08.12.2011
Police des âmes et des frontières (III)
(Sous/section des prématurés problématiques)
Pièces versées au dossier Christophe.
Pièce N°3
Dans ma chambre d'enfant, assis en tailleur sur mon lit , je regarde ma collection de timbres.
Une présence... celle de mon père me reproche d'avoir dilapidé ma collection de timbres français, alors qu'elle était, et de manière assez surprenante, tout à fait intéressante.
Le rêveur est déjà installé. L'instructeur entre dans la pièce et vient s'asseoir à son bureau.
L'instructeur : Bonjour jeune homme qu'est-ce qu'on a aujourd'hui ? (il cherche le dossier)
Ah et n'oubliez pas que tout ce que vous pourrez dire sera retenu contre vous.
Le rêveur : Non "Tout ce que je dirai".
L'instructeur : Oui c'est vrai. Tout ce que vous direz sera retenu contre vous.
Le rêveur : Non monsieur l'instructeur - POURRA pourra être retenu contre moi.
L'instructeur : Oui enfin ... (il voudrait balayer cette formalité d'un geste)
Le rêveur : Excusez-moi monsieur l'instructeur chaque mot est important à sa place exacte : "Tout ce que je dirai pourra être retenu contre moi." Ce qui est important c'est le choix. Certes un choix qui ne m'appartient pas. Il appartient à l'autorité ou aux autorités qui m'examinent les tréfonds de l'âme. Mais on a le choix de retenir OU NON contre moi tout ce que je pourrai dire. J'insiste sur ce point parce que si je sais que tout ce que je dirai SERA retenu contre moi - si je sais ne pouvoir compter sur aucune mansuétude de la part de mes juges - si je sais qu'il n'y aura aucun déchet dans tout mon discours - si je sais qu'il n'y a aucun espoir dans tout ce que je dirai d'éveiller la moindre bienveillance et qu'au contraire mes paroles ne serviront qu'à me confondre et à m'enfoncer eh bien je ferme ma gueule, purement et simplement !
L'instructeur : Vous avez parfaitement raison. Voilà comment il faut voir les choses. (Il le regarde) Vous m'avez l'air bien remonté aujourd'hui. On va faire du bon boulot. Alors qu'est-ce qu'on a ?
"Dans ma chambre d'enfant..."
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Le rêveur : Oh non pas celui-là monsieur l'instructeur.
L'instructeur : Comment pas celui-là ?
Le rêveur : Celui avec les timbres ? Non je ne sais pas pourquoi ce rêve m'énerve. J'aurais mieux fait de ne pas en parler à votre assistant. On pourrait passer au suivant ?
L'instructeur : Mais il est à cette place exacte. La pièce n°3 dans votre dossier qui vient après la n°2 et qui précéde la n°4. Et je ne vois pas comment faire pour que la pièce n°4 devienne la n°3. Il y a un ordre des choses à respecter.
Le rêveur : (gros soupir).
L'instructeur : Donc - "Dans ma chambre d'enfant..." Dites-moi, vous avez vos habitudes dans cet appartement. Hier vous visitiez la chambre de vos parents maintenant votre propre chambre.
Le rêveur : (rêveur et abattu). Il me semble que je ne l'ai jamais quitté.
L'instructeur : Donc - "Dans ma chambre d'enfant assis en tailleur sur mon lit je regarde ma collection de timbres". Excellent les collection de timbres très formateur. On apprend la géographie l'histoire l'art les monuments...
Et dans votre chambre d'enfant vous avez quel âge ?
Le rêveur : (Hésitant). Quelque chose compris entre huit et quarante-deux ans... un âge intermédiaire.
L'instructeur : Je vois... Alors paragraphe suivant - "Une présence (trois points de suspensions) celle de mon père qui me reproche..." (il s'arrête de lire et rit de bon coeur).
Nous y r'voilà. Y avait longtemps "le père ses reproches enième version". Avouez tout de même qu'il y a chez vous une certaine persistance dans l'être comme qui dirait Heidegger.
Vous voulez mon avis sur l'homme. Un avis définitif. Je sais il est un peu tôt pour les généralités mais que voulez-vous aujourd'hui c'est comme ça.
Eh bien l'homme est un animal agonique. Parfaitement agonique. je veux dire qu'il faut toujours qu'il y retourne - au combat. Il ne peut pas s'en empêcher. C'est sans trêve - Jamais jamais !
