... Rien de plus.
Mais si je revenais à vos p'tits soucis. Qu'est-ce que vous nous dites ensuite : "Je réfléchissais à ce séjour en tête-à-tête. A ce qui me gênait confusément dans ce projet et à mon impossibilité de l'exprimer."
Voilà vous devenez pétochard. Il est nulle part. Il est partout. Il est tout puissant. Vous vous sentez coincé. Le piège se referme sur vous. Quoique vous dites : "Je veux - je veux pas" vous exprimez votre désir. De toute manière vous savez que votre désir vous pousse à la faute. On appelle ça une aporie. Parfaitement une aporie...
C'est une chose qui me surprendra toujours : cette démesure entre la crainte qu'inspirent les pères et ce qu'ils sont dans la vie réelle. De bons pères de famille pleins d'attentions touchantes pour leur progéniture et qui ne font jamais de mal à une mouche.
Enfin c'est du connu. Ca se passe dans la toute p'tite enfance. Ca s'imprime dans la cervelle avec une encre tellement indélébile qu'aucun imprimeur n'en a jamais vu de pareille. Ca reste en l'état je suis bien placé pour vous le dire : Je veux ma mère. On m'en sépare. On me punit en me coupant d'elle - en m'la coupant. Ah ! la peur de la castration une bien belle chose moi qui vous l'dis et qui nous facilite drôlement le boulot à nous autres. Sinon le bordel que ce serait. Retour au bercail généralisé. Ce serait sans limite. Moi dans mes pires cauchemars vous savez ce que je vois ? Une humanité entière réduite à des mollets avec des pieds au bout qui s'agitent. Et le reste du corps coincé au fond d'un trou. Alors dans ces cas-là je me réveille en vitesse. Je prends à peine le temps de me raser et je file au bureau surveiller les frontières.
Vous lisez les auteurs grecs des fois ? Non eh bien vous avez tort.
Dionysos par exemple c'est ça. Il n'y a pas de commune mesure entre la sanction la peur qu'elle inspire et la faute commise à son égard. La sanction des dieux il faut la craindre elle est terrible.
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(Il regarde de nouveau sa montre). Ah ! C'est mon heure. C'est l'heure où je généralise. Je tire des conclusions sur tout ce que j'ai vu passer dans la journée. Faut pas m'en vouloir sinon c'est la grisaille la répétition de tous vos petits rêves. Disons que c'est l'heure où je m'élève au-dessus du quotidien.
C'qui va pas nous empêcher d'aller au bout de votre affaire : "A cet instant je pris un virage trop brusquement je tombais et glissais sans grand effort pour me freiner."
Nous y voilà. On a les genoux qui flageollent et c'est la faute de care assurée. Ah ! Je sens que vous allez la dévaler dans les grandes longueurs la pente. Vous dites : "sans grand effort pour me freiner". Tu parles ! Trop content le bougre. Ah ! Je vous vois venir.
C'est comme une chaîne à l'infini une torsade. Il y a le désir la faute reconnue la culpabilité la sanction qui tombe qui fait tomber qui éloigne de l'objet du désir et puis après qu'est-ce qu'il y a ? Je suis sûr que vous allez nous le dire.
"A proximité de ce que je devinais comme un à-pic et lui tournant le dos je parvenais pour quelques secondes à ralentir ma chute. Je me raccrochais à des touffes d'herbes et à une petite tête d'agneau qui surgissait dans la pente mais cette matière organique ne suffisait pas à m'immobiliser complètement."
Bingo ! On est en plein dedans. Je récapitule : vous tombez en tournant le dos à la pente déneigée. Un peu comme ça (il pivote sur son fauteuil, les jambes à l'horizontale) . Ca vous rappelle rien comme position ? (Silence) Allez !
Le rêveur : Je suis fatigué monsieur le détracteur. Heu pardon excusez-moi monsieur l'instructeur.
L'instructeur : La position foetale... Jamais entendu parler ? Et c'est pas tout c'est pas tout. Nous passerons pudiquement sur ces touffes d'herbes qui ne parviennent pas à vous retenir. Tout un programme. Et nous nous attarderons sur cette matière organique à laquelle vous vous raccrochez. Une petite tête d'agneau dites-vous ?
Le rêveur : Oui une petite tête d'agneau.
L'instructeur : Avec de grands yeux qui lui mangent la moitié de la tête. Ce serait pas plutôt le nourrison ou le foetus que vous avez été et qui vous regarde pendant que vous essayez de vous raccrocher à lui.
Le rêveur : Pourquoi pas ?
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L'instructeur : Comment ça pourquoi pas ! Vous n'allez pas me dire que j'interprète plus vite que mon ombre. C'est du cousu de fil blanc votre histoire. Les indices sont convergeants vous allez pas y couper : "Retour à la matrice primordiale" comme ils voudraient qu'on dise. Mais nous dans notre jargon, on préfère "régression caractérisée". C'est mon troisième de la journée.
