compteur gratuit

08.12.2011

Police des âmes et des frontières (VII)

(Sous/section des prématurés problématiques)

 

L'instructeur :  Et qu'est-ce qu'on a aujourd'hui ? ( Il ouvre le dossier).  Rien !

 

Le rêveur :  (Ton doucereux).  Je vais vous expliquer. D'abord je voulais m'excuser pour l'autre jour. Je ne comprends pas ce qui m'a pris. J'avais comme un désir de vous présenter une image positive  Je suis vraiment désolé. Je m'en veux si vous saviez comme je m'en veux.

Alors pour essayer de vous montrer ma bonne foi j'ai écrit un petit texte. (iI pousse une feuille vers l'instructeur).  Ce n'est pas un rêve. Plutôt une sorte de bilan. Un bilan de ma vie. Vous verrez c'est plus... Enfin je préfère ne rien dire. Je vous laisse juger.

 

L'instructeur :  (Ton sec).  Figurez-vous que c'est un petit peu mon métier.(Il prend la feuille et commence à lire à haute-voix).

"Les succès ne lui étaient venus qu'avec la maturité. Ils ne les avaient pas recherchés.

La plupart s'était évertuée très tôt à (se) prouver leur valeur. Beaucoup y étaient parvenus. Il ne les jalousait pas. A ses yeux ils avaient surtout récolté désillusions calvitie et embonpoint précoces. Ils avaient vieilli prématurément. Ce n'était pas son cas. Il avait su préserver toute sa fraîcheur d'âme  - peut-être même sa jeunesse !

Il s'était toujours attaché à mettre en accord son être profond et sa motivation si bien que sa personnalité s'était construite lentement étape par étape. Comme un oignon.

Lorsque les succès étaient venues il n'avait eu qu'à les cueillir, sans effort excessif avec une certaine élégance - il avait su attendre son heure. C'était pour lui une grande satisfaction d'en être arrivé là avec ces moyens-là. Pour lui la fin n'avait pas justifié les moyens. C'était plutôt les moyens qui semblaient avoir appelés cette fin-là.

Au rang de ses succès il y avait aussi des succès féminins. Il y voyait comme la preuve ultime de la rectitude de son patient chemin. Car les femmes n'adorent-elles pas les hommes qui comme lui sont marqués au sceau du bonheur ?

 

Parfois l'idée lui venait qu'il s'était infatué de lui-même mais elle ne faisait que lui traverser l'esprit. Il la trouvait injuste.

 

Il n'était pas comme ces hommes qui parvenus à un certain point de leur réussite se demandent avec anxiété s'ils n'ont pas atteint leur seuil d'incompétence. Pour lui ses succès se légitimaient dans son parcours antérieur. Il était sans hiatus.

Une des conséquences de cette réussite tardive... il n'y attachait pas beaucoup d'importance. Il ne s'en sentait pas prisonnier.

S'il était content de lui c'était surtout qu'il était content de la manière qu'il avait employée pour être content de lui.

Plus jeune il se serait nourri de la sève de ses succès. Ils l'auraient constitué mais aussi ils l'auraient réduit. A son âge il en goûtait plutôt le suc. D'ailleurs n'était-il pas au dessert de sa vie ?

Sa réussite était comme un prolongement de lui-même. Elle ne lui était pas consubstantielle.

 

Dans cette opposition qu'il faisait entre lui et les autres il n'y avait pas d'esprit de revanche. Non assurément pas. Il savait que la vie consiste à tenir le plus longtemps possible jusqu'à un âge avancé. Et pour ça tous les moyens toutes les illusions étaient bonnes. Les siennes comme celles des autres.

Et au fond peu importait si les siennes avaient juste un peu plus de consistance que celles des autres."

 

°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°

 

(Un peu estomaqué) Eh bien dites-moi ! (Il change de ton. Agressif) Qu’est-ce qu’elle en pense la raclure d’avorton de ce “car les femmes n’adorent-elles pas les hommes qui comme lui sont marques au sceau du bonheur.”

 

Le rêveur : Vous parlez à qui  monsieur l’instructeur ?

 

L’instructeur : A lui là. Toujours en train de noter tout ce qui bouge. Toute sa vie à noter noter. Pencher sur sa p’tite table. Vous inquiétez pas. C’est pour son bien que je lui parle comme ça. Pour le secouer un peu quoi ! N’empêche il en coulera de l’eau sous les ponts du Styx avant que tu ne puisses te voir aussi beau. (Rires gras derrière la cloison.)

 

Le rêveur : Tout de même raclure d’avorton. C’est sévère !

