08.12.2011
Police des âmes et des frontières (VI)
(Sous/section des prématurés problématiques)
L'instructeur : Alors qu'est-ce qu'on a aujourd'hui ?
Le rêveur : Vous allez être étonné monsieur l'instructeur par la quantité et la qualité de ce rêve. Je n'en reviens pas moi-même. Je m'en suis souvenu parfaitement. Plus je me rappelais un détail et plus par un effet d'entraînement il y en avait d'autres qui me venaient. Stupéfiant ! Je n'ai jamais fait un tel rêve. De toute ma vie. Je vous assure. Mais j'ai une explication.
L'instructeur : Expliquez-moi ça.
Le rêveur : Ici vous comprenez je suis un peu comme qui dirait une vache. La vache on l'utilise pour sa fonction laitière. Moi on m'utilise pour ma fonction onirique. Je suis içi pour qu'on me tire uniquement sur la mamelle bulbienne. Et comme on est aux petits soins pour moi - la paille est bonne l'herbe est grasse - je produis plus et mieux. Je me spécialise si vous voulez. Ca finit par donner des rêves de cette qualité-là.
L'instructeur : (Il fait signe qu'il voudrait commencer à lire). Vous permettez ?
« J'arrive devant la porte de la classe avec monsieur l'Inspecteur. Les élèves sont rangés le long du mur dans un ordre impeccable. Ils entrent en me décrochant des sourires lumineux.
Aujourd'hui la leçon va porter sur "Un coeur simple" de Gustave Flaubert. Je leur présente l'auteur. Ma parole se déplace dans l'espace sans un bruit qui vienne enrayer ma voix. Je leur parle de son désir de réalisme. Il va peindre des types sociaux contemporains. Il faut opposer Flaubert au romantisme et aux romans idéalistes.
Pour lui on doit écrire de beaux romans sur la médiocrité quotidienne. Une mouche vole dans la salle comme pour venir souligner mon propos.
La médiocrité il la trouve dans les lieux communs. Ces phrases qu'on entend tous les jours. Cette bêtise journalière - et qui rend la vie si pesante.
Je leur donne un exemple tiré du "dictionnaire des idées reçues" composé par Flaubert lui-même.
Enterrement : - Et dire que nous avons diné ensemble il y a huit jours. Qui est-ce qui aurait dit ça ? (derrière le corbillard).
Nous rions de concert. Monsieur l'Inspecteur ébauche un sourire. Et puis d'autres encore :
Inhumation : Trop souvent précipitée. Raconter des histoires de cadavres qui s’étaient dévorés le bras pour apaiser leur faim.
- Oh m’sieu c’est dégoutant !
Architecte : Tous imbéciles. Oublient toujours l’escalier des maisons.
Anglaises : S’étonner qu’elles ont de jolies enfants.
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Calvitie : Toujours précoce. Est causée par des excès de jeunesse ou la conception de grande pensée.
Budget : Jamais en équilibre.
- Ah ben ça c’est vrai m’sieu ! Aux actualités y disent tous ça. Alors si c’est vrai depuis Flaubert c’est vieux comme vérité. C’est plus un lieu commun.
Aïe l’exemple de trop. Sujet à contestation.
- Il a raison Abdel m’sieu. Si un lieu commun c’est aussi la vérité est-ce qui reste un lieu commun ou y devient la vérité ? Enfin j’m’embrouille mais vous m’comprenez ?
- C’est une bonne question Cédric mais j’aurais tendance à penser qu’un lieu commun reste un lieu commun même s’il prend l’apparence de la vérité. C’est d’ailleurs ce qui fait sa force et pourquoi il est répété à l’infini. Cette apparence de vérité.
Mais je vois bien qu’ils ne sont pas tous convaincus loin de là tant ils ont présent à l’esprit ces déficits des comptes publics de la Nation qu'ils leur appartiendra de rembourser. Alors j’ajoute d’autres exemples à ma liste et peu à peu ils comprennent à quel point nous sommes le jouet de ces idées reçues et à quel point elles nous dominent.
- Ah m'sieu dès qu’on parle on dit un lieu commun. C’est obligé. On est toujours bête alors?
Je tempère ce propos de Salim. Je lui fais comprendre que dans les conversations de tous les jours il est difficile d'y échapper. C'est souvent un passage obligé. Une facilité que l'on peut s'accorder.
Et pour dissiper l'anxiété que je sens sourdre en eux - pour qu'ils gardent l'espoir d'une vie possible - je leur annonce que Flaubert le premier nous montre la voie pour échapper aux lieux communs. Ce sera d'abord l'artiste qui inventera de nouvelles façons de dire - quelque chose de neuf - de nouvelles formes jamais vues avant lui.
L'entreprise leur paraît non pas impossible mais titanesque.
- Mais moi m’sieur (c’est Samira qui prend la parole). J’veux pas faire artiste. J’veux faire aide-soignante. Comment j’pourrais m’y prendre pour échapper aux lieux communs ?
Je laisse passer cette réflexion qui frise l’insolence quoique pertinente.
