08.12.2011
Police de âmes et des frontières - Prélude
Relevé des derniers états de conscience
- Et nous voilà marchant sur la ligne d'horizon plus bas que mer.
- Bientôt cette digue va se transformer en île. Et cette forteresse sous l'eau dont tu m'obliges à parcourir hebdomadairement le chemin de ronde va se révéler être notre tombeau.
- Sans te brusquer nous hâter. Sans t'inquiéter te faire presser le pas. Sinon encore cris dispute et désespoir. Pourquoi dans nos activités les plus quotidiennes - un rien et c'est le dérapage. Je crois connaître tes réactions par coeur mais je suis incapable de les prévoir. Il pourrait bien exister un socle où nos gestes se répondraient harmonieusement sans débordement.
- J'imagine pour un observateur lointain resté sur la plage l'incongruité terrifiante de la silhouette de notre couple se découpant dans le ciel.
- En Inde je m'en souviens la rue appartient aux célibataires. Un milliard de passants célibataires. On y prend la mesure que le couple est à ce point une idée occidentale. Le couple qui s'expose aux regards des autres et qui voudrait figurer une sorte de société "idéale" mais réduite au minimum dans un tête à tête sans fin.
- Moi je serais la mise en forme - le signifiant - le délicat ornement de la vie et toi le - signifié - celui qui donne le sens qui rend les choses intelligibles. Mais le centre est vide et moi je suis fatiguée de danser autour du vide. Il va falloir changer la formule.
- Je me suis perdu dans ce continu qui va de toi à moi et de moi à toi et je suis désormais dans l'incapacité de distinguer dans mes pensées ce qui t'appartient et ce qui me revient en propre.
Je ne parviens plus à me concevoir comme une intériorité distincte. Il faudrait que je m'ébroue de toi sans ménagement, pour retrouver mon unité.
Ou bien tout doucement couper un à un les fils de nos pensées pour retrouver enfin une individualité qui me ressemble.
- Tu me tires par le bras légèrement. Impérieux sans en avoir l'air. Penché en avant raide toujours mais cette fois comme un I italique. Pour m'entraîner tu adoptes la démarche du crabe. Les yeux fixés sur le sol tu sembles vouloir me prévenir des possibles embûches comme les pavés disjoints de cette digue où les talons de mes escarpins pourraient se planter. Ces escarpins qui nous ralentissent. Et dont je sais que tu trouves leur présence à mes pieds entièrement déplacée pour nos promenades hebdomadaires.
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- Tu as de jolies jambes. Oui tu as de jolies jambes mais une tenue plus appropriée pour courir - par exemple pour échapper au danger qui aujourd'hui nous menace tout particulièrement - conviendrait mieux.
Et ce sac verni. Ce sac de ville que tu tiens comme une enfant perdue tient un pauvre jouet suspendu au bout du bras et dont je me refuse à examiner même en pensée ce qu'il pourrait bien contenir d'utile à notre promenade.
Ce sac de ville. Je le sais parfaitement est tout entier dirigé contre moi. Il contient tout ton ennui de moi. Ton refus de m'accompagner dans nos promenades hebdomadaires.
- Rusé calculateur mutique. Et désireux d'exercer sur moi un pouvoir mais un pouvoir dans lequel tu ne te reconnais déjà plus
Et de toute la semaine tu ne sais plus que m'imposer cette promenade hebdomadaire le long de cette plage et puis sur cette digue qui à chaque marée montante risque de se refermer sur nous.
- Ce qui me surprend le plus en nous. Quelque chose qui n'est pas ta propre volonté ni la mienne est apparue. Une entité à deux têtes qui a conquis son autonomie. Et a fait prendre à nos deux vies une dérivée imprévisible. Si bien que je ne sais plus ce que je redoute le plus - la continuation de cette dépossession de moi ou le retour à l'individu d'avant. La monade isolée.
Il y a cette légère vibration de nous à nous parfois inaudible parfois si ténue parfois qui gronde et qui occupe tout le temps. Et si elle nous reliait au monde bien plus sûrement que ne le fait la relation de simples individus à la totalité - cette addition des discontinuités.
- Tu m'as fait passer mes rêves de fusion. Et même tu me les as rendus ridicules à mes propres yeux. Mes rêves de fusion avec l'être aimé.
Avec toi j'apprends à être seule.
J'apprends à vieillir
J'apprends à me sentir bête.
- Un bandeau dans les cheveux et par dessus un foulard noué sur le côté. Tout ce que tu te mets sur la tête me passionne.
- Tu ne me fais jamais rire - jamais aux éclats.
Parfois sourire mais un sourire qui vaut acquiescement de ma part.
Acquiescement à ta personne.
A ta personne pourtant si étrangère à moi.
Étrange aussi ta personne.
- J'ai l'air asphyxié comme tu dis peut-être moins par ce qui a été - l'origine - que par le présent en train de se faire qui nous submerge.
Préservons-nous de la fusion car ce qui nous intéresse c'est notre histoire, et non pas l'unité.
Sinon mes silences qui te rendent si nerveuse. Mais un silence c'est encore de la musique.
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- Ta main presse la mienne plus durement. Ton inquiétude passe dans mon bras et m'envahit le corps tout entier. Je te sens moins patient plus inquiet. Cette digue n'en finit pas.