 

L’instructeur : Ah mais c’est qui note tout l’animal. Le nécessaire et même plus que le nécessaire. Vous avez à côté de vous un as de la didascalie.

Impressionant non ?

Mais j’y pense. Il doit en connaître un rayon en didascalie – le prof-modèle.

 

Le rêveur : Vous m’avez l’air de fort méchante humeur aujourd’hui. Monsieur l’instructeur.

 

L’instructeur : Parce que moi j’ai cette chance de contempler avec délectation un bon prof. Un des derniers qui nous reste. Au fait c’est encore opératoire comme concept “bon prof” par les temps qui courent.

 

Le rêveur : Qu’entendez-vous par opératoire ?

 

L’instructeur : Oh ! Laissez tomber.

 Mais puisqu’on a deux grands spécialistes de la didascalie dans nos modestes bureaux. Profitons-en. Organisons un colloque un symposium. Je suis sûr que mes deux assistants sont aussi des pointures dans ce domaine.

 

(Une tête surgit au-dessus de la cloison juste derrière l’instructeur.)

L’assistant (il récite) : Didascalie vient du grec “didascalia” enseignement instruction d’après le verbe “didaskein” enseigner instruire.

On distingue les didascalies initiales qui comportent la liste des personnages de celles fonctionnelles qui indiquent l’identité de celui qui parle le découpage de l’oeuvre et les déplacements.

De la même manière on distingue les didascalies actives – les actions dans l’intrigue (par exemple “il meurt”) des didascalies instrumentales qui accompagnent…

 

°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°

 

L’instructeur : Eh bien merci assistant René pour votre précieuse contribution. Nous poursuivrons ult…

 

L’assistant René (imperturbable il continue) :… l’action dramaturgique. Quant à Michel Vinaver dramaturge célèbre il distingue deux catégories de fonctions. Les didascalies à fonction verbale et celles à fonction non verbale…

 

L’instructeur (il s’est levé d’un bond. Furieux il fait face à son assistant) : Mais bordel ! Sur quel ton je dois te dire merci pour que tu la fermes ?

 

(L’autre se rasseoit sans doute penaud. On l’entend derrière la cloison.)

L’assistant René : Oh ! Ca va. M’engueule pas. Moi ce que j’en disais. C’était pour faire avancer le débat.

 

L’assistant Robert  (revanchard) : Chacun son tour.

 

L’assistant René : Ouuf ! C’est vrai qui faut mieux le prendre avec des pincettes aujourd’hui !

 

(De son côté à son bureau l’instructeur attend. La tête de côté inclinée vers le bas. Les coudes sur le bureau. Les mains allongées à l’oblique. Les doigts écartés. Il adopte une figure d’autorité qui excédé n’a aucune envie d’accepter la moindre contrariété.)

 

L'instructeur : Alors pour notre affaire (il agite ses gros doigts boudinés)... Ah oui une idée qui m’est venue en vous écoutant. Je vous cite : "Il savait que la vie consiste à tenir". Ca me rappelle ... Où est-ce que c'est ? (Il cherche dans un dossier et en extrait un nouveau feuillet)  Voilà lisez-moi cette page ! (il lui tend).

 

Le rêveur :  (Il lit à son tout). "Mais comment avez-vous fait pour "tenir" jusqu'ici ? Tenir tenir simplement tenir. Comment avez-vous fait ?

Tenir face au jour. Face à la nuit. Tenir face à la plus petite minute qui passe et face aux années. De l'enfance jusqu'à l'âge avancé. Et face à l'espace et face aux autres. Comment avez-vous fait ?"

Mais c'est moi qui ai écrit ça ! Comment vous l'êtes-vous procuré ?

 

L'instructeur :  Oh ! petit secret-maison. Peu importe... continuez votre lecture.

 

°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°

 

Le rêveur :  "Si nous sommes tous à la même enseigne je ne connais que ma mesure. Je ne peux en juger que par ce qu'il m'a fallu pour surmonter des échecs des joies rapides et toutes mes incompréhensions.

Seule ma chair est comptable de ce qu'il nous faut pour tenir.

A vous mes frères inconnus, si proches et si lointains c'est la question que je vous pose à chaque fois que je vous regarde.

Comment avez-vous fait pour tenir ? Et je ne le sais toujours pas. Après toutes ces années je n'en ai même pas la moindre idée.

Sur quelle fibre intime vibre votre ténacité ?"