Comme deux béliers qui se foncent dessus toutes cornes déployées. C'est la violence du choc qui les fait se reculer comme s'ils bondissaient en arrière et de l'endroit précis où ils sont retombés sans même reprendre un pas d'élan ils repartent front contre front. Et une troisième fois et à chaque fois de plus en plus hébétés et encore et encore.
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Ainsi les hommes et le plus drôle : où se déploie ce champ de bataille ? Inside the head (il frappe son front avec un doigt) Only inside the head. C'est votre cerveau qui invente toute cette mise en scène et lui seul. Jamais il ne vous traverserait l'esprit que votre père peut très bien ne plus se préoccupez de vos affaires. Il ne sait même plus que vous existez. Il vous a oublié !
Pour vous c'est impossible. Vous vous sentiriez bien trop seul s'il n'y avait pas votre père ses jugements ses reproches. Alors chaque nuit il faut que vous l'inventiez. Vous le réinventez pour qu'il revienne jouer son rôle.
Le rêveur : Permettez. Maintenant j'ai bien compris votre manège. Dans un premier temps vous isoler pour ainsi dire idéologiquement l'ego de vos prévenus et ensuite pour être dans votre rôle de policier vous les enfermez dans leurs fautes. Le coupable est toujours désigné et même par sa seule présence il se désigne lui-même.
Mais moi ce qui m'appartient en propre ? Ce qui en moi relève des autres ? C'est une question ouverte. Vous en faites une réponse.
D'ailleurs j'ai des preuves de ce que j'avance et dans ce rêve précisément. Ah mais je sais bien pourquoi il m'énerve. Mais lisez ! lisez ! Qu'est-ce qui m'est reproché ?
L'instructeur : (un peu pris de court par la virulence de son prévenu) On vous reproche... On vous reproche précisément... "de dilapider votre collection de timbres français alors qu'elle était et de manière assez surprenante tout à fait intéressante".
C'est vrai vous n'auriez pas été un bon collectionneur ?
Le rêveur : A quoi se rapporte cette collection de timbres votre avis ?
L'instructeur : J'aimerais l'apprendre.
Le rêveur : Elle se rapporte à une amie à moi figurez-vous. Une bonne amie à moi comme vous dites. (Enfin une bonne amie à moi que j'avais mais que je n'ai plus). Et cette bonne amie à moi faisait collection de timbres.
L'instructeur : Elle faisait collection de timbres ! Mais quel âge avait cette collectionneuse ?
Le rêveur : Un âge tout à fait légal pour que je puisse la fréquenter tel que je l'ai fréquentée.
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L'instructeur : Ah vous me rassurez... Mais on a des a priori des fois. Pour moi une collectionneuse de timbres ne pouvait pas avoir dépassé l'âge de porter des socquettes blanches et une jupe plissée. C'est idiot alors qu'on se représente très bien un collectionneur avec moustache et barbe épaisse. D'ailleurs moi qui vous parle j'ai la passion philatéliste et comme vous le voyez j'ai un âge respectable.
Le rêveur : Vous n'avez peut-être pas quitté vos culottes courtes.
Que voulez-vous c'est comme ça elle était collectionneuse de timbres et de plus détail qui a son importance pour bien comprendre la nature du reproche à moi adressé par mon père elle n'était pas d'origine française mais d'origine portugaise et même portugaise tout court.
L'instructeur : Portugaise tout court !
Le rêveur : Si bien qu'à travers cette superbe métaphore cette image extrêmement délicate je peux identifier ma collection de timbres à une collection de femmes.
L'instructeur : (l'air un peu docte). Il s'agirait plutôt d'un déplacement métonymique mais je n'en suis pas sûr je vérifierai.
Le rêveur : Pour lui je n'ai pas des histoires d'amour. Je collectionne simplement des femmes.
Quand même une collection ! L'idée est péjorative pour désigner ma vie affective.
C'est ma faute à moi si on est passé en deux générations pour les hommes d'un régime monogamique et quasi monogynique à un autre polygynique et quasi polygamique ?
Moi aussi dans mon jeune temps j'aurai bien aimé me fixer sur une seule. Seulement voilà ça ne s'est pas trouvé ce n'était plus de saison.
Encore aurait-il pu accepter voire comprendre si j'avais "couché français" et uniquement français. Enfin je veux dire "collectionné" français. Il aurait pu être fier de ce fils aux talents de séducteur avérés. Il aurait pu et là je m'avance peut-être il aurait pu s'approprier "ma collection" parce qu'enfin ce que vit un fils le père le vit également par procuration (il le vit n'est-ce pas à travers la chair de sa chair comme on dit).