- Nous avons maintenant de l'eau à mi-genoux. En t'appuyant sur moi tu a retiré tes chaussures (dans un déhanché qui a rajouté des courbes là où il y a déjà pléthore).
Moi j'avance en traînant rageusement les pieds dans la mer comme si furieux de m'être laissé surprendre par la marée je nous ouvrais un chemin en séparant les eaux.
- Et s'il y avait entre nous comme un véritable dialogue, même s'il n'a jamais lieu.
- Bien sûr ta bonne humeur illumine mes jours jour après jour et dissipe ma mélancolie ma mornitude. Mais aussi pourquoi me présentes-tu la note tout aussi quotidiennement? Pourquoi me demandes-tu quelque chose en échange de ta bonne humeur? Parce qu'enfin si celle-ci est le résultat d'une heureuse conjonction de ton caractère elle ne représente aucun effort particulier de ta part. Elle est juste la traduction de ta présence au monde. Il n'y a donc là aucun mérite qui puisse demander une reconnaissance particulière.
Par contre si cette bonne humeur est un travail continu un effort quotidien alors c'est toi-même qui en reçois directement la récompense.
Qu'il s'agisse d'une morale que tu te fixes - la morale de la bonne humeur - ou d'une nécessité tu t'inscris dans le don : le don que tu fais de ta personne aux autres. Alors exiger une reconnaissance en retour vient invalider tes efforts.
Dans le domaine de la bonne humeur l'effort ne peut être que gratuit. Vouloir l'inscrire dans un échange c'est l'annuler.
- Je me demande souvent si tu ne me vois pas comme un personnage immuable éternellement disponible. Et toi très attentif à tes propres fluctuations tes errements tes hésitations.
- Mais je ratiocine. Mes arguties n'empêcheront jamais le fait qu'il y a toujours dans les relations humaines un bonus accordé à la bonne humeur. Et qu'on est toujours prêt à payer très cher ne serait-ce qu'un léger contact avec elle.
Étrange bonus puisqu'imaginer un monde uniquement rempli de mélancoliques fait frémir. Mais un monde où l'on ne rencontrerait que des gens de bonne humeur. Tout autant.
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- Plus je te fréquente et plus tu échappes à mon analyse. Plus je tente de scruter chez toi une hypothétique intériorité. Le secret de ta fabrication - la clé de ta personnalité et plus je ne découvre que des contradictions. Et pourtant je n'ai jamais décelé chez toi une quelconque volonté de dissimulation ou une volonté de m'embrouiller l'esprit. Tu es même ce qu'il conviendrait d'appeler un garçon honnête.
Et c'est ce qui me trouble le plus : même les garçons honnêtes seraient incompréhensibles... Peut-être que tu n'existes pas.
- La seule chose que je connaisse de nous finalement c'est la relation que nous entretenons. Nous n'existe que par ce qui nous tient ensemble. Non plus deux substances qui préexistaient l'une à l'autre. Au final toi devrait se résoudre en moi et moi en toi.
S'il y avait plutôt deux sujets qui surgissent en nous. Une génèse réciproque dans une opposition tenue et jamais résolue. Comme si nous n'était que l'un tout entier tendu vers l'autre.
- Ce qui nous tient le mieux : Un matelas posé à l'angle d'une pièce qui ne ressemble surtout pas à une chambre à coucher. Des objets un peu partout jamais accrochés aux murs juste posés comme s'ils devaient un jour être jetés dans un grand sac en quelques minutes et emportés ailleurs.
On n'est pas du genre à donner un coup de pinceau.
Nous ne saurons pas nous installer même si nous devons rester vingt ans au même endroit. Des nomades immobiles.
- Il y a des tendances lourdes qui me conditionnent. En particulier depuis toujours le refus de la répétition du même du retour identitaire. Avec comme corollaires :
Mon être fuit de toute part et depuis toujours. Il y a en toi comme une absence d'être me disait il y a longtemps une personne qui me témoigna pourtant une certaine affection. C'est que mon Moi ne m'a jamais particulièrement motivé. J'ai toujours eu peu de motivation pour la conservation des qualités psychologiques habituelles.
Pourtant je ne me connais pas d'humilité particulière. A vrai dire je ne renonce à rien en renonçant à Moi. Au contraire Moi m'apparaît comme une réduction par rapport à un sujet dont je n'ai qu'une pauvre intuition. Un sujet que je ne parviens pas à concevoir mais que je pressens plus vaste plus léger sans répétition.
- Je te connais par coeur mais parfois trop rarement tu me surprends.
- "Ne t'inquiète de rien ma chérie. On va y arriver. Je suis là."
- Il y a des tournures de phrase dont tu pourrais faire l'économie. Ne t'inquiète de rien en est un bon exemple. Quoique la situation dans laquelle nous nous trouvons - obligés de nager pour tenter de regagner le rivage alors même qu'il nous faut lutter contre le ressac qui nous entraîne au large - commanderait sans doute de faire taire en moi tout souci syntaxique.
Alors puisque nous en sommes arrivés là : "Sauve-moi, maintenant abrut-I. C'est bien le moins que tu puisses faire pour moi."
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