 

L'instructeur :  Ah oui ! On l'entend vibrer vraiment cette fibre intime. J'aime beaucoup. Comme si avec les mots vous cherchiez à vous placer au plus près de ce que précisément vous ne connaissez pas. Comme si vous tentiez l'unisson avec cette matière inconnue. Ah ! Ce que peuvent les mots. C'est étonnant. Mais vous c'est l'héritage paternel pas vrai. (Regard de connivence).  Le fameux.

Et alors dites-moi. Il y a une date qui figure ?

 

Le rêveur (un peu desepéré) :  Oui une date récente.

 

L'instructeur : Une date toute récente même. Donc vous accumulez des succès considérables mais dans le même temps votre vie et celles de vos frères inconnus se résument à cette question : comment faisons-nous pour tenir ? Et la seule réponse que vous connaissiez réellement - la vôtre – ne se dit qu’à travers une suite d'échecs de joies rapides et d'incompréhensions.

Il y a là comme un petit paradoxe entre ces deux textes de tonalité et d'humeur très différentes. Je suis sûr que vous allez me l'expliquer...

Vous allez me dire que les deux sont vrais - et vous savez - je vous croirai. Mais le plus important n'est pas là. Ce qui m'intéresse c'est de savoir lequel des deux pèse le plus lourd.

(Il pose les deux feuillets dans ses mains à plat. Il place ses bras en position de balancier et les fait osciller alternativement de bas en haut.)

La vraie question est là. Lequel des deux a le plus de poids dans votre existence ?

 

(Il y a des instants de silence qui peuvent bien durer une éternité et puis soudain un bras se met à descendre tandis que l'autre  monte inexorablement).

 

L'instructeur :  Cher monsieur vous êtes libre.

 

(Le rêveur a quitté la pièce. Une voix derrière la cloison).

 

Un assistant :  Alors finalement quel texte était le plus lourd?

 

 

 

°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°

 

L'instructeur :   Le second. Le premier sur ses succès était tellement léger. J'ai même cru qu'il allait s'envoler.

 

L'assistant :  Et tu le laisses déjà repartir ?

 

L'instructeur :   Oh y a pas grand chose dans ce dossier. Je préfère clore l'instruction plutôt que perdre mon temps.

 

L'assistant :   Y avait pas des rumeurs de suicide autour de ce type ?

 

L'instructeur :  Paraît-il. Ils ont hésité avant de me l'envoyer. Il est arrivé içi à la suite d'une noyade. Surpris par la marée montante. Il a longtemps lutté pour ramener sa compagne près du bord. Les sauveteurs ont pu la récupérer. Et puis il a coulé. Ils ont noté dans leur rapport qu'il avait "semblé" se laisser couler. Mais bon ! Il pouvait être épuisé aussi.

De mon côté j'ai le "Relevé de ses derniers états de conscience". Rien de net.

Un drôle de type... comme on en voit passer beaucoup. Mais pas désagréable. Il écrivait des choses aussi. Pas forcément inintéressantes. Si je trouve le temps je les regarderai avec plus d'attention. (Il réfléchit).

En fait non. Je vais envoyer tout de suite son dossier aux archives. Sinon je me connais il traînera sur mon bureau encore pendant des mois.

 

L'assistant :   Enfin c'est toi qui vois. C'est toi le boss. Je disais ça comme ça.

 

L'instructeur :   Non non tu as raison de m'interroger le bien nommé. Peut-être que je vieillis. Je deviens laxiste.

 

L'assistant :  Oh  de toute manière les vrais suicidés on les voit revenir en quatrième vitesse. Et là fais-moi confiance Roger je m'en occuperai personnellement de ton gars.

 

L'instructeur :   J'te fais confiance René.

 

 

 

 

 

°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°

°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°

 

 


 

Souvenir

 

J'avance sous un immense dôme plongé dans l'obscurité. Devant moi je distingue une silhouette, la mienne, nous nous dirigeons vers un rectangle de lumière, tout au fond là-bas.

A mesure que nous avançons la lumière se fait de plus en plus avenglante. Les rayons d'une blancheur incandescante forment bientôt une croisée qui semble un obstacle impossible à franchir.

Pourtant on se rapproche toujours. On entend déjà le bruit de la mer.

Une mer démontée, tempétueuse.

 

Ma vie exige une oeuvre. L'aura-t-elle?

Au fond RIEN ne presse.

Mais en surface...

J'avance les épaules un peu lourdes, le ventre rempli d'une tendre sérénité.

 

Trackbacks

Voici l'URL pour faire un trackback sur cette note : http://elogedelamollesse.hautetfort.com/trackback/4586541

Écrire un commentaire