Seulement voilà cette amie portugaise n'ayant pas été la seule dont l'origine se situait hors de nos frontières j'ai donc constitué également une "collection" exogyne" et là j'ai tout "dilapidé"...
Reconnaissez la bizarerie du raisonnement. Une "collection" qui vient annuler l'autre! Vous j'imagine que nous seulement vous avez des timbres français mais aussi des timbres étrangers dans votre collection.
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L'instructeur : Ah tout à fait tout à fait. J'ai même fait très récemment l'acquisition de timbres indiens d'avant l'Indépendance positivement magnifiques.
Le rêveur : Et ces timbres loin de dévaloriser votre collection...
L'instructeur : L'enrichissent considérablement vraiment !
Le rêveur : Donc avec ce reproche vous serez d'accord avec moi on est loin très loin des timbres-poste.
L'instructeur : Je n'en ai jamais douté.
Le rêveur : Vous aurez beau dire je ne suis pas tout seul là-dedans (il désigne sa tête). Je n'y suis pas tout seul à agiter simplement les fils de quelques marionettes. Il y a surtout l'ensemble d'une société qui remue en moi ses catégories anthropologiques - celles du pur et de l'impur par exemple.
Et c'est mon père digne représentant de celle-çi qui me désigne ce qui est pur et ce qui est impur. Pas seulement là où je ne dois pas désirer ce qui se comprend c'est sa fonction à ce qui paraît mais bien plus difficile à supporter : le périmètre exact où je peux et dois désirer.
Il pourrait se contenter de me dire : " Par içi no way mon garçon on n'y entre pas mais pour le reste pour tout le reste mon fils ça t'appartient c'est ton domaine." Au lieu de ça non, des limites des limites et encore des limites. Eh bien moi dans ce qu'il m'assigne je m'y sens à l'étroit.
Et le comble... lui il ne s'est pas gêné. Vous ne devinerez jamais vers qui s'est porté sa libido ?
L'instructeur : Une Brésilienne.
Le rêveur : (étonné) Ah bon ! Vous savez ça !
L'instructeur : Parfaitement votre mère est née au Brésil. C'est dans votre dossier. Qu'est-ce que vous croyez ? Mes assistants font bien leur boulot.
Le rêveur : Mais lui bien sûr il avait mis les formes. Il ne l'avait pas connue tel quel. Il avait pris le temps de domestiquer cette mystérieuse étrangeté. Ils se connaissaient de longue date. Les familles se fréquentaient depuis longtemps. C'avait été une "intégration réussie" comme on ne disait pas encore à l'époque. En clair elle avait été dédouanée.
L'instructeur : Donc le reproche de votre père dans ce rêve constitue pour vous à la fois un interdit arbitraire et également une injustice.
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Le rêveur : Exactement une injustice flagrante.
L'instructeur : Mais dites-moi juste un petit détail. Est-ce que vous prenez la peine de présenter à votre père ou même de lui parler de toutes vos conquêtes? (Vous m'excuserez pour ce mot). Est-ce que par exemple il connaissaît l'existence de cette jeune femme portugaise ?
Le rêveur : (Il se raidit) Non. A toutes vos questions je réponds non non et non.
L'instructeur : Dans ce cas je vous accorderai volontiers qu'il n'y a pas besoin que votre père connaisse cette jeune femme pour que par son intermédiaire il y ait toute une société qui vous reproche cette "relation impure". Mais il me semble aussi que dans ce rêve vous avez un intérêt à faire se rencontrer même indirectement et pourquoi pas... surtout indirectement ces deux personnages.
Il y a un lien que vous ne faites pas et pourtant...
On a maintenant deux forces en présence. Vous et votre amie portugaise en face de votre père et sa Brésilienne d'épouse.
Le rêveur : Je vous vois venir.
L'instructeur : Or entre le Brésil et le Portugal n'y a-t-il pas une langue une histoire commune un lien hiérarchique de puissance colonisatrice à colonisé ? On parle bien de la mère-patrie n'est-ce pas ?
C'est comme si avec cette jeune femme vous remontiez vers un en-deça du désir de votre père pour mieux lui retirer le tapis sous les pieds. Pour mieux l'annihiler. D'où son courroux et ses reproches à votre provocation.
Donc un nouvel escarmouche dans ce combat sans fin que vous lui livrez.
Le rêveur : Ah vous y êtes. Vous revoilà en terrain connu. Vous allez pouvoir me coller un petit parricide de second degré. Surtout ne vous gênez pas.
