11.01.2012
Dans cette ville... (III)
Un jour passa, puis deux, puis trois; au matin du troisième jour, j'avais réintégré le café habituel. Un homme, tout en os et longueur, entra à son tour dans l'estaminet.
- Monsieur Filochard !
- Madame Claudette !
- Qu'est-ce qui prendra ?
- Plus tard, un peu.
- Comment ça va Filochard ?
- Ca va, ça va.
- Mais c'est la Filoche, comment va-t-elle ?
- Elle va.
- Cette bonne vieille Filoche, comment ça va ?
- ............................. !
.
Entrée de client emblématique d'un bistrot citadin où l'observateur attentif peut faire son miel de chaque mot prononcé. D'abord il repérera la complicité entre madame Claudette, conjointe tenancière de monsieur Jasper, et monsieur Filochard. Il y avait de la compréhension et de l'estime entre ces deux-là. Certains allaient même jusqu'à dire que ... enfin bon, inutile de colporter des ragots qui de toute façon n'intéressent plus personne.
Ensuite ce même observateur ne sera pas insensible à la familiarité, sans doute excessive, avec laquelle les autres clients du bar interpellent ce bon monsieur Filochard. Familiarité qui leur vaut de vagues réponses de la part de l'interpellé et le dialogue se termine par ce laconisme suprême qu'on appelle le silence.
Le grand homme m'aperçut, il m'interpelle :
- Ah, vous êtes là, jeune homme. Après les salutations d'usage, il m'entreprend, sa main droite tient le comptoir, le bras gauche se prépare à accomplir des gestes amples qui viendront souligner ses dires.
- Que devient cette délicieuse créature qui vous accompagnait, l'autre soir ? Ah ! J'ai encore son rire charmant à l'oreille. Un cristallin qui me tombe en cascade légère au fond du tympan. J'ai encore cette musique du paradis, là, vous voyez ! Et d'un geste large, il me désigne l'organe encore charmé. Une princesse, vraiment, que vous saviez faire rire. Dieu merçi, vous pouvez ne pas toujours vous complaire dans ce rôle de triste sire que vous nous offrez jour après jour. Et comme l'on dit :"Femme qui rit..."
S'il est vrai que dans notre société, le beau n'est souvent qu'un simulacre du bien, j'ose dire que ce soir-là, cette belle jeune fille nous a fait du bien.. J'affirme que nous lui devons pour une large part, cette soirée peu commune. La clientèle opinait du chef. Sinon comment l'expliquer ? A partir d'une certaine heure, ce lieu se colore d'une teinte que j'appellerais sinistre, peuplé de créatures moroses qui viennent oublier ici leur infâmante solitude. Il fallait bien l'apparition de cette enfant venue on ne sait d'où pour stimuler en nous un appétit de vivre qu'on croyait disparu depuis longtemps La clientèle opinait toujours mais en se sentant vaguement coupable. Le regard de monsieur Filochard tomba sur madame Claudette, un voile de tristesse habillait son visage.
J'excepte, bien entendu, de ce pauvre tableau notre aimable hôtesse car sans sa gentillesse coutumière nous ne serions pas ce que nous sommes encore, je veux dire : des-hommes-toujours-debout. Néanmoins, vous le reconnaîtrez volontiers, chère madame Claudette, un certain âge, les vicissitudes de la vie, ont intériorisé la bonne humeur de vos vingt ans. et il vous est plus difficile désormais de nous entraîner vers de riantes soirées comme vous le fîtes jadis. Madame Claudette ne le reconnaîssait que trop. D'ailleurs on voyait bien qu'elle était en accord parfait avec chaque mot qui sortait de la bouche de son Filochard, pardon, de son monsieur Filochard. Rien à voir avec son Jasper de mari, un brave homme, certes, plein d'actions et de décisions, mais qui ne s'exprimait généralement que par monosyllabes courtes. Il était bien incapable, le pauvre, d'enchaîner tous ces mots les uns à la suite des autres et de leur donner cette profondeur de sens qui faisait qu'en écoutant monsieur Filochard on se disait que la vie valait quand même la peine d'être vécue.
- Elle doit m'appeler chez moi, aujourd'hui, même.
- Aujourd'hui même ! Eh bien courez, jeune homme, courez l'attendre. Ce sont des minutes d'exception que cette attente. Et que le firmament s'entrouvre pour votre bonheur. Vous le méritez. Tous nos voeux vous accompagnent.
Muni d'un tel viatique, je m'éclipsai, même si mon intention première était plutôt de rester une bonne partie de la matinée dans le bistrot. Parfois il faut savoir faire de la vie une pièce de théâtre et faire de nos mouvements un prolongement direct des paroles qui ont été prononcées.
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Dans cette ville... (IV)
Un jour passa, puis deux, puis trois. Le troisième jour commence lorsque je suis installé à ma place. Monsieur Filochard entre à son tour. A me voir renfrogné, il comprend qu'il y a une distorsion forte dans le cours des événements. Plutôt que de m'interpeler à la cantonnade comme à son habitude, sans cérémonie il s'installe sur la banquette à mes côtés, et avec douceur il me demande :
- Ca ne va pas ?