(Il s'adresse à des collègues à lui derrière une cloison) Eh les gars ! Troisième bonus de la journée. (De l'autre côté de la cloison parvient un "ouah" admiratif ) . Et celui-là trop facile. Comme qui dirait : évidence freudienne. Pas besoin de se creuser.
Le rêveur : Et alors c'est bien ou c'est mal quand c'est trop facile ?
L'instructeur : Eh les gars, y'm demande si c'est bien ou si c'est mal quand c'est trop facile. (Rires gras de l'autre côté de la cloison) Mais mon pauvre ami c'est ce qu'il y a de pire bien entendu. Quand dans vot'tête tout est agencé aussi clairement on est déjà au bord du passage à l'acte. On frise le fait divers. Avec des gens comme vous on est en plein dans notre rôle de police préventive. J'peux vous dire que dans le souci de préserver l'intégrité des familles je vais vous y coller moi au trou et pour de bon. Et faites pas cette tête je vous signale que dans ce cabanon vous vous sentirez certainement plus en sécurité que là où vous tombiez vous réfugier.
Parce qu'il y a peut-être un petit détail qui vous a échappé mais je la trouve pas très caverneuse votre matrice primordiale. La matrice de vos rêves elle est même à l'air libre. Et du coup elle est toujours sous son regard à lui. Vous étiez sous le coup de sa sanction alors comme par hasard en accord avec votre désir vous allez vous réfugiez là où vous savez. Normal une chute c'est toujours l'occasion d'y revenir. Les lois de la gravitation universelle pas vrai la pente naturelle. Mais c'est pas une position tenable d'autant plus que là où vous êtes vous réactualisez encore la faute et même vous l'amplifiez. Vous l'exposez carrément au grand jour. Donc vous ne pouvez que continuer à glisser sans trouver de répit. C'est une chaîne à l'infini je vous dis. Mais là à mon avis vous êtes mal. Je ne vois pas comment vous allez vous en tirer. Vous n'êtes pas loin de l'échec et mât. Echec au fils.
Une idée qui me vient puisqu'on parle de tout ça. On dit toujours : les pères les pères quels salauds les pères leur autorité leurs sanctions. Mais les fils sont gratinés aussi. C'est vrai que vous les avez toujours sur le dos mais eux ils vous ont toujours dans les pattes. Regardez. Vous. Pourquoi revenir se coller là où vous savez que ça ne va pas lui faire plaisir. Vous êtes au grand air. Vous pourriez aller gambader dans les verts pâturages...
Le rêveur : qu'il a mis si gentiment à ma disposition. Moi je les aurais préféré en blanc les pâturages. Et puis où voulez-vous que j'aille ? Vous l'avez dit vous-même. Il est nulle part. Il est partout.
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L'instructeur : C'est vrai c'est vrai mais si vous pouviez vous lâcher les uns les autres. Instituer une trêve entre les pères et les fils. Ne serait-ce qu'une nuit. Ca nous ferait des vacances à nous autres. (L'air épuisé) . Enfin inutile de rêver.
Bon je continue : « Je demandai à ma mère arrivée sur les lieux sur un ton qui essayait encore de garder un semblant de sang-froid.
- Est-ce que c'est profond ?
Sur le même ton elle me répondait : "Oui"»
Et voilà vous avez beau externalisé l'organe, comme on dit aujourd'hui. Mettre le dedans dehors. Au bout d'un moment vous verrez toujours la dame rappliquer pour signaler qu'elle est l'heureuse propriétaire de l'objet en question.
Le rêveur : C'est vrai que vous êtes vulgaire.
L'instructeur : Sûr que je vous change de votre famille. Dites-moi chez vous on doit être entre gens bien élevés ?
Le rêveur : Plutôt.
L'instructeur : Ca se laisse entendre. Même dans vos rêves. On est du genre à garder ses distances :
- Mais enfin Mère est-elle donc si profonde que cela cette crevasse ?
- Mon enfant elle est abyssale.
- Ah ! flûte et moi qui glisse encore ! Mais bonté divine je n'en finirai donc jamais de tomber.
Vous allez penser que je me moque mais il y a dans cette scène une certaine dimension à laquelle je ne suis pas insensible. Vous êtes à terre mais vous voulez encore le défier en adoptant une impassibilité très... paternelle. Vous ne voulez pas trembler sous son regard ce qui est encore une façon de se tenir sous sa loi.
Mais votre mère et elle connaît votre faute semble vous accompagner dans votre défi. Elle vous répond sur le même ton. Elle pourrait vous tendre une main et crier son effroi mais ce serait vous ravaler à un statut antérieur.
Au fond c'est plutôt une belle scène. Il y avait jusque là un portrait classique de mère tentatrice et puis soudain ce "oui" au même diapason que vous. Un "oui" qu'on voudrait personnel hors de la loi du père ! Juste compasionnel.
Ensuite vous tombez "sans rémission". L'expression est bien trouvée. Elle semble toute droite sortie de votre rêve. Là-haut, ça les met en transe ce genre de sujet : "Comment les rêves passent dans le récit qu'on en fait".