L'instructeur : C'est pas impossible. Je vais réfléchir.
Le rêveur : Comment ça : réfléchir ! Monsieur l'instructeur, vous mollisez ! Faites attention ! Pas de quartier. Après vous n'en finirez plus d'absoudre. Instruisez à charge c'est votre métier.
L'instructeur : Calmez-vous.
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Le rêveur : De toute manière je vais vous dire. Les reproches de mon père à ce sujet ne figurent pas que dans mes rêves. J'entends encore des mots réels qui lui sont sortis de la bouche. Auparavant j'avais rencontré une autre jeune femme également d'une autre origine et elle il la connaissaît.
Eh bien un jour il est venu me voir pour me dire. Oh pas grand chose : "D'accord, elle a de jolis yeux, mais enfin..."
Et alors ! De jolis yeux c'est pas rien. Je trouve même ça essentiel. Pour moi ils peuvent même venir supplanter tout le reste parce que si une femme me désire je préfère qu'elle me le dise avec de jolis yeux. Pour moi c'est plus signifiant. Ca me fait vivre plus intensément.
Donc vous voyez ce jour-là il ne m'a pas dit vraiment grand chose. C'était très feutré comme reproche mais j'ai compris le fond de sa pensée.
Remarquez. De son côté à elle ce n'était pas plus glorieux. Son père ne lui avait jamais pardonné de fréquenter des garçons en dehors de sa communauté. Je crois même qu'il est mort sans l'avoir jamais revue. (Il semble ému par ce qu'il vient de dire. Des larmes lui montent peut-être aux yeux) .
On vit dans une société qui proclame l'égalité mais le chemin risque d'être long pour y parvenir. La caste est encore dans tous les esprits.
Mais au fond tout cela ne serait rien s'il n'y avait dans ce rêve, quelque chose qui me fait enrager encore plus.
S'il vient me trouver dans la vie réelle il est dans son rôle. Il voudrait changer le cours de ma vie c'est son droit. Mais dans ce rêve je suis pris dès l'enfance. Dès l'enfance mon destin est scellé et il sera dans la faute dans l'irrémédiable. Dès l'enfance j'ai gâché ce que je n'ai pas encore commencé à vivre.
L'instructeur : C'est vrai il y a ça aussi. Mais c'est magnifique, les rêves. Ca déploie des signifiants à l'infini - avec une complexité une inventivité. A chaque fois malgré mon expérience j'en suis encore et toujours estomaqué.
Le rêveur : Magnifique ! Ce serait magnifique si les rêves concentraient et déployaient les mille et une manières que l'homme a d'être heureux. Mais ils ne font que dire et redire toujours les mêmes frustrations les mêmes turpitudes les mêmes rancoeurs. Parfois il y a bien un brin de plaisir qui brille mais il est comme enchassé dans un mur de culpabilité.
L'instructeur (rêveur) : Ah ! si la société était constituée d'individus heureux qui vivent dans l'innocence de leur désir !
Le rêveur : On en est loin.
L'instructeur : Très loin... Ce qui ne va pas m'empêcher de revenir à la charge. On dit souvent que la plus belle femme du monde ne peut donner que ce qu'elle a. Alors que n'importe quel rêve donne tout et d'un seul coup. Le nécessaire et bien plus que le nécessaire. Mais il a sa logique et qui le conditionne. Par exemple ce lien entre votre amie portugaise et votre père qui ne se connaissent pas il le fait par l'intermédiaire des timbres-poste. Les timbres vous ramènent logiquement à votre propre enfance quand vous-même les collectionniez.
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Après vous ajoutez cette lecture que votre destin est scellé dès l'enfance et c'est indéniable votre interprétation fait aussi partie du rêve mais n'oubliez pas qu'il vous a entraîné dans cette chambre parce qu'il ne pouvait pas faire autrement. Il y était forcé par sa logique interne.
Bien sûr vous êtes libre de voir tout ce que vous voulez et vous n'aurez jamais tort mais en même temps et il faut le savoir le rêve est une construction de votre propre inconscient et de lui-seul. Ce que pense réellement votre père vous ne le saurez jamais. Il y a un hiatus de lui à vous qui ne sera jamais comblé.