- Pas de nouvelle, disparue dans la nature.
- Elle ne vous a pas appelé ?
- J'ai attendu tout l'après-midi. Et je lui racontai en détail cette attente envoutée qui se transformait insensiblement en minutes d'angoisse noire. Je croyais devenir fou. Soudain je me suis souvenu, je lui avais donné un faux numéro, c'était avant de la quitter, j'étais troublé, un faux numéro : 10 08 45 48 95 au lieu de 10 08 45 48 98. Un misérable petit chiffre et la vie bascule !
- Enfin, rien n'est perdu.
Si, si, la situation était désespérée et je lui exposai les faits. J'avais sauté sur mon téléphone et appelé ce "faux" numéro. Il y avait un abonné à l'autre bout. Effectivement elle avait composé ce numéro. Et plusieurs fois dans l'après-midi ! Vous vous rendez compte. Plusieurs fois ! Comme si elle espérait que ce type qui n'était pas moi pourrait se transformer comme par miracle en moi. Je lui ai laissé mon vrai numéro avec l'espoir qu'elle le rappelle une dernière fois. Et l'attente a repris. En début de soirée, j'avais de nouveau reperdu tous mes espoirs. Alors je me suis souvenu qu'avant de nous séparer, elle m'avait lancé :
- Au fait, il y a une ville qu'on appelle Plaisir. J'y habite. Incroyable, non !
Et dans la soirée, me voilà parti en train vers cette ville de Plaisir, muni de dizaines d'affichettes que j'ai disposé dans tous les lieux stratégiques de cette bourgade. J'avais écrit :
Plaisir raffiné
appelle-moi au 10 08 45 48 98
signé : Tragique erreur.
J'avais le douloureux sentiment de mener une équipée stupide autant qu'inutile car j'ai de plus en plus la certitude qu'elle n'habite pas cette ville. Elle m'a lancé ça pour s'amuser. On croyait encore rire mais tous les éléments étaient déjà en place pour commencer à souffrir.
D'ailleurs la suite me donne raison. Depuis ces deux jours écoulés, je n'ai toujours pas de ces nouvelles.
- Enfin, rien n'est perdu. Elle connaît ce quartier, elle peut revenir dans ce café d'un instant à l'autre.
Mais là non plus, il ne fallait pas y compter. Cette fille était fachée avec la topographie à un point qu'on ne peut pas imaginer. C'était même la cause de notre rencontre. Dans la rue, elle m'avait abordé : "Monsieur, s'il vous plait; aidez-moi, je suis incroyablement perdue." Je l'avais fait monter chez moi le temps qu'elle reprenne ses esprits.
Elle se promène dans les villes. Mais elle ignore leur nom parce qu'elle ne comprend pas où commence une ville et où elle finit, et donc elle ne croit pas à ces noms qu'on leur donne. Les points cardinaux, c'est du même tonneau. Ce sont des concepts d'une abstraction trop grande pour elle : " Au sud de qui ? L'ouest de quoi? Et si le nord existe, je m'en fous, je n'y mets jamais les pieds." C'était sa première déclaration après notre rencontre.
Je crois avoir compris que cette topopathie a pour elle des conséquences bénéfiques. A chaque pas, elle se déplace dans des espaces qu'elle ne reconnaît jamais, des lieux avec lesquels elle n'a aucune histoire en commun. Chaque pas est une nouvelle création et c'est ce qui lui importe.. Alors vous voyez, dans ces conditions autant souhaitez qu'elle retrouve une aiguille dans une meule de foin. Et moi je n'aime pas cette idée d'être transformé en aiguille.
En-deça de ce que je racontai à monsieur Filochard, j'avais le sentiment que ce quiproquo, (un seul petit chiffre de rien du tout) était de ceux qui me poursuivraient toute ma vie.
Avec les années, la brûlure ferait semblant de s'effacer, mais n'importe quand, en quittant une rue pour en prendre une autre, l'esprit qui se laisse aller, et la brûlure se rallumerait toujours aussi vivace, comme au premier jour.
Et même j'en étais presque sûr, aux derniers instants, comme un hoquet qui remonte, sur mon lit de mort en train de rechercher une vague paix intérieur, ce petit chiffre coincé dans la gorge !
Vraiment toute cette histoire était stupide. On m'appelait Timide, j'aurais voulu être Tragique, je n'étais que Dérisoire. Une si minuscule cause produisait une si grande conséquence. Je passais au plus près du Grand Amour et, pour un rien, je le ratais. Cette histoire me ressemblait.
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Dans cette ville... (V)
Un jour passa, puis deux, puis trois, puis beaucoup d'autres que je n'ai pas retenu de façon comptable. Une fois mon ami entra :
- Monsieur Filochard !
- Madame Claudette !
- Y avait longtemps.
- J'étais parti hors de la ville.
- Vous partîtes, je m'en douta, ne vous voyant plus alentour. C'était loin d'ici ?
- Loin suffisamment.
- Suffisamment de quoi ?
- Des soucis qui me collent à la peau depuis tant d'années.
Elle le regarda avec un regard qui en disait déjà pas mal sur ce qu'elle pensait de la destinée.