- Il y a aussi (j'ajoute là un petit commentaire de mon crû) pour tout un chacun l'étude et la connaissance dans un domaine et l'école peut être pour vous le lieu privilégié où échapper aux lieux communs.
Je sens bien qu'ils n'avaient pas envisagé l'école sous cet angle et dans le même temps j'espère que mes paroles chatouillent directement l'oreille de mon inspecteur.
- Et puis il y a aussi Félicité. Ce coeur simple que Flaubert nous décrit comme une pauvre fille obscure de la campagne dévote mystique dévouée et tendre comme du pain frais. Elle aussi échappe certainement aux lieux communs. Elle y échappe apparemment par le bas mais nous verrons que ce n'est pas le cas. Elle ignorera superbement la médiocrité en devenant une sorte de sainte et trouvera ainsi son salut.
Et j’échange un regard intense avec Samira pour lui indiquer cette autre voie de redemption qu’elle pourra suivre dans son futur métier. Elle semble acquiescer.
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Les uns et les autres un peu étourdis par la fin de ma péroraison nous entamons l'étude de l'extrait.
C'est une suite de deux courtes scènes où Flaubert nous raconte les dix-huit premières années de la vie de Félicité. D'abord sa petite enfance et ensuite un soir où jeune fille elle va au bal.
- Alors les enfants écoutez-moi bien ! Une enfance malheureuse un bal. A quel personnage célèbre de conte peut nous faire penser Félicité ?
- Cendrillon m'sieu j'la connais c'est Cendrillon.
- Oh oui c’est Cendrillon m'sieu et faut qu'elle rentre avant minuit sinon elle va se faire piéger.
- Ta remarque est intéressante Lionel. Nous allons voir qu'effectivement Félicité aurait mieux fait de rentrer avant minuit. Mais Sébastien attention ! Félicité est comme Cendrillon. Elle n'est pas Cendrillon. Hein ! pas de confusion.
- Ah c'est vrai m'sieu j'avais oublié.
- Ensuite dans la première scène que peut-on dire de certains pronoms personnels ?
- Oh oui m'sieu moi je sais. Y en a qui sont complément d'objet direct. "Une fermier la recueillit et l' employa. Ses camarades la jalousaient." s'écrit Christina - une pointure en grammaire.
- Ah j'y crois pas. C'est ce que je voulais dire maugrée sa voisine.
- Et quelle signification donner à cette position d'objet ?
- Ben on décide pour elle. C'est un objet quoi ! C'est facile comme question ça maugrée toujours la voisine.
- Et comment peut-on qualifier un texte comme celui-çi qui énumère beaucoup d'événements en peu de lignes ?
- C'est un résumé m'sieu comme dans un conte mais c'est normal parce que Flaubert y nous écrit un conte réaliste.
C'est Soraya qui vient de parler. J'ai envie de me mettre à genoux devant elle mais c'est une élève fine intelligente qui comprend tout au quart de tour. Capable d'aller au-devant de n'importe quelle question. Je suis habitué à son genre de réflexion.
Et le jeu des questions-réponses continue - aérien. La parole vole de travées en travées. Je suis heureux. Mon métier d'enseignant prend tout son sens et le jour-même de la visite de mon inspecteur de l'Académie.
- Les éléments de sa vie sont très peu individualisés. A quoi peut-on le reconnaître ?
- Oh m'sieu les indéfinis comme : "elle avait eu comme une autre - un maçon - un fermier - une autre ferme. C'est pas croyable tous les indéfinis qu'on trouve !
- Très bien. Et quel type d'indéfinis Djalal ?
- Des articles m'sieu ça va sans dire.
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- Et finalement quelle est l'image forte de cette première scène?
- Meskin ! La pauvre Félicité. C'est Houda qui vient d'intervenir. "Elle buvait à plat ventre l'eau des mares". C'est horrible m'sieu. On la traite même pas comme une chienne !
- Tout à fait Houda et en plus je sens qu'à travers le texte tu as pitié de cette pauvre Félicité mais pour ainsi dire à l'intérieur de toi-même.
- C'est vrai m'sieu c'est comme ça q'ça passe en moi. Exactement.
Ensuite nous abordons la seconde scène. Je leur fait remarquer l'arrivée d'un nouveau personnage - un jeune homme - et d'un nouveau pronom personnel sujet : "Il lui paya du cidre".
Puis sur le ton badin de la conversation nous repérons une nouvelle série de pronoms personnels complément d'objet : "Un jeune homme vint l' 'inviter. Il lui paya. Il la renversa brutalement. Aussitôt un parrallèle est établi avec la première scène. Qu'elle soit jeune enfant ou jeune fille Félicité est toujours objet manipulé. Elle ne décide de rien.
C'est le moment où Jean-Denis intervient - peut-être une ombre au tableau.
- Mais m'sieu c'est fou comme boulot le métier d'écrivain. Le moindre petit mot de rien du tout ça compte. Y faut penser à tous ces mots pour se faire comprendre comme on veut se faire comprendre quand on est écrivain !
