04.12.2011
Le Rien
Dans le salon au milieu de mon appartement, il y a un mur blanc sur lequel j'ai disposé un grand cadre avec un fond noir. Il est recouvert par une plaque de verre.
Il pourrait faire office de miroir mais il remplit mal cette fonction. Une pâle fenêtre s'y reflète. Des personnes qui passent devant lui, il n'en reflètent que les ombres fantomatiques. Difficile de se recoiffer devant lui; encore plus pour les dames, de se refaire une beauté.
En dessous j'ai placé une deuxième pièce de dimension plus petite. Dans celle-ci, sur un fond blanc des formes géométriques ont été découpées dans un cadre noir.
On y voit un grand rectangle et deux autres plus petits; un grand carré et deux autres de moyenne grandeur. L'un de ces deux derniers carrés a des coins arrondis. Il y a aussi deux autres carrés plus petits. Sont découpés également deux cercles et une figure ovale toute prête à recevoir un portrait-photo.
Il s'agit bien de cela, un cadre-photo, mais ici l'objet est enfin débarrassé de son utilité. Il attendra en vain des photos qui ne viendront jamais.
Défonctionnalisés, ces deux objets sont libres, de cette liberté que donne la vacuité. Une liberté qui leur est conféré par leur disponibilité. Ils ne sont même que cela : une totale disponibilité - et à jamais.
Ces deux pièces donnent à voir aussi une égalité. Pour la première, le mince cadre blanc ne vaut ni plus ni moins que l'espace noir qu'il entoure, et réciproquement. Pour le second, même principe, mais les figures géométriques blanches vont jusqu'à être dans une relation d'interdépendance avec le carton noir qui les fait apparaître.
Enfin ces deux pièces, on l'a compris, ne présentent rien. Mais elles représentent le rien, elles le célèbrent sous deux formes différentes - un rien uniforme et un rien structuré.
Le grand mur blanc de mon salon est donc dédié au culte du dieu Rien. Ce n'est pas parce qu'il est rien qu'il faut le négliger. Comme les Grecs, je veux rendre à chaque dieu le culte qui lui revient. Il en va de l'esprit de tolérance.
Paris, 1993
20:46 Publié dans critique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : le rien |
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