Il me vit à ma place ordinaire. Il pointa le menton dans ma direction.
- Qu'est-ce qui lui arrive à lui ?
- Ah ! monsieur Filochard, si c'est pas malheureux ! Avec Jasper on sait plus quoi faire ! Il fait comme si elle était là en face de lui ! Vous savez cette demoiselle du fameux soir ! Des jours et des jours que ça dure ! Il arrive à son heure, il s'installe. Ils ont rendez-vous. Elle arrive à son tour. Et ils discutent ! Enfin, il parle à une chaise vide ! Moi j'en suis toute chamboulée ! Que pensez-vous qu'on puisse faire ?
- Rien, il est juste désespéré.
- Quelle affaire lamentable, tout de même !
- Que voulez-vous, comme toutes les véritables amours, c'est un amour désespéré.
Et elle le regarda avec un regard qui en disait déjà pas mal sur ce qu'elle pensait de la destinée.
Monsieur Filochard glissa le long du bar pour se rapprocher de moi et écouter mon dialogue avec l'invisible. Il aurait pu ainsi rendre compte de ce qui se disait à ma table. Mais il se trouve que c'est moi qui tient d'une main ferme les rênes de mon récit et je ne suis pas disposé à les remettre à quiconque, fut-ce à ce bon monsieur Filochard.
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Dans cette ville... (VI)
Comme elle avait permis, le temps d'un soir, de voir disparaître ma tristesse, j'avais effectivement décidé de la recréer. A partir des bribes de notre conversation de ce soir-là, je réinventais son humeur, ses mots, son esprit, ses gestes, comme à partir d'un fragment d'A.D.N. on recompose un organisme entier.
Les résultats dépassèrent très vite mes espérances. Chaque jour elle progressait. La créature échappait toujours plus à son créateur, c'est ce que je constatais à chacune de nos discussions.
Dans le bar où nous nous rencontrions, il y avait bien des clients pour s'étonner de mon manège. Il y en avait d'autres pour leur répondre :
- Ne vous inquiétez pas ! C'est Timide qui parle à sa Blanche-Neige.
Suivaient de petits rires vite réprimés par le regard sévère de madame Claudette qui leur intimait le silence.
Pourtant je ne trouvais pas mes entretiens avec une absente ridicules, à une époque où des centaines de millions de gens, dans tous les lieux publics de la planète, déambulent en susurrant des flots de parole dans un petit boitier rectangulaire.
Alors, que chacun remédie à sa solitude comme il peut .
Je préparais chacune de nos rencontres avec beaucoup de soin. J'essayais d'aborder les sujets les plus divers pour ne pas la lasser. Dans les premiers temps, je lui fis la lecture de ce que j'appelais - mes Mythologies. Sans reprendre mon souffle, je lui lisais trois ou quatre textes de mon crû. Je trouvais toujours une auditrice attentive, à la fin, une critique souvent inspirée.
C'étaient des écrits qui provenaient des zones les plus obscures de ma conscience.
Comme en majesté.
Et je vole maintenant avec un couple vassal accroché à mes basques. Je convoite la femme et les installe l'un et l'autre sur mes genoux, comme en majesté, moi, assis sur un trône de lumière.
Je suis au regret d'annoncer au mari que je vais me débarrasser de lui. Il doit disparaître pour que mes projets s'accomplissent, et pendant cette négociation, j'entreprends de caresser l'entre-jambe de la voluptueuse épouse. Ses soupirs embaument l'espace entier.
Puis comme pris d'un remords, j'accorde au mari une ultime relation avec sa femme. Je m'allonge et je leur offre mon corps en guise de couche conjugal. Il la pénètre sans délai. Mais les événements ne sont pas fait pour durer, ils deviennent vite inconsistants.
Me voilà, maintenant, étendu comme un mendiant sur un coin de terre. J'attends ... quoi exactement ? Je l'ignore. Peut-être que des hommes d'importance aient terminé de traiter des affaires importantes. Je ne dois pas me montrer à eux. La futilité de nos distractions et de nos existences seraient une insulte à leurs activités inquiètes. Mais l'ennui qu'ils dispensent est trop fort. Je me souviens soudain que j'ai le pouvoir de me rendre invisible à leurs yeux. Et je m'envole, hors de leurs regards, seul ou accompagné, je ne sais plus. Peu importe.
La petite boniche
Il se tient le sexe, ce sexe trentenaire, et les couilles lourdes comme des mamelles. - Tripotage - Onanisme - Aveu - Bref - Il est dans la baignoire; quatre heures de l'après-midi, l'émail commence à lui manger le genou. La petite boniche est entrée, il l'attend depuis, au moins le début de la matinée. Elle s'est assise en face de lui, accoudée au rebord, elle a l'air très amoureuse, avec son col blanc en dentelles. Ils vont se fiancer, mais il ne peut plus lui cacher son identité.
On les a retrouvés, étendus sur le linoléum, tous les deux éventrés, l'arme du crime, on ne la connait pas, ils ont emporté ce secret dans la tombe. Des enfants sont nés de cet accouplement, au moins deux. L'un a été retrouvé en Amérique du Sud, il connaissait sa filiation, il était propre; l'autre a été rapatrié d'Extrème-Orient, il était innocent.
Mardi des sacrifices
Le sable virginal. Nous prions sous la tente à l’ombre des grands Sages. Ne pas craindre la mort. Des bras empanachés déversent sur nous dans un geste de molle humanité leurs durs outils guerriers. Les cris des Initiés allongés dans la fosse montent autour de moi. Les parents des victimes seront indemnisés. Une lance en suspend s’intéresse à mon oeil. Particulièrement. Ne pas craindre la mort.
Sous la colère d'un dieu.
Oh mère ! comme vous me revenez, avec une certaine pétulance, je le constate du haut de ce sapin où je suis réfugié pour échapper à vos furies et à celles de vos compagnes.
Cet arbre vigoureux, vous le secouez comme fétu de paille afin de me mettre bas; et voilà qu’au terme d’une chute rendue inévitable, vos chairs, déjà rougies au sang des sacrifices, l’amortissent. Est-il possible d’imaginer de ces sortes de mousses carnivores ?
Et ces bras qui se tendaient pour recevoir ce corps (le mien) dans sa chute, voilà qu’ils s’en saisissent et c’est vous oh! mère qui la première, les yeux révulsés et l’écume à la bouche, prenez des deux mains ce bras gauche et vous arc-boutant du pied à mon flanc, l’arrachez à l’épaule en le désarticulant.
Oh vous mère ! vous ne reconnaissez donc pas votre enfant, vous qui l’avez façonné, deviez-vous ainsi le désunir !
Mais voilà ma tante, cette tante, douce lune de mon enfance, qui en fait de même avec la jambe droite.
J’assiste impuissant à mon démembrement.
Oh vous, femmes de haute lignée ! jusqu’à ce jour les plus aimantes des femmes, j’ose dire : même les plus sauvages des bêtes n’en usent pas ainsi avec leurs petits !
Mais c’est vous, mère, qui d’entre toutes ces femmes, êtes la plus cruelle puisqu’avec vos ongles vous me lacérez la chair, et à pleines mains me déchirez le ventre pour en extirper les viscères.
Et le long ruban dévidé, voilà que vous l’offrez en pâture à ces folles, aussitôt elles s’en saisissent, le découpent à coups de dents, et se livrent sur elles-mêmes et à mes dépends à d’horribles et grotesques flagellations.
Alors, comme si une suite pouvait encore advenir, oh mère ! voilà que vous m’émasculez, oh petite mère ! j’eusse de toute évidence fermé les yeux sur ce spectacle si une de vos congénères n’avait cru remplir son office en les énucléant de leurs orbites par simple pression des pouces.
De plus, avec vos deux mains blanches, déjà rougies au sang de votre fils, vous lui arrachez le coeur, ce coeur généreux qui ne battait que pour vous, et l’offrez en holocauste aux cieux, et tout de suite après, vous le dévorez avec des cris de joie.
Ne vous est-il plus loisible, oh petite mère ! de prendre conscience que cette succession d’actions dépasse véritablement l’entendement, et nous entraîne loin, bien trop loin, de toute mesure humaine ?
Oh mère ! Jusqu’à présent la plus délicieuse des mères, que nous restera-t-il après tant d’effrois ?
Quels mots devrons-nous chercher pour trouver le pardon ?
Combien de métamorphoses devrons-nous subir et jusqu’à quel monde devrons-nous nous hisser pour que le nom d’Agavé et celui de Penthée soient de nouveau reliés par l’amour maternel et la piété filiale ?
- Houfa ! Le dernier, c'est du gros. Je veux dire dans le genre mythologique, c'est pas de la petite bière.
Mais dans tous, les actions, les événements viennent se choquer les uns contre les autres. Il n'y a plus d'autre ligne organisatrice que celle de la pulsion.
Cette pulsion qui fait du sujet la victime des pires grandeurs comme des plus basses soumissions. Ca me fait froid. Quand même, tu serais un drôle de type que ça ne m'étonnerait pas. Et elle me dévisageait avec un air profond.
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Dans cette ville... (VII)
Un autre jour, je lui avais préparé une batterie de questions comme on en trouve dans les magazines féminins.
- Je voulais te demander. Quand tu entres dans un wagon à deux niveaux. Est-ce que tu t'engouffres vers le bas ou est-ce que tu t'élèves vers le haut ?
Elle me fixe, un peu amusé, et puis elle avance le buste vers moi, remuant les épaules, fière, comme par défi.
- Je m'engouffre vers le bas..
- Tu t'engouffres vers le bas. J'en étais sûr. Ensuite je te demande de me répondre du fond du coeur. Est-ce que tu préfères les ris de veau ou les abats de mouton ?
- Du fond du coeur, les yeux dans les yeux, et en toute vérité, car la vérité est ce qui m'importe le plus au monde, je te répondrai, et de nombreuses personnes pourraient venir témoigner ici, que je préfère, et de loin, les ris de veau.
- Les ris de veau ! Je note donc : ris de veau. J'aimerais savoir également : est-ce que tu crois qu'une fille, qui aurait le choix entre passer sa vie avec les vingt plus beaux garçons de la planète et une seule nuit avec moi, pourrait choisir cette deuxième solution ?
Elle fit beaucoup de difficultés pour répondre, voulut savoir si les beaux garçons se présenteraient tous en même temps ou un par un. Dans le premier cas, la beauté étant soumise à cette dure loi entropique qui veut qu'elle s'efface avec les années, il faudrait songer à un renouvellement, et quelle serait sa périodicité, annuelle, décennale, etc...
Qui procéderait à la sélection de ces beaux étalons ? la fille en question aurait-elle son mot à dire et si elle avait voix au chapitre, son opinion serait-elle simplement consultative, partielle, déterminante, totale?
Est-ce que cette vie partagée avec ces beaux garçons s'insérerait dans un programme télévisuel de reality-show ?
Et quand tous ces points furent éclaircis, un à un, elle me fit une réponse qui me satisfit ... je veux dire, qui me donna entière satisfaction.
Mon test s'arrêtant là, solennel, je déclarai :
- Je suis maintenant en mesure de dessiner ton profil psychologique grâce à ce jeu des questions-réponses auquel tu as bien voulu te livrer.
Tu es donc une fille irrésistiblement attirée par les bas-fonds...
- Evidemment ! Si j'avais su que ta question était si bêtement piégeante, j'aurais répondu que je grimpais au premier étage, et je n'aurais pas menti pour autant.
- Peut-être mais ta réponse spontanée a été : je m'engouffre vers le bas. Attirée par les bas-fonds, donc, fille de mystère, tu es fermement assurée dans tes choix, à un point tel que l'on sent qu'il faut se lever de bonne heure pour te faire dévier.
- C'est ce qu'a toujours dit mon père.
- Il y a donc un papa ?
- Et une maman aussi. Non, je ne suis pas née du frottement d'une semelle de vent sur le macadam, comme tu sembles le croire.
- Une semelle, du vent, le macadam, mais c'est l'idée exacte que je me faisais de tes géniteurs. Comment l'as-tu deviné ?
- Tu n'es pas le premier.
- Unbelievable ! Toujours est-il que tu sais faire fi du strass, du toc, du glamour, de tout cet enchantement factice du monde contemporain pour te consacrer aux choses simples, authentiques, et c'est tout à ton honneur.
- Rien que je ne sache déjà. Ecoute ton test est minable, et pour demain, je te conseille de trouver beaucoup mieux si tu veux garder, plus tard, une chance de me revoir.
Malgré la menace, en se levant, elle me laissa un petit bécot sur le nez.
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Dans cette ville... (VIII)
Un jour, je suis entré dans le café. Je me suis dirigé vers ma place coutumière, et elle était là, devant moi, vibrante de chair, aussi réelle qu'au premier jour. Ses longs cheveux noirs encadraient un sourire qui connaissaît la souffrance des séparations inopportunes. Avec dans ce sourire une maturité douce qui n'était pas celle de son âge.
- Je t'ai cherché dans cette ville de Plaisir.
- Où je n'ai jamais vécu. C'était une plaisanterie inspirée par les circonstances. Par contre, moi, j'ai fait mieux que te chercher, je viens de te retrouver.
- Pour un seul petit chiffre dans un numéro de téléphone, tu te rends compte, on a failli ne plus se revoir. Je ne me le serais jamais pardonné.
D'un revers de la main, elle balaya toutes ces explications qu'elle jugeait inutiles.
- N'en parlons plus. J'ai déménagé récemment. Je dois habiter pas très loin d'ici. Dans ce quartier... non, je ne le crois pas, mais pas très loin, oui, c'est sûr.
J'ai reconstitué, plus tard, la scène qui avait précédé nos retrouvailles. Elle avait dû entrer dans le café, terriblement perdue. Une perte qui n'était pas simplement une perte dans ce territoire urbain, pour elle, sans limites et sans issues, mais aussi une perte d'elle-même.
Et aussitôt madame Claudette l'avait reconnue :
- Ah ! Mais vous êtes la jolie petite demoiselle de l'autre soir, asseyez-vous, on va s'occuper de vous.
Comment ? Vous ne reconnaissez pas l'endroit. Enfin, la soirée des plaisirs, c'était ici. Ne me dites pas que vous êtes revenue par hasard. Si ! ah mon Dieu !
Mais peu importe. Il y en un qui sera rudement content de vous revoir. Imaginez que vous lui manquiez tellement, il a été obligé de vous réinventez. Et tous les jours, il vous parle comme si vous étiez là avec lui. Vous voyez un peu. Moi, c'est ce que j'appelle du chagrin, ou je ne m'y connais pas.
Heureusement que je vous ai reconnu. C'aurait été malchance sur malheur de vous laissez repartir. Mais un visage, je ne l'oublie jamais. Rapport à mon métier, j'en vois passer des physionomies. J'ai la passion des figures ou quelque chose du genre. Pas possible autrement.
En tout cas, quand il sera là, ne dites pas que vous êtes revenue par hasard. N'en rajoutez pas non plus dans l'autre sens. Qu'il vous a manqué, que vous étiez triste à mourir, que vous l'avez cherché tout ce temps. Ne dites rien, ni dans un sens, ni dans l'autre. Gardez vos secrets. De toutes les façons, c'est comme ça qu'on leur plait.
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Dans cette ville... (IX)
- « Regarde, à la périphérie de la Ville, et aux carrefours, surtout, on voit de jeunes garçons agglutinés les uns contre les autres, qui paraissent former des nœuds de résistance à la dilatation généralisée du monde. Oui, à leur manière, ils résistent aux grands vents de la dispersion qui commencent à souffler pas très loin d’ici
L’énergie se relâche, la matière se détend, de l’espace se crée.
Tu dois comprendre que la géographie de la Ville-Monde relève de la physique nucléaire la plus élémentaire.
Il y a un noyau central qui est parcouru en tous sens par un réseau serré de circulation.
La densité de la matière est maximale. Chaque mètre carré, sur des niveaux multiples, est exploité. Cette matière, sous l’effet de sa propre énergie subit un gonflement ininterrompu.
Au milieu de ce noyau urbain, on est traversé par tous ces flux. On subit une attraction dont il est de plus en plus difficile de s’échapper. La matière attire la matière. La fusion est toujours possible. »
Peu de temps auparavant, elle m’avait dit : « Si je veux aller à droite, je vais à gauche, alors que le mieux était de retourner sur mes pas. Je flotte, en apesanteur, toujours avec un vertige. Même mes vêtements se gonflent de toutes mes incertitudes. Oh guéris-moi, guéris-moi de cette maladie. »
Alors, je l’avais emmenée en banlieue, et à partir de mes réflexions, j’espérais lui donner une orientation à partir de laquelle elle pourrait enfin se repérer. Mais mon ton était docte, quasi-professoral, en porte-à-faux avec nos échanges habituels. Et son comportement trahissait une anxiété, la même que celle de notre première rencontre.
- Mais je t’ennuie avec mes théories.
- Ne te préoccupe pas de mes états d’âme, poursuis ta démonstration.
- « Tout autour, comme les anneaux d’une planète, il y a des périphériques dont la fonction serait de contrecarrer, en les déviant, les linéarités. Cette circularité donne sa pleine cohérence au noyau en renforçant son unité et aussi parce qu’elle augmente la répulsion en favorisant le contournement. Un objet en orbite, Newton nous l’apprend, tombe sans fin vers son centre d’attraction.
On a donc deux territoires urbains qui ne s’interpénètrent pas directement.
Dans la Ville même, où la concentration est maximale, la dispersion minimale, chacun essaie de capter pour son propre compte cette énergie qui rebondit dans tous les sens. On est sous l’emprise de la nécessité, il s’agit de combler le manque. Même le futile apparaît nécessaire.
De l’autre côté du périf , comme on dit, juste de l’autre côté, la nécessité ne fait plus loi, ce n’est plus le manque qu’il faut combler, mais déjà il s’agit de remplir le vide qui s’instaure.
Peut-être commences-tu à voir que deux principes différents régissent ces deux territoires.
Là où le tissu urbain se tend, c’est le plaisir qui vient combler le manque, comme il ne peut être différé, il impose sa nécessité.
Note qu’on retrouve là l’idée traditionnelle de la grande Ville comme lieu de perdition. »
A ce moment de mon argumentation, elle m’interrompt.
- Excuse-moi de t’interrompre, mais cette ville de Plaisir, où je suis allée une fois, elle occupe forcément le centre de la grande Ville ?
- Non, c’est une lointaine banlieue.
- Ah ! Une lointaine banlieue. C’est pas gagné. Mais continue, continue, tu m’intéresses.
- « Il y a toujours plus de gens qui renoncent à la Ville pour s’installer en banlieue. Considère qu’il s’agit d’un renoncement à cette forte probabilité d’être touché par la haute concentration d’ondes de plaisir en circulation dans le centre, et l’acceptation, en évoluant dans un univers plus distendu d’être touché de manière plus aléatoire par ces mêmes ondes. On accepte alors de différer son plaisir. Mais cette acceptation, en apparence simple, vécu comme un simple glissement, fait entrer de plain-pied dans une autre sphère. Une sphère régie par un autre principe, celui de la morale dans lequel il faut choisir entre le bien et le mal.
Et maintenant, je te pose cette question : es-tu en mesure de me dire de quel côté du monde tu habites ? »
- Oh, depuis quelque temps, c’est une cité, les gens disent, la cité avec un nom de fleur après, c’est comme un passage, une impasse peut-être, oh, c’est très compliqué, beaucoup d’agitation, de sollicitation, du plaisir aussi, oui beaucoup de plaisir. Mais c’est trop pour moi, je songe à déménager.
Ce n’était toujours pas gagné. Je décidai de lui montrer un des concepts-clés de ma théorie : les boulevards périphériques.
-
11:08 Publié dans des histoires | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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Dans cette ville... (X)
Je connaissais un endroit qui lui permettrait de prendre pleinement conscience de l’ouvrage. Juste aux pieds de celui-ci, c’est un no man’s land où règne un silence étrange. Elle le remarqua :
- Je me souviens. Avec mes parents, nous avions visité une ville fortifiée, un été. Sous les murailles, c’était le même calme. Du bruit vient se perdre ici. On dirait la rumeur du vide.
Elle se tourna vers moi :
- Tu as l’air fier de toi. On pourrait savoir pourquoi ?
- Pour rien. Vraiment pour rien.
Nous nous trouvions sous un pont qui enjambe un canal. Dans une des piles de ce pont, se trouvait un escalier qui débouchait sur un étroit terre-plein entre les deux bandes du périphérique.
Après avoir escaladé une grille, nos bustes se trouvèrent à hauteur de la chaussée. Elle s’arrêta net, les traits du visage soudain creusés, les yeux exorbités. Le vacarme était terrifiant, les voitures déchiraient l’espace. Elle suivait des yeux la course de chacune d’elles, et en même temps, elle inspirait intensément comme si elle voulait s’enivrer de tout cet air vicié. Je la tirai en arrière. Sa surprise était immense.
- Mais il y a deux routes, dans deux sens différents. Lorsqu’on me parlait de périphérique intérieur, je pensais qu’il se trouvait à l’intérieur de la ville, et le périphérique extérieur, au-dehors !
Je repris sur un ton pédagogique.
- Il y a la Ville à notre droite. Elle est entourée directement par celui qu’on appelle le périphérique intérieur. Sur celui-ci, les voitures tournent dans le sens des aiguilles d’une montre. Dans le sens contraire, c’est le périphérique extérieur.
- Mais pourquoi parle-t-on de périphériques intérieur et extérieur, si tous les deux sont, comme tu viens de me l’expliquer sur ce ton pédagogique qui m’irrite au plus haut point, extérieurs à la ville.
Je restai coi. Je n’aurais jamais pensé qu’on puisse formuler une telle objection. Mais elle me tira de l’embarras en proposant une hypothèse.
- J’ai compris. On parle d’un périphérique intérieur parce que, même s’il est à l’extérieur de la ville, il est à l’intérieur des banlieues qui entourent la ville. Et le périphérique extérieur est qualifié ainsi parce que, même si lui aussi est à l’intérieur des banlieues, on ne retient que sa qualité d’extériorité par rapport à la ville. Est-ce que tu confirmes mon interprétation ?
Non, je ne la confirmais pas. Quelque chose me chiffonnait. Quoi exactement ? Tout de même un peu tiré par les cheveux, à mon goût. Il y eut un long silence dans le vacarme des voitures. Nous cherchions la bonne formulation. Soudain, elle :
- Je crois que j’ai compris. Notre erreur vient que nous voulons toujours relier le boulevard périphérique à la géographie ; c’est à dire aux lieux qui l’entourent. Mais non, pour désigner ses parties – intérieure / extérieure – il ne faut se référer qu’à lui-même. C’est un système routier qui produit ses propres désignations. Intérieur parce qu’il est intérieur à l’anneau et extérieur parce qu’il est extérieur à l’anneau. Tu comprends ?
Devant une telle évidence, de nouveau le silence mais cette fois pour marquer mon assentiment.
- « A moins que… à moins que…» Et là, elle voyait poindre une pensée qui l’horrifiait : « A moins qu’à un certain endroit, il y ait un chassé-croisé et que le périphérique extérieur devienne intérieur et réciproquement. Et là, de facto, par ce jeu pervers, le système annulerait de lui-même ses propres désignations. »
Je jurai sur ce que j’avais de plus cher que jamais mais jamais, sur toute la circonférence, une telle aberration ne se produisait.
- Tu es sûr ?
J’étais même prêt à parcourir à pied avec elle tout l’anneau pour qu’elle constate de visu la véracité de mes propos. Elle ne fut qu’à moitié rassurée. Elle en avait gros sur le cœur avec les ingénieurs des Ponts et Chaussées. Elle les savait prêts à tout pour égarer son esprit.
- Excuse-moi. Mais il y en a qui n’ont jamais rien fait pour m’aider à m’orienter dans le monde. Au contraire, s’ils ont des solutions pour me faire perdre la tête, ils n’hésitent pas, tu peux me croire. J’en fais vraiment une affaire personnelle.
Je la rassurai encore et encore, et enfin je parvins à la convaincre :
- Ton idée d’un système routier, autonome, tourné sur lui-même, sans référence aux lieux qui l’entourent, est tellement judicieuse, tellement pertinente, tellement parfaite, qu’à aucun endroit, cet ouvrage pourtant monumental n’est au niveau du sol. Il est toujours hors-sol, soit en tranchées et tunnels, soit en viaducs et ponts. Il n’est jamais dans un rapport de contiguïté avec les territoires qu’il traverse. Incroyable. Non !
Même les entrées et les sorties sont de petits ouvrages d’art. L’ensemble est une pure construction, un coup de force sur le territoire. Voilà tout.
On s’en retourna en empruntant une de ces artères qui plongent vers le centre de la Ville. Une plénitude nous parcourait, celle d’avoir compris quelque chose ensemble et par nous-mêmes.
- Est-ce que tu crois qu’après un premier raisonnement juste et vrai, tous ceux qui viennent ensuite, par un enchaînement logique, seront eux aussi, justes et vrais ?
- J’aimerais bien, mais bon !
De nouveau, elle s’échauffait.
- Moi, je suis dans l’erreur et ça dure longtemps. Je sais confusément que je suis dans l’erreur et je suis malheureuse. Un beau jour, je fais l’effort et je comprends. Alors je suis dans le vrai. Mais le passage est soudain, il est brutal. Et c’est une souffrance, aussi, d’avoir mis tant de temps à trouver la vérité.
Les autres, j’ai l’impression qu’ils passent très progressivement de l’erreur à des demies erreurs, à des demies vérités et ainsi de suite avec de petits intervalles. C’est plus confortable, on vit mieux de cette façon. Peut-être même qu’ils n’ont pas conscience ni de leur erreur ni d’être dans le vrai. Mais moi, j’ai pas droit à ça. Pourquoi ?
Pour la calmer, je lui pris la main, lui caressai la paume, ensuite le bras qu’elle avait nu. Il faisait chaud. Sa peau était délicatement moelleuse, et cette journée de printemps, ensoleillée.
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Dans cette ville...(XI)
Un jour, nous déambulions, un peu désoeuvrés. Elle me dit qu’elle adorait (c’est le verbe qu’elle employa) se promener dans les rues de cette Ville, accrochée à mon bras. Elle ajouta :
- Fais-moi rire.
Je repérai un groupe de fumeurs en bas d’un immeuble. Des victimes des lois anti-tabac. Je m’immisçai.
- Ca vous ennuie si je fume avec vous ?
Comme réponse, des regards vaguement étonnés. J’en profite pour en allumer une, et tout en soufflant, je souris comme si j’échappais enfin à la solitude.
- C’est tout de même plus agréable que de fumer tout seul.
Les mains dans le dos, la cigarette à la bouche, je me balançai d’avant en arrière, l’air effectivement très satisfait.
Elle était resté à l’écart. Quelque chose s’ébauchait bien sur son visage. Plutôt de la gêne.
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Dans cette ville...(fin)
Après, du temps aura passé, de la routine se sera installée. Un jour, elle déclara qu’elle avait décidé de partir.
- Tu vas partir !
- Oui.
- Où ça loin ?
- Loin assez.
- Loin assez ... de moi ?
- Non du centre et de la périphérie.
- Mais il n'y a rien en dehors du centre et de la périphérie !
- Si, le nord. Un point, c'est tout. Un point qui pourra s’étirer à l’infini et qui ne se rompra jamais
- Le nord ! Mais il fait froid là-bas, et tu n'y es jamais allée !
- J'apprendrai ... avec une boussole.
- Tout de même, ce que tu peux être fantasque.
- Fantasque ! Fantastique, tu veux dire.
- Non, j'ai bien dit fantasque.
- Et ça vient d'où, ce mot ?
- ?
- C'est curieux d'utiliser des mots dont on ne connaît pas l'origine! C'est peut-être un mot de la même famille que bourrasque ?
- Oui, comme un vent mauvais.
-Tiens, c'est la première fois que tu me dis quelque chose de méchant.
- Je ne sais pas ce qui m'a pris. Excuse- moi.
- Je te pardonne.
- Alors comme ça, tu vas me quitter !
- Non pas te quitter, mais le centre et la périphérie, oui.
- Et si je venais avec toi !
- M'accompagner ! Tu serais intéressé par le nord, toi ?
- Absolument pas.
- Alors tu vois.
- Mais ce qui m'intéresse, c'est de rester avec toi.
- Dans ces conditions ... en route vers le nord.
- Mais quand même, qu'est-ce qu'on pourra bien faire une fois qu'on sera vers le nord. ?
- Ah ! Ecoute, je préfère te rassurer. Perds dès maintenant l'espoir d'avoir quelque chose à faire, là-bas.
- C'est vrai, je vais enfin pouvoir me reposer d'espérer ?
- Exactement.
Et notre babillage se poursuivit ainsi, infini, à la manière des espaces que nous allions traverser.
- Et monsieur Filochard, et Jasper, et madame Claudette, ils vont s'inquiéter, ne nous voyant pas alentour.
- On leur écrira une carte postale.
- Quand même ils vont me manquer.
- Tu m'énerves, personne ne t'oblige !
- Bien sûr, bien sûr.
Durant notre randonnée, parfois je la contemplais, et j'étais parcouru par un long frémissement testiculaire.
D’autre fois je l’interrogeais : “ Quand tu regardes le ciel, est-ce que tu penses au temps qu’il fait, aux étoiles, ou à Dieu ? ”
- Quand je regarde le ciel, je pense aux galaxies qui s’entrechoquent.
- Vraiment !
- C’est comme ça ksas’passe.
- Tu m’impressionnes.
Mais le plus souvent, je la regardais, les yeux plein de tendresse, et je lui logeais un enfant dans l'âme qui parvenait à maturité à la vitesse de notre désir. Et c'étaient des petits Timides, des petites Tragiques, des petites Dérisoires, des petits Plaisirs qui venaient nous entourer et dansaient de Joyeuses farandoles autour de nos préoccupations.
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