On m'avait signalé que ce genre de phénomène pouvait se produire le jour de l'inspection mais je ne l'avais pas cru. Un élève "perturbateur" d'une nullité écrasante soudain ce jour-là révélait l'ampleur de son génie. Et dans mon cas Jean-Denis dans un style bien à lui venait de comprendre ce qu'était la nature du travail de l'écriture.
Je restai de longues secondes profondément ému. Des larmes sans doute coulaient invisible sur mes joues. J'étais celui qui avait rendu cette épiphanie possible.
- Mais tu as parfaitement raison Jean-Denis. Chaque mot compte et c’est grâce à cette attention de tous les instants portée sur chaque mot que l’écrivain cet artiste et là je parle des plus grands invente des formes nouvelles qui lui permettent d’échapper et par voie de conséquence nous permettent d’échapper nous autres lecteurs aux lieux communs et à la médiocrité qu’ils instaurent.
La boucle est bouclée. C’est une nouvelle nouvelle apothéose. Une sorte de bouquet final après le bouquet final. Puis un silence se fait. Comme une apesanteur. Rarement dans mon métier oh ! trop rarement on touche au ciel. Les regards s’éclairent. Des vocations sont en train de voir le jour.
Je pose une dernière question en roue libre pour revenir au quotidien. Je leur demande si ce jeune homme ressemble de près ou de loin au prince charmant du conte.
- Oh non m'sieu. Il a pas le doigté. Il est sans savoir-faire avec les filles. C'est un blédard c'est tout !
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Je n'ai pas le temps de repérer qui vient de s'exprimer. La sonnerie retentit. La messe est dite. Je leur indique la sortie.
Les élèves sont-ils déjà sortis ? Mon souvenir est flou sur ce point. Mais déjà l'inspecteur est sur moi.
Tout d'un coup j'ai un remord sur le mot "blédard". J'aurais dû argumenter en disant qu'il s'agit d'un mot péjoratif. Qu'il ne faut pas être méprisant. Que les gens de la campagne sont des gens comme les autres et tout ce genre de choses...
_ Je dirais uniquement ceci : c'était très bien.
- Ah bon.
- Je n'ai rien d'autre à ajouter.
- Mais est-ce que je ne suis pas trop directif ?
- J'ai trouvé que c'était admirablement mené.
- Ah mais est-ce que je ne laisse pas des élèves dans l'ombre? J'ai peur de ne pas donner la parole à certains.
- Ce n'est pas mon sentiment. Si vous voulez juste un léger reproche...
- Ah !
- Parfois vous semblez pris de court par la parole de l'élève. Vous ne rebondissez pas suffisamment sur elle.
- Ah c'est vrai .
- Mais face à un tel dynamisme et à une telle envie chez vos élèves de bien dire (envie que vous-même avez sû créer) il faut faire face justement.
- C'est vrai !
- Et vous vous en sorter très bien.
De haut en bas je suis rempli d'un sentiment de plénitude. Toutes ces années d'efforts pour en arriver là ! »
( L'instructeur termine sa lecture. Il a la tête du type qui se retient. Il ne se mettra en colère que quelques secondes plus loin). Vous vous foutez de ma gueule. C'est du foutage de gueule intégral.
Le rêveur : Monsieur l'instructeur vous parlez comme mes élèves !
L'instructeur : Foutez-moi la paix avec vos élèves. Vous voulez savoir pourquoi j'ai lu jusqu'au bout ce ramassis d'inepties ?
Le rêveur : Le plus beau rêve de ma vie - un ramassis d'inepties !
L'instructeur : Pour voir jusqu'où vous alliez vous foutre de ma gueule. Je ne suis pas déçu.
Et j'aimerais bien savoir qui est le crétin qui a pris cette déposition...
(Il s'adresse à la cloison). Surtout ne répondez pas tous à la fois.
Le rêveur : M. l'instructeur je ne vous comprends pas. Sous-entenderiez-vous que mon rêve est inexact ?
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L'instructeur : Sous-entendre rien du tout. J'affirme - oui. Votre rêve est bidon de bout en bout. Il n'y a pas un mot de vrai là-dedans.
Le rêveur : Mais tout professeur rêve d'avoir un jour une bonne inspection. Ca c'est vrai.
L'instructeur : (ennuyé). Foutez-moi le camp. Déguerpissez. Raouste. Retournez à l'étable. Là je ne veux plus vous voir.
Le rêveur : (outré) A l'étable... (Il se lève et disparaît).
L'instructeur : (il reprend son calme). De toute ma carrière j'avais jamais vu ça. Un faux rêve dis donc ! Incroyable.
Et l'autre abruti qui prend la déposition in extenso sans se poser une seule question. Sans le moindre problème de conscience. Mais qu'est-ce que je vous apprends ?
L'assistant René : Oh oui m'sieu ! Ca c'est grave aussi. Aïe ! Oh m'sieu y'm tape. Pourquoi tu m'tapes ? J'ai rien fait moi.
L'instructeur : Robert tu passes à mon bureau tout de suite.
L'assistant Robert : (entre ses dents). Espèce de salaud. Tu m'le revaudras j'te jure.
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