Le rêveur : Vous savez quoi ? Vous m'épuisez. Je ne discuterai pas pour d'autres rêves. Mais dans celui-çi je vous le dis et répète : je n'y suis pas seul. Je le sens je le sais. Et c'est pour cette raison qu'il m'énerve. Il fonctionne comme un témoignage un avertissement à rebours que quelqu'un dont je tairai pudiquement et momentanément le nom m'a très tôt instillé dans l'âme un combustible qui ne cesse pas depuis de se consumer et de me brûler et qui me ronge au plus profond de moi.
Mais très certainement IL n'est pas tout seul. Son propre père est là aussi et le père de son père et toute une lignée de pères à la suite. Et c'est ça qui me rend fou vous comprenez (il parle très fort) qui me rend fou.
Un assistant de l'instructeur : (Sa tête surgit par-dessus la cloison) . Oh mais y va se calmer celui-çi. Dis donc Roger tu vas nous le calmer ce p'tit monsieur. On peut plus bosser nous. Ca fait déjà un moment qu'on l'a dans les oreilles et nos dossiers qui n'avancent plus. Hein Roger tu le fais baisser d'un ton sinon on s'en occupe personnellement d'accord ?
Le rêveur : C'est vrai vous vous appelez Roger ? (Un silence. iI reprend fataliste). Parce que mon père aussi s'appelle Roger.
L'assistant : (Toujours par-dessus la cloison) . Ouais ben le p'tit bonhomme y va vraiment se calmer sinon papa Roger y va se fâcher tout rouge et y peut être assuré que c'est pas beau à voir quand papa Roger y se fâche tout rouge pas vrai Roger.
(On l'entend se rasseoir et s'adresser au deuxième assistant) Non mais des fois. Ah mais si tu piques pas ta gueulante des fois ça peut être sans fin j'te jure.
L'instructeur : (Sur un ton calme, les mains jointes). Pour reprendre ce que vous disiez il me semble que vous donnez à votre rêve une valeur rétrospective. Or il n'y a pas une volonté externe qui agirait sur et dans votre rêve pour vous indiquer ce qui s'est passé ou ce qui se passera dans le futur. Je vous l'affirme de la façon la plus nette il n'y a pas plus de rêve à valeur rétrospective qu'il n'y en a de prémonitoire.
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Le rêve produit de quelque chose comme le désir - le vôtre - ne parle que de l'instant. On peut bien aller chercher des élements dans le passé et pourquoi pas dans le futur (rêver sa propre mort ou celle des autres par exemple) mais c'est toujours pour parler du présent.
Le rêve c'est une énonciation. Vous lisez les linguistes ? (Il ne prend pas la peine d'attendre une réponse). Bien sûr que non. Vous lisez pas les poètes vous lisez pas les linguistes. Mais bordel qu'est-ce que vous faites de vos temps libres ? Après forcément on se retrouve face à des gens qui n'ont pas de quant-à-soi qui font des confusions qui mélangent tout. Comment voulez-vous discuter après ça ? Les poètes les linguistes c'est formateur j'vous assure. Par contre je suis sûr que vous lisez la psychanalyse (idem pour l'attente) . Eh bien mon petit monsieur inutile de la lire elle est partout. Tout le monde en fait de la psychanalyse.
Le rêve donc c'est une énonciation mais très particulière. Une énonciation qui n'institue pas un "tu". Il faut être au minimum deux pour avoir une conversation. Par contre on peut bien être deux dans un lit mais on rêve toujours en circuit fermé. On rêve toujours seul je vous dis.
Le rêveur : La répétition c'est votre force vraiment. Pourtant j'ai connu cette sensation au réveil d'avoir partagé un même rêve avec une autre personne.
Mais O.K. je suis seul. Vous croyez m'apprendre quelque chose. Je suis seul c'est pas un problème.
Vous avez peur de quoi en me rabâchant toujours la même histoire. Qu'au nom de mon rêve je cours au parricide. Mais cette fois pas du virtuel de pacotille comme tous ceux-là. Non du bon gros parricide comme ceux qu'on lit dans les journaux.
Alors écoutez moi bien. Je vais vous dire. Mais je l'aime mon père. C'est le meilleur de tous les papas vous m'entendez - le meilleur.
C'est vous aussi qui m'obligez à remuer toute cette merde - à mettre mon nez dans tout ce caca - à explorer toutes ces ignominies. Dans ma vie normale je suis désolé mais j'ai ma vie j'ai mon boulot. Le matin je me réveille. D'accord j'ai fait des rêves mais ce n'est même pas que j'y pense et puis j'oublie. Tout simplement je n'y pense pas et puis j'oublie. Je n'ai pas de temps à consacrer à ça. C'est ici que je dois m'y plonger et pendant des heures et des heures et toute la journée.
Et j'ajouterai. Mes relations avec mon père sont empreintes d'une très grande affection d'une tendresse énorme même et qui ne manquerait pas de vous émouvoir si vous pouviez la contempler et pour peu que vous ayiez l'âme sensible.
Oh bien sûr je ne me fais pas d'illusion. Je ne suis peut-être pas le fils idéal. Celui dont il aurait rêvé... Et alors ça ne l'empêche pas de me respecter et même si ça se trouve d'être un peu fier de moi.
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Alors vous voyez pas de quoi fouetter un chat.
D'accord il m'a fait un ou deux réflexions pas très sympas mais une ou deux sur toute une vie qu'est-ce que c'est ? Et puis il faut se mettre à la place des pères aussi. S'ils ne disent rien on les accuse d'être inexistants. S'ils parlent on leur reproche d'abuser de leur autorité. Non franchement c'est pas facile d'être un père.
(Comme le rêveur a continué à parler haut et fort l'assistant de l'instructeur refait surface).
L'assistant : Dis-moi Roger t'es pas dans ton assiette aujourd'hui. Tu tiens pas ton entretien. C'est quoi cette logorhée? Y bat la campagne ton gars. On en peut plus nous. Enfin c'est pas grave on va s'en occuper. (Les deux assistants font le tour de la cloison. Ils saisissent le rêveur chacun par un bras et l'emmènent). On va le placer en chambre de décompensation d'accord !
(Mais le rêveur a encore des choses à dire. Retenu pas les deux acolytes il penche le torse vers l'instructeur).
Le rêveur : Et je vous dirai une dernière chose.
L'instructeur : (A ses assistants). Attendez deux minutes les gars! Laissez-le finir!
Le rêveur : Mon père je lui dois tout. Vous entendez - tout. Il m'a fait comprendre une chose. Je ne dis pas qu'il me l'a enseignée - non. Il me l'a fait comprendre. Et c'est plus fort.
Il m'a fait comprendre que pour s'exonérer vis à vis de ses contemporains il ne suffisait pas d'une réussite sociale ou d'une vie exemplaire mais c'était les mots et eux seuls qui pouvaient vous légitimer à leurs yeux.
Comparé à cela ce qu'un père peut transmettre à son fils (tout le reste) me paraît superfétatoire anecdotique local.
Manier les mots c'est l'arme absolu. Difficile bien sûr. C'est l'apprentissage de toute une vie. En plus à n'utiliser qu'en cas d'extrême nécessité. Faut pas la dilapider. Juste pour les grandes occasions.
Et devant votre tribunal de l'Inconscient- ce machin avec ses procédures ses lois ses délits je sens bien que c'est l'occasion ou jamais. Alors vous pouvez me faire confiance vous allez les entendre mes mots. Ils vont résonner à vos oreilles. Vous pouvez me croire et du fond de ma cellule dans vos couloirs. (Une pause)
Voilà ce que je lui dois à mon père. Les mots les mots et encore les mots. C'est pas rien !
L'instructeur : Bien bien bien bien. Ecoutez si l'occasion se présente on lui dira. Ca ne pourra que lui faire plaisir.
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Maintenant les gars lâchez-le! Il va revenir s'asseoir très gentiment. Ca va aller vous inquiétez pas. Tout va très bien se passer maintenant. Asseyez-vous je vous en prie.
(Il s'installe au fond de son fauteuil. Les mains en triangle à hauteur du menton iI observe son rêveur).
Je voudrais vous poser une question. (Il prend son temps). Oh une question toute simple. N'y voyez pas malice de ma part. Une question toute bête.
Le rêveur : Je vous écoute.
L'instructeur : Est-ce que vous n'avez jamais eu l'envie d'avoir un enfant ?
Le rêveur : Je m'y attendais.
L'instructeur : Oui avoir un enfant. Plusieurs. Fonder une famille comme on dit.
Le rêveur : (Un ton qui se voudrait sans appel) . Non.
L'instructeur : Parce que vous serez sans doute d'accord avec moi mais ce tête-à-tête sans fin avec le père il est tout de même épuisant. Un peu sclérosant non !
Vous avez pu constater comme moi que lorsqu'on pénètre sur la scène de votre inconscient ça aurait tendance à sentir un peu le renfermé. Ca tourne en rond alors on pourrait imaginer quelque chose qui aére un peu tout ça.
Et depuis toujours, le meilleur moyen qu'on aie trouvé pour que le fils abandonne un peu son statut de fils c'est qu'il devienne père à son tour... C'est un peu binaire je vous l'accorde mais à ma connaissance on n'a rien trouvé de mieux - jusqu'à présent, bien entendu.
Le rêveur : Il s'agirait d'ouvrir un nouveau front ?
L'instructeur: Oh oh oh! Un nouveau front. Comme vous y allez !
Le rêveur : Je suis désolé. Je ne fais que filer la métaphore guerrière que vous avez vous-même introduite.
L'instructeur : Eh bien d'accord pour le nouveau front mais là ça devient de la haute-stratégie. On allège le front nord pour renforcer le front sud. Si vous voyez ce que je veux dire.
Le rêveur : Ce que je vois c'est que l'effort de guerre reste toujours le même. Il conserve la même intensité.
Et puis à vrai dire dans le désir d'être père j'y ai toujours trouvé une sorte de prétention.
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L'instructeur : Une prétention ! Pourquoi une prétention ?
Le rêveur : Oui comme une dilatation de l'ego mais c'est une idée vague. Peut-être parce que je n'ai jamais vraiment compris pour quelle motivation on voulait devenir père. Si je veux le devenir pour échapper à mes propres démons je m'inquiète déjà pour ma progéniture.
L'instructeur : Fuir ses propres démons c'est déjà s'oublier soi-même - accessoirement.
Ca ne vous dirait pas d'être un peu oublieux de vous-même. Ce qui veut dire aussi - faire le don de vous-même.
Le rêveur : Accessoirement.
L'instructeur : Alors.
Le rêveur : Oui oui. M'oubliez un peu. Vous devez avoir raison. C'est une chose à laquelle je devrais penser plus souvent. Vous devez certainement avoir raison. (Il se lève). Si vous le permettez je vais réfléchir à tout ça dans ma cellule.
L'instructeur : Voilà réfléchissez-y.
(L'autre sort. Après quelques instants on entend de l'autre côté de la cloison des commentaires des deux assistants).
Premier assistant : Ouah le Roger !
Second assistant ; Comment il l'a lessivé le gamin !
Premier assistant : Tu crois qu'il est à l'agonie mais y maîtrise tout le Roger. Y tient tout dans sa main.
Second assistant ; Ah t'es un modèle pour nous Roger.
Premier assistant : Comment il lui a claqué le beignet.
Second assistant ; Et t'as entendu ce "N'y voyez pas malice de ma part." Comment tout ça est amené !
Premier assistant : Oh il a la manière.
Second assistant ; C'est la classe à l'état pur.
Premier assistant : Oh t'es un maître pour nous Roger.
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Second assistant ; Ah chapeau !
Premier assistant : Chapeau bas !
(Et la scène se termine sur ce concert de louanges qui va decrescendo.)
Premier assistant : Ah moi j'y crois pas quand j'entends ça.
Second assistant ; Mais c'est des années et des années.
Premier assistant : Ah on se sent petit petit.
Second assistant ; C'est sûr on est des petits comparé à ça.
Premier assistant : Ah ça fait peur.
Second assistant ; Lui arriver un jour à la cheville c'est tout ce qu'on peut espérer nous-autres.
(L'instructeur se tient les deux mains posés sur son bureau - hiératique. Il semble se gonfler de ces louanges).
L'instructeur : (Plein d'autorité). Greffier tu m'apportes les minutes de cet interrogatoire. Je vais y jeter un oeil. (Après quelques instants). Tu veux pas bouger ton cul. Très bien c'est moi qui vais me déplacer alors. (Il se dirige vers le bureau du greffier et passe derrière lui). Mais arrête d'écrire Bon Dieu. Mais combien de fois il faudra vous répéter à vous-autres les greffiers qu'un entretien se termine lorsque le prévenu a quitté la pièce où on l'interrogeait. C'est un monde ça. Et vous êtes tous pareil dans votre corporation. Je sais pas d'où vous vient cette manie mais les propos qui sont tenus hors-entretien relèvent du domaine privé - point. Ils n'ont rien à faire dans les minutes de l'interrogatoire.
Zélateurs excessifs sachez-le vous m'excéder. Vous croyez que vous serez mieux notés par vos chefs ? Vous livrez-vous à une forme d'espionnage ? Mais je me suis renseigné. Il n'y a jamais eu de directives officielles écrites en faveur de ce genre de pratique. Ca arrive dans les grandes organisations comme la nôtre. On voit des gens se mettre en quatre uniquement à partir de rumeurs infondées. Alors je t'en prie ne te fatigue plus pour rien. Arrête-toi d'écrire.(Silence).
Mais c'est qui continue le bougre. T'es comme les autres y aura rien à faire pour te convaincre. (Il se penche plus en avant sur l'épaule du greffier en pointant du doigt un passage). Et ce genre de petites indications y avait pas ça avant. C'est nouveau. Tous les dossiers en sont truffés : "Et la scène se termine par un concert de louanges".
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Une scène ! Où est-ce que tu as vu une scène ? On n'est pas au théâtre. Içi c'est la vraie vie avec des gens qui jouent leur destin à chaque instant. C'est quoi ce cirque ?
Tu appelles ça des didascalies. Ravi de l'apprendre. Et on vous enseigne ça dans des formations à la dramaturgie... Et c'est utile à quoi ?
Utile pour rendre le contexte des interrogatoires plus compréhensibles et plus lisibles ! Donc toi tu es maintenant greffier-dramaturge. C'est formidable ! Ils savent plus quoi inventer j'te jure.
Et en haut-lieu tu es sûr qu'ils auront un contexte plus lisible lorsqu'ils verront que je me tiens à mon bureau hiératique et que je semble me gonfler de ces louanges !
C'est comme ça que tu me vois ? Eh bien dis-moi on va pas faire copain-copain tous les deux.
Ah tu n'es pas pour le copinage dans le cadre du travail... C'est aussi à partir d'une directive non-officielle cette ligne de conduite ?
Non c'est un choix personnel. Tu sais que toi c'est plutôt ta connerie qui va bientôt me gonfler.
Bon les gars (il s'adresse à ses assistants) on se tire d'içi. On va boire un coup. Ah au fait (il se retourne) bidule-dramaturge file-moi le compte-rendu de fin d'entretien et fais fiça s'il te plaît.
Pas la peine de me regarder avec ces yeux d'étonné. Parfaitement je vais le remplir au bar ce formulaire. C'est rapport à l'air de ce bureau. Y'm gonfle mais y'm gonfle. (Il fait le geste d'augmenter de volume). Si ça se trouve je cours le risque de t'exploser à la gueule. Alors tu vois y faut mieux que je m'éclipse.
(Ils sortent du bureau. La tête de l'instructeur réapparaît à la porte). Fin de l'entretien.
(Les trois acolytes s'éloignent dans le couloir en se gondolant de rire).
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Compte-rendu de fin d'entretien.
Lors de ce second entretien, le prévenu a semblé reprendre du poil de la bête. Il s'est montré plus réactif dans l'échange.
A plusieurs reprises, il a contesté l'axiome de base de notre système inquisitorial, à savoir qu'il n'y a que dans le rêve que l'on peut trouver l'individu à l'état pur, idéalement seul.
Au contraire, il a défendu l'idée d'un rêve habité, possédé même, par une présence d'ailleurs récurrente dans l'ensemble de ses rêves, celle du père.
Il n'a fini par admettre qu'à contrecoeur mes arguments, sans paraître convaincu le moins de monde, préférant garder par devers lui son fantasme de possession.
Une autre critique de sa part a porté sur le pourquoi de notre utilisation des rêves. On pourrait résumer son argumentation ainsi : d'abord isoler l'individu dans le rêve pour mieux santionner et punir.
Si cette thèse n'est pas nouvelle, je me garderai bien de la juger négativement lui ayant, au contraire, toujours accordée beaucoup de crédit. En effet, il est bien certain qu'avec l'individu, dès que le jour arrive et qu'il se glisse dans la vie sociale, sa responsabité de dilue, ses contours deviennent moins nets, et il est vrai que notre travail ne s'en trouverait pas simplifié si nous devions le juger d'après ses actes et non pas à partir de ses rêves.
J'interrogeais sur ces questions mes deux assistants René et Robert et ils reconnaissaient n'avoir jamais réfléchi à ce genre de questions depuis les débuts de leurs déjà longues et prometteuses carrières jusqu'à aujourd'hui.
J'évoque ce fait uniquement dans le but de rappeler pour la énième fois les manques criants de formation de nos personnels des services opérationnels, alors que les services fournisseurs et ... périphériques semblent, eux, bénéficier de formations fantaisistes dont la profitabilité pour l'ensemble de notre organisation reste à démontrer.
Pour en revenir à notre prévenu, une remise dans le circuit pourrait être envisageable. De nouveaux entretiens sont à prévoir pour confirmer cette hypothèse.
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