Donc c'est une chute sans pardon sans fin. La chute finale. Elle ne vous rappelle rien ? La chute de l'ange. L'ange révolté. L'ange déchu parce qu'il a désiré.
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Comme lui vous tombez dans cet antre à ciel ouvert. Vous tombez pour toujours sous le regard du père. Vous tombez dans son désir auquel il a maintenant donné la dimension de l'univers. La chute finale je vous dis. La chute sans fin dans le vagin maternel.
Le rêveur : Comment est-ce qu'on peut rêver des choses aussi dégoutantes ? Ca devrait pas être permis.
L'instructeur : Ah! J'vous l'fais pas dire. Mais c'est pour ça qu'on est là. Pour contrôler ce genre de choses justement. Ceci dit si ça peut vous rassurer des anges déchus j'en vois passer tous les jours. Faut relativiser.
Le rêveur : On est coincé de tous les côtés. Quoiqu'on dise, quoiqu'on fasse. On est coupable de désirer. On désire être coupable pour de nouveau désirer. Cette culpabilité aussi omniprésente aussi énorme! Est-ce qu'elle est vraiment nécessaire à la bonne marche de la société ?
L'instructeur : Une question trop difficile pour moi. Ce que je sais simplement - si nuit après nuit on rêve de revenir là d'où l'on vient - si on rêve de s'abîmer comme vous dans le vagin maternel alors c'est qu'au minimum on doit se sentir coupable de vivre.
Le rêveur : Vous voyez cet agneau qui passe dans ma chute. C’est une marque de l’innocence. Etre un petit du mouton plutôt qu’un petit de l’homme ! Après la naissance on est là tremblant sur quatre pattes encore trop frêles et puis on s’en va dans les prairies brouter l’herbe grasse sans rien devoir à personne. Au lieu de ça je me retrouve "coupable de vivre" ce sera aussi un délit dont je vais être passible bien sûr ? Un crime peut-être ?
L'instructeur : Non ce n'est pas un crime. Mais une punition un châtiment qu'on s'inflige à soi-même.
Le rêveur : Et alors le moyen d'y échapper ?
L'instructeur : Innombrables. Mais très difficiles à trouver.
Vous voyez on y est arrivé. Des rêves intéressants qui vous ont rendu sympathique à mes yeux finalement. Au début vous me plaisiez pas tellement comme bonhomme. Mais c'est le côté agréable de notre boulot. Si on aborde les hommes par le versant de leurs rêves ils s'humanisent.
Oui deux rêves intéressants. Le second surtout mais le premier pas mal quand même. Ce vaudeville sur fond de crucifixion. Amusant.
Et le second directement dans le mythe la grande tragédie. Ces parents qui ourdissent un sombre complot contre le fils. Ce père évaporé dans la nature pour mieux la posséder entièrement. Cette mère qui se tient à la porte de son vagin à la fois tentatrice et libératrice. Ce fils qui lutte pied à pied et dont la chute est une autre façon de continuer le combat. Une façon de ne pas s'avouer vaincu dans la défaite. Une certaine allure ce rêve vraiment.
Allez y'm reste encore un peu de temps. J'ai des envies de zèle ce soir. Un petit dernier ?
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Le rêveur : Oh ! M'sieu l'instructeur je suis épuisé épuisé.
L'instructeur : Vous êtes fatigué. Alors je lève la séance. On reprendra demain. Greffier arrête d'enregistrer.
Vous savez quoi ? De temps en temps j'ai l'habitude hors interrogatoire de lire au prévenu un morceau choisi d'un de nos grands auteurs. Pour vous j'hésite... Mais ce sera Baudelaire (il ouvre un tiroir de son bureau) . Voyons où est-ce qu'elles sont ces fleurs vénéneuses ? (Il sort le livre. iI l'ouvre )."La géante" vous connaissez ? Non ! Vous avez tort. (Il lit) .
"Du temps que la Nature en sa verve puissante
Concevait chaque jour des enfants monstrueux
J'eusse aimé vivre auprès d'une jeune géante
Comme au pied d'une reine un chat voluptueux."
Et le poème se termine comme ça :
"Dormir nonchalamment à l'ombre de ses seins
Comme un hameau paisible au pied d'une montagne."
Vous le connaissiez pas ? Moi en le lisant j'ai envie de pleurer. J'vais vous dire une chose. Si le monde était moins ignorant des choses de la poésie on se sentirait moins seul.
Vous savez : cet enfant monstrUeux et voluptUeux. Il vous ressemble il nous ressemble. Je vous le laisse jusqu'à demain. Vous y trouverez peut-être le repos d'un soir. (Il lui lance le livre).
Compte-rendu de fin d'entretien.
Prévenu à tendance régressive forte.
Vieille âme fatiguée, voire épuisée. Atonique.
Envisager possibilité d'un retrait définitif (à